‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 164 sur 276 · POV · texte numérisé non relu

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lui. «Il n'y a pas encore assez longtemps que le soleil est couché, dit le jeune sauvage ; attends quelques moments de plus. Tu sais que c'est la nuit que je te délivre. »

Ge mot arrêta le frère d'Amélie, qui pressa Outougamiz dans ses bras.

Is ouïrent alors dans les eaux du fleuve le bruit d'une pirogue ; cette pirogue aborde presque aussitôt à la grotte : elle étoit conduite par le grenadier Jacques et par d’Artaguette lui-même, Le Capitaine saute sur le rocher, et dit à René :

« Vous êtes découvert; Ondouré vous a fait suivre ; il vient d’indiquer au commandant le lieu de votre retraite. Instruit, par le hasard, de cette nouvelle, j'ai forcé mes arrêts pendant la nuit; je me suis jeté dans cette pirogue avec Jacques: grâce au ciel nous arrivons les premiers! Mais fuyez; il y a des vivres dans l'embarcation ; traversez le fleuve, vous serez en sûreté sur l’autre bord. Ne balancez pas! Adario n'a pas voulu se retirer, il a été pris avec sa

. famille : son fils a été tué à ses côtés ; le sachem lui-même, conduit au fort, a été vendu comme esclave, Nous tâcherons de réparer le

mal : vous ne feriez que l’aggraver en tombant entre les mains de nos ennemis. »

L’étonnement et l’indignation soulevoient la poitrine de René : « Capitaine, dit-il, tandis qu’on égorge mes amis, ce n'est pas sans doute sérieusement que vous me proposez la fuite. Adario esclave! son fils massacré! Et ma femme et ma fille, que sont-elles devenues? Courons les défendre ; soulevons la nation: délivrons la terre généreuse qui m'a donné l'hospitalité! »

« Nous prendrons soin .de votre femme, de votre fille, de Chactas, | de tous vos amis, dit d’Artaguette en interrompant René; mais vous les perdrez dans ce moment si vous vous obstinez à vous montrer. Partez, encore une fois; épargnez-moi le malheur de vous voir saisir sous mes yeux. Songez que vous exposez ce brave grenadier, »

« Quelle vie que la mienne! » s’écria René avec l'accent du désespoir; puis tout à coup: « Eh bien, généreux d'Artaguette, je ne vous exposerai point, je n’exposerai point ce brave grenadier, je ne com-

promettrai point, comme vous me le dites, ma femme, ma fille,

Ghactas et mes amis; mais ne me comptez pas ébranler dans la résolution que je viens de prendre. Je ne suis point un scélérat, obligé de me cacher le jour dans les cavernes, la nuit dans les forêts. J'accepte votre pirogue, je pars, je descends à la Nouvelle-Orléans, je me présente au gouverneur, je demande quel est mon crime, je propose ma tête pour celle d’Adario : j'obtiendrai sa grâce ou je périrai. »

Le capitaine, en admirant la résolution de René, tâcha de le dissuader de la suivre : « Vos ennemis, lui dit-il, sont de petits hommes : ils ne sentiront ni votre mérite ni le prix de votre action. Étranger, inconnu, sans protecteurs, Vous ne réussirez pas, vous ne parviendrez même pas à vous faire entendre. Je ne le vous puis cacher : d’après les calomnies répandues contre vous, d’après la puissance de vos calomniateurs, la rigueur de l’autorité militaire dans une colonie nouvelle peut vous être funeste. »

« Tant mieux! répondit brusquement le frère d'Amélie: le fardeau est trop pesant, et je suis las. Je vous recommande Céluta, sa fille, ma seconde Amélie!... Chactas, mon second père! » Puis, se tournant vers Outougamiz, qui n’avoit rien compris à leur langage françois, il lui dit en natchez :

« Mon ami, je vais faire un voyage; quand nous reverrons-nous ? qui le sait? peut-être dans un lieu où nous aurons plus de bonheur : il n’y à rien sur la terre qui soit digne de ta vertu. »

«Tu peux partir, si tu veux, répond Outougamiz, mais tu sais bien que je sais te suivre et te retrouver. Je vais aller chercher Mila, qui à plus d'esprit que moi; j’apprendrai par elle ce que tu ne me dis pas. »

On entendit le bruit des armes. « Je ne cherche plus à vous retenir, dit le Capitaine. J’écrirai pour vous à mon frère le général et à mon ami le conseiller Harlay. « D'Artaguette ordonne au grenadier de sortir de la pirogue; il y fait entrer René; celui-ci, repoussant le rivage avec un aviron, est entraîné par le cours du fleuve.

Febriano ne trouva plus le frère d'Amélie ; il rencontra seulement le capitaine d’Artaguette et le grenadier; il ne douta point que René ne dût son salut à leur dévouement : il y a des hommes qu’on peut toujours accuser d’avoir fait le bien, comme il y en a d’autres qu'on peut toujours soupçonner d’avoir fait le mal. D’Artaguette jeta un regard de mépris à Febriano, qui n’y répondit que par un geste menaçant adressé à Jacques. Outougamiz, en voyant s'éloigner le frère d'Amélie, s’éloit dit : « Je le suivrois bien à la nage; mais il faut que je consulte Mila. » Et il étoit allé consulter Mila.

On peut juger du soulagement de Céluta quand, après de longues heures d’attente, elle vit accourir sa jeune amie, dont le visage riant annonçoit de loin que le guerrier blanc étoit en sûreté. « Géluta, s’écria Mila toute haletante , tu aurois été assise trois lunes de suite à pleurer que tu n’aurois rien trouvé. Moi, j'ai été tout droit, sans qu’on me le dit, à la grotte où étoit mon libérateur ; Outougamiz y arrivoit en même temps que moi. Grand-Esprit! j'aurois eu tant de peur si je

n’avois eu tant de plaisir! Imagine-toi que ton: frère garde ton mari dans la grotte où ils parlent comme deux aigles. »

Céluta comprit sur-le-champ que René étoit dans la caverne funèbre avec Outougamiz. Elle embrassa la petite Indienne, lui disant : « Charmante enfant, tu me fais à présent autant de bien que tu m'as fait de mal. »

« Je t'ai fait du mal ! repartit Mila. Comment? Est-ce que tu ne veux pas que j’épouse ton frère Outougamiz le Simple? Nous venons pourtant de nous promettre de nous marier dans la grande caverne. » Et Mila fuit de nouveau, disant : « Je reviens, je reviens ; mais il faut que je m'aille montrer à ma mère. »

Céluta remplit une corbeille de gàteaux et de fruits, suspendit sa fille à ses épaules, et, appuyée sur un roseau, s’avança vers la grotte des Ancêtres. Il étoit plus de minuit lorsqu'elle y arriva : elle ne se put défendre d’une secrète terreur, à l’abord de ce lieu redoutable. Elle s'arrête, écoute : aucun bruit ne frappe son oreille ; elle nomme à voix basse Outougamiz, n’osant nommer René : aucune voix ne répond à sa VOIX.

« Ils dorment peut-être, » se dit-elle, et elle pénètre dans le souterrain ; elle marche sur des os roulants, répétant à chaque pas ces. mots : « Êtes-vous là? » Ses accents s’évanouissent dans le silence de la mort. L’Indienne se sent prête à défaillir; elle promène ses regards dans les ombres de ce tombeau; nul être vivant n’y respire.

Céluta sort épouvantée : elle gravit la rive escarpée, jette les yeux sur le fleuve et sur les campagnes à peine visibles à la lueur des étoiles ; elle appelle René et Outougamiz, se tait, recommence ses cris, les suspend encore, s’épuise en courses inutiles, et ne se résout à reprendre le chemin de sa cabane que quand elle aperçoit les premières teintes du jour.

La fille de Tabamica traversoit le grand village, abandonné par la plupart des Indiens depuis l'enlèvement d’Adario; elle entend marcher derrière elle; elle tourne la tête, et aperçoit son frère. « Où est ton ami? » s’écrie-t-elle. « Il est parti, répond Outougamiz, 1l ne reviendra peut-être jamais; mais qu'est-ce que cela fait, puisque je vais le rejoindre ? Je ne sais pas où il est allé, mais Mila me le dira. » Mila, échappée à sa mère, arrive dans ce moment. Elle voit Céluta en pleurs et Outougamiz avec cet air inspiré qu'il avoit lorsque l’amitié faisoit palpiter son cœur. Elle apprend le sujet de leurs nouvelles alarmes : « Vous voilà bien embarrassés pour rien, leur dit-elle; allons au fort Rosalie; l’autre bon guerrier blanc nous apprendra où est mon libérateur. » Elle ouvrit la corbeille que portoit Céluta, distribua les

fruits et les gâteaux, en prit sa part, et se mit à descendre vers la colonie, se faisant suivre du frère et de la sœur,

Le soleil éclairoit alors une scène affreuse, Adario avoit été reçu avec des chants et des danses par les hommes noirs, compagnons de sa servitude : la nuit s'écoula dans cette joie des chaînes, Au lever du jour, le chef de l'atelier conduisit le sachem au champ du travail avec un troupeau de bœufs et de nègres. Des soldats campoient sur les défrichements.

La captivité d’Adario et de sa famille étoit un exemple dont le com mandant prétendoit effrayer ce qu'il appeloit les mutins. On avoit appris que la nuit s’étoit passée tranquillement aux Natchez, et l'on igno= roit que cette tranquillité étoit l'effet des complots mêmes d'Ondouré, Chépar crut les Indiens abattus, et, pour achever de dompter leur esprit d'indépendance, il leur voulut montrer le plus fameux de leurs vieillards, après Ghactas, réduit à la condition d’esclave, L'ordre fut donné de laisser approcher les sauvages, mais sans armes, s'ils se présentoient au champ du travail.

Le commandeur des nègres, un fouet à la main, fit un signe à Adario, et lui prescrivit de sarcler les herbes dans une plantation de mais : le sachem ne daigna pas même jeter un regard sur le pâtre d'hommes. Mais déjà la femme du sachem, et sa fille, qui portoit son enfant, sur ses épaules, étoient courbées sur un sillon : « Que faites-vous? » leur cria Adario d’une voix terrible, Elles se relevèrent; le fouet les contraignit de se courber de nouveau, Adario recevoit les coups qui s’adressoient à lui, et qui lui enlevoient des lambeaux de chair, comme si son corps eût été le tronc d’un chêne.

Dans ce moment on vit venir une vieillard aveugle conduit par un enfant ; c'étoit Chactas : malgré la délibération du conseil et l’oppo= sition d'Ondouré, Ghactas s'étoit présenté seul avec le calumet de paix à la porte du fort Rosalie, Chépar avoit refusé de recevoir le sachem, qui s’étoit fait mener alors au champ du travail.

Chactas étoit si respecté, même des Européens, que le commandeur ne crut pas devoir l'empêcher d'approcher de son ami, Les deux vieillards demeurèrent quelque temps serrés dans les bras l’un de l’autre & « Adario, dit Ghactas, j'ai aussi porté des fers, »

« Tu ne voyois pas les arbres de la patrie, » reprit Adario.

«Tu reprendras bientôt ta liberté, dit Ghactas : nous périrons tous, ou tu seras délivré. »

« Peu importe, répliqua Adario : mes mains sont désormais déshonorées. Après tout, je n'ai qu’un jour à vivre; mais cet enfant que

tu vois, le fils ‘du fils que les brigands ont tué hier à mes côtés! cet enfant! toute une vie esclave! »

« Vieillards, c'est assez, s'écria le commandeur, séparez-vous, »

« Attends du moins, répondit Adario, que Ghactas ait embrassé mon dernier enfant. Ma fille, apporte-moi mon petit-fils : que je le dépose dans les bras de mon vieil ami; que cet ami libre lui donne une bénédiction qui n'appartient plus à ces mains enchaînées, »

La fille d’Adario remet en tremblant l'enfant à son aïeul : Adario le prend, le baise tendrement, l'élève vers le ciel, 16 reporte de nouveau à sa bouche paternelle, penche sa tête sur le visage de l'enfant, qui sourit; le sachem presse le nourrisson sur son sein, fait un pas à l'écart comme pour verser des larmes sur le dernier né de sa race, et reste quelques moments immobile,

Adario se retourne : il tient par un pied l'enfant étranglé! I le lance au milieu des François. « Le premier est mort libre, g'écrie-t-il, j'ai délivré le second : le voilà! »

Des clameurs confuses s'élèvent : « O crime ! » disoient les uns, « O0 vertu ! » disoient les autres. Les sauvages présents à ce spectacle, bien qu'ils eussent déposé leurs armes, selon les ordres, se précipitent sur les soldats; une rude mêlée s'engage, les Indiens sont repoussés, Adario est plongé dans les cachots du fort; sa fille seule est avec lui, sa fille qui ne nourrit plus l'enfant ravi à son sein par la main paternelle! La vieille épouse d'Adario, frappée d'un glaive inconnu au milieu de l'émeute, étoit allée rejoindre dans la tombe son fils et son petitfils.

Tout étoit possible désormais à l'ambition et aux crimes d'Ondouré; l'indignation des Natchez ne connoissoit plus de bornes ; il les pouvoit faire entrer dans tous les desseins par lesquels il avoit promis de les venger. Il ne s'agissoit plus que de calmer une tempête trop violemment excitée, et dont Ondouré n'étoit pas encore prêt à recueillir les ravages. 11 falloit atteindre René, échappé aux premiers complots; il falloit parvenir, au milieu du massacre des François, à immoler le frère d'Amélie, à ravir Géluta et à monter enfin au rang suprême, en rétablissant l’ancien pouvoir des soleils : telles étoient les noires ponsées que le chef indien rouloit dans son âme,

Le frère d'Amélie avoit à peine perdu de vue le pays des Natchez,, que, se contentant de gouverner la pirogue avec un aviron placé en arrière, il s'étoit abandonné aux cours des flots. La beauté des rivages, le premier éclat du printemps dans les forêts ne faisoit point diversion à sa tristesse.

Il traça quelques lignes au crayon sur des tablettes :

« Me voici seul, Nature qui m'environnez, mon cœur vous idolätroit autrefois : serois-je devenu insensible à vos charmes? Le malheur m'a touché; 8a main m'a flétri,

« Qu'ai-je gagné en venant sur ces bords? Insensé! ne te devois-tu pas apercevoir que ton cœur feroit ton tourment, quels que fussent les lieux habités par toi?

« Rôveries de ma jeunosse, pourquoi renaissez-vous dans mon sou venir? Toj seule, à mon Amélie! tu as pris le parti que tu devois prendre! Du moins, 8i tu pleures, c'est dans les abris du port : je gémis sur les vagues, au milieu de la tempôte, »

En approchant de la Nouvelle-Orléans, Roné vit une croix plantée par des missionnaires sur de hautes collines, dans l'endroit où l'on avoit trouvé le corps d'un homme assassiné, Il aborde au rivage, attache sa pirogue sous un peuplier 64 accomplit un pèlerinage à la croix ; il ne devoit point être exaucé, car il alloit demander, non le pardon de ges fautes, mais la rémission de ces souffrances que Dieu impose à tous les hommes, Arrivé au pied du calvaire, il s'y prosterne :

« O toi qui as voulu laisser sur la terre l'instrument de ton supplice comme un monument de ta charité et de l'iniquité du méchant! divin Voyageur ici-bas, donne-moi la force nécessaire pour continuer ma route, J'ai à traverser encore des pays brûlés par le soleil; j'ai faim de ta manne, à Seigneur ! car les hommes ne m'ont vendu qu'un pain amer, Rappolle-moi vite à la patrie céleste : je n'ai pas ta résignation pour boire la lie du calice ; mes os sont fatigués, mes pieds sont usés à force de marcher: aucun hôte n'a voulu recevoir l'étranger, les portes ont 616 fermées contre moi, »

René dépose au pied de la croix une branche de chône en eæ-voto, 1 descend les collines, rentre dans sa pirogue, et bientôt découvre la capitale de Ta Louisiane,

Il passe au milieu des vaisseaux à l'ancre où amarrés le long des quais, Comme il traversoit un labyrinthe de câbles, il fut hélé du bord d'une frégate à laquelle étoit dévolue la police du port, On lui crie on françois avec un porto-voix : « De quelle nation indienne êtesvous?» répondit: «Natchoz, » On ordonne au frère d'Amélie d'aborder la frégate,

Le capitaine, étonné de rencontrer un François sous l’habit d'un Indien, lui demanda sos passe-ports : René n'en avoit point, Questionné sur l'objet de son voyage, il déclara ne pouvoir s'en ouvrir qu'au gouverneur, Sa pirogue étant visitée, on y découvrit les tablottes dont

les pages crayonnées parurent inintelligibles et suspectes. René fut congigné à bord de la frégate et un officier expédié à terre : celui-ci étoit chargé d'apprendre au gouverneur qu'on avoit arrêté un François déguisé en sauvage; que les réponses de cet homme étoient embarrassées et ses manières extraordinaires. Le capitaine ajoutoit, dans sa lettre, que l'étranger refusoit de dire son nom, et qu’il demandoit à parler au gouverneur; l'officier portoit aussi les tablettes trouvées dans la pirogue.

L'alarme étoit vive à la Nouvelle-Orléans : depuis le combat livré aux Natchez, et dans lequel ces sauvages avoient montré tant d'habileté et de valeur, on n’avoit cessé d’être inquiet. Le commandant du fort Rosalie faisoit incessamment partir des courriers chargés de rapports formidables sur l'indocilité des Indiens. Les divers chefs se trouvoient nommés dans ses dépêches : c'étoient ceux que Febriano, à l'instigation d'Ondouré, prenoit soin de dénoncer au crédule Chépar. Adario, Chactas même, et René surtout, étoient représentés comme les auteurs d’une conspiration permanente, comme des hommes qui, voulant la rupture des traités et la continuation de la guerre, s’opposoient à l'établissement des concessionnaires. Un dernier messager annonçoit la capture d'Adario, et faisoit craindre un mouvement parmi les sauvages,

Si Ondouré accabloit René de ses calomnies, Febriano lui prétoit ses crimes : le peuple racontoit que le frère d'Amélie avoit marché sur un crucifix, qu'il avoit vendu son âme au démon, qu’il passoit sa vie dans les forêts avec une femme indienne abandonnée à la magie, qu'ayant été tué dans une bataille contre les Illinois, un sauvage, nécromancien comme lui, lui avoit rendu la vie : élévation du génie, dévouement de l'amour, prodiges de l'amitié et de la vertu, vous serez toujours incompréhensibles aux hommes.

Le gouverneur, à la lecture de la lettre du capitaine, ne douta pas que l'étranger ne fût cet homme inconnu, naturalisé Natchez: il ordonna de le conduire devant lui. Le bruit se répandit aussitôt dans la ville que le fameux chef françois des Natchez étoit fait prisonnier : les rues furent obstruées d'une foule superstitieuse, et les fenêtres bordées de spectateurs. Au milieu de ce tumulte, René, escorté d’un détachement de soldats de marine, débarque à la cale du port; des cris de Vive le roi! retentissent, comme si l’on eût remporté quelque victoire, Cependant l'étonnement fut extrême lorsque, au lieu du pérsonnage attendu, on ne vit qu'un beau jeune homme dont la démarche étoit noble sans fierté, et qui n'avoit sur le front ni insolence ni remords.

Le gouverneur reçut René dans une galerie où se trouvoient réunis les officiers, les magistrats et les principaux habitants de la ville. Adélaïde, fille du gouverneur, avoit aussi voulu voir celui qu’elle connoissoit par les récits du capitaine d’Artaguette, et dont elle venoit de lire les tablettes avec un mélange d'intérêt et d'étonnement. Lorsque René parut, il se fit un profond silence. Il s’avança vers le gouverneur, et lui dit: « Je vous étois venu chercher. La fortune, pour la première fois de ma vie, m’a été favorable : elle m'amène devant vous plus tôt que je ne l’aurois espéré. »

La contenance, les regards, la voix de l'étranger, surprirent l’assemblée; on ne pouvoit retrouver en lui le vagabond sans éducation et sans naissance que dénonçoit la renommée. Le gouverneur, d’un caractère froid et réservé, fut lui-même frappé de l’air de noblesse du frère d'Amélie : il y avoit dans René quelque chose de dominateur, qui s’emparoit fortement de l’âme. Adélaïde paroissoit tout agitée ; mais son père, loin d’être mieux disposé en faveur de l'inconnu, le regarda dès lors comme infiniment plus dangereux que l'homme vulgaire dont parloient les dépêches du fort Rosalie.

« Puisque vous m’étiez venu chercher, dit le gouverneur, vous aviez sans doute quelque chose à me dire : quel est votre nom ? »

« René, » répondit le frère d'Amélie.

«Tout le monde l’avoit supposé, répliqua le gouverneur. Vous êtes François et naturalisé Natchez ? Eh bien, que me voulez-vous ? »

«Puisque vous savez déjà qui je suis, répondit René, vous aurez sans doute aussi deviné le sujet qui m’amène. Adopté par Chactas, illustre et sage vieillard de la nation des Natchez, j'ai été témoin de toutes les injustices dont on s’est rendu coupable envers ce peuple, Un vil ramas d'hommes enlevés à la corruption de l’Europe a dépouillé de ses terres une nation indépendante. On a troublé cette nation dans ses fêtes, on l’a blessée dans ses mœurs, contrariée dans ses habitudes. Tant de calamités l’ont enfin soulevée; mais avant de prendre les armes elle vous a demandé, et elle a espéré de vous justice : trompée dans son attente, de sanglants combats ont eu lieu. Quand on à vu qu'on ne pouvoit dompter les Natchez à force ouverte, on a eu recours à des trêves mal observées par les chefs de la colonie. Il y a peu de jours que le commandant du fort Rosalie s’est porté aux derniers outrages; j'ai été désigné avec Adario, frère du père de ma femme, comme une des premières victimes. On a saisi le sachem, on l’a vendu publiquement : j'ignore les malheurs qui ont pu suivre cette monstrueuse violence. Je me suis venu remettre en vos mains, et me proposer en échange pour Adario,

« Je n’entrerai point dans des justifications que je dédaigne, ne sachant d’ailleurs de quoi on m’accuse : le soupçon des hommes est déjà une présomption d’innocence. Je viens seulement vous déclarer que s’il y a quelque conspirateur parmi les Natchez, c'est moi, car je me suis toujours opposé à vos oppressions. Comme François je vous puis paroître coupable ; comme homme je suis innocent. Exercez donc sur moi votre rigueur, mais souffrez que je vous le demande : Pouvezvous punir Adario d’avoir défendu son pays? Revenez à des sentiments plus équitables, brisez les fers d’un généreux sauvage dont tout le crime est d’avoir aimé sa patrie. Si vous m'ôtez la liberté et si vous la rendez au sachem, vous satisferez à la fois la justice et la prudence. Qu'on ne dise pas qu’on nous peut retenir tous deux : en brisant les fers d’Adario, vous disposerez en votre faveur les Indiens qui révèrent. ce vieillard, et qui ne vous pardonneroient jamais son esclavage; en portant sur moi vos vengeances, vous n’armerez pas un bras contre vous; personne, pas même moi, ne réclamera contre la balle qui me percera la poitrine. »

On ne sauroit décrire l'effet que ce discours produisit sur l’assemblée. Adélaïde versoit des larmes : appuyée sur le dos du fauteuil de son père, elle avoit écouté avidement les paroles du frère d'Amélie; on voyoit se répéter sur le visage de cette jeune femme tous les mouvements de crainte ou d'espérance que le prisonnier faisoit éprouver à son cœur.

« Avez-vous porté les armes contre les François? » dit le gouverneur.

« Je ne me suis point trouvé au combat des Natchez, répondit René, j'étois alors dans les rangs des guerriers qui marchoient contre les Illinois ; mais si j’avois été au grand village, je n’aurois pas hésité à combattre pour ma nouvelle patrie. » Le gouverneur se leva, et dit : « C’est au conseil de guerre à prononcer. » Il ordonna de déposer l'étranger à la prison militaire.

René fut conduit à la prison, et le lendemain transféré de Ja prison au conseil. On lui avoit nommé un défenseur, mâis il refusa de s’entretenir avec lui, et ne le voulut pas même voir. Ge défenseur, Pierre de Harlay, ami du capitaine d’Artaguette, étoit au moment d’épouser Adélaïde; il partagoit avec la fille du gouverneur l'attrait qu'elle se sentoit pour René : le refus même que celui-ci avoit fait de l'entendre ne le rendit que plus ardent dans la cause d’un homme ressemblant si peu aux autres hommes.

La salle du conseil étoit remplie de tout ce qu’il y avoit de plus puissant dans la colonie. Les militaires chargés de l'instruction du procès firent à René les questions d'usage ; quelques lettres du com-

mandant du fort Rosalie furent produites-contre lui. On lui demanda ce que signifioient les phrases écrites sur ses tablettes, si ce nom d'Amélie n'étoit point un nom emprunté et cachant quelque mystère ; l'infortuné jeune homme pälit. Une joie cruelle s’étoit glissée au fond de son cœur : se sentir innocent et être condamné par la loi étoit, dans la nature des idées de René, une espèce de triomphe sur l’ordre social. I ne répondit que par un sourire de mépris aux accusations de trahison : il fit l'éloge le plus touchant de Céluta, dont on avoit prononcé le nom. Il répéta qu’il étoit venu uniquement pour solliciter la délivrance d'Adario, oncle de sa femme, et qu'on pouvoit au reste faire de lui tout ce qu’il plairoit à Dieu.

Harlay se leva :

« Mon client, dit-il, n’a pas plus voulu s'expliquer avec moi qu'avec ses juges; il a refusé de se défendre ; mais n'est-il pas aisé de trouver dans ses courtes réponses quelques mots qui jettent de la lumière sur un complot infàme? Avec quelle vivacité il a parlé de l’Indienne unie à son sort! Et quelle est cette femme? C’est cette Céluta, connue de toute la colonie pour avoir arraché aux flammes un de nos plus braves ofliciers. Ne seroit-il pas possible que la beauté de cette généreuse sauvage eût allumé des passions qui poursuivent aujourd’hui leur vengeance sur la tête d'un innocent? Je n'avance point ceci sur de simples conjectures. Cette nuit même j'ai examiné tous les papiers; j'ai fait des recherches, et je me suis procuré la lettre que je vais lire au conseil. »

Ici Pierre de Harlay lut une lettre datée du fort Rosalie : cette lettre étoit écrite par le grenadier Jacques à sa mère, qui demeuroit à la Nouvelle-Orléans. Le soldat exprimoit, dans toute la franchise militaire, son admiration pour son capitaine d'Artaguette, son estime pour René, sa compassion pour Céluta, son mépris pour Febriano et pour Ondouré.

« Cette lettre, s'écria le défenseur de René, porte un caractère d’honnêteté et de vérité auquel on ne se peut méprendre. La justice doitelle aller si vite? N’est-il pas de son devoir d'entendre les témoins en faveur de l'accusé? Je sais qu'une commission militaire juge sans appel et sommairement, mais cette procédure rapide n'exclut pas l'équité. Je ne veux pour preuve de l’innocence de l'accusé que la démarche qui le livre aujourd'hui au glaive des lois. Quoi! vous acceptcriez cette tête qu’il est venu vous offrir pour la tête d’un vieillard? Il est aisé de persécuter un homme sans amis et sans protecteurs; il est aisé de lui prodiguer les épithètes de vagabond et de traître : Ja seule présence de mon client a déjà donné un démenti à ces basses

calomnies. Enfin, quand on s’obstineroit dans une accusation qui ne porte que sur des faits dénués de preuve, je soutiens que René n’est plus François, et qu’il ne vous appartient pas de le juger.

« J'ignore quels motifs ont pu porter l'homme qui comparoît aujourd’hui devant vous à quitter la France; mais que l’on ait le droit de changer de patrie, c'est ce que l’on ne sauroit contester. Des tyrans m'auront enchaîné, des ennemis m’auront persécuté, j'aurai été trompé dans mes affections, et il ne me seroit pas permis d’aller chercher ailleurs la liberté, le repos et l'oubli de l'amitié trahie! La nature seroit donc plus généreuse que les hommes, elle qui ouvre ses déserts à l’infortuné, elle qui ne lui dit pas : «Tu habiteras telle forêt ou telle autre, » mais qui lui dit : « Choisis les abris les plus convenables aux disposi- « tions de ton âme. » Soutiendriez-veus que les sauvages de la Louisiane sont sujets du roi de France? Abandonnez cette odieuse prétention. Assez longtemps ont été opprimés ces peuples qui jouissoient du bonheur et de l'indépendance, avant que nous eussions introduit la servitude et la corruption dans leur terre natale, Soldats-juges, vous portez aujourd'hui deux épées; Dieu vous a remis le glaive de sa puissance et celui de sa justice; prenez garde de les lui rendre ébréchés ou couverts de taches : on émousse le premier en frappant la liberté, on souille le second en répandant le sang innocent. »

L'orateur cessa de parler. L’auditoire étoit visiblement ému. Adélaïde, cachée dans une tribune, ne se put empêcher d’applaudir; ce fut la plus douce récompense de Harlay : ce couple que les liens d’un amour heureux alloient unir prenoit seul, par une sympathie touchante, la défense d’un étranger qui devoit à une passion tous ses malheurs.

On fit retirer l'accusé; les juges délibérèrent. Ils inclinoient à trouver René coupable; mais ils se divisèrent sur la question de droit, relative au changement de patrie. Ils remirent au lendemain la prononcCiation de la sentence. René dit à Harlay : « Je ne vous connoissois pas quand j'ai refusé de vous entendre; je ne vous remercie pas, car vous m'avez trop bien défendu. Dites à la fille du gouverneur que je lui souhaiterois le bonheur si mes vœux n'étoient des malédictions. »

Le frère d'Amélie fut reconduit en prison, entre deux rangs de marchands d'esclaves, de mariniers étrangers, de trafiquants de tous les pays, de toutes les couleurs, qui l’accabloient d’outrages sans savoir pourquoi.

Rentré dans la tour de la geôle, René désira écrire quelques lettres. Le gardien lui apporta une mauvaise feuille de papier, un peu d'encre

382 LES NATCHESZ.

dans le fond d’un vase brisé et une vieille plume ; laissant ensuite le prisonnier, 1l ferma la porte, qu’il assujettit avec les verrous. Demeuré seul, René se mit à genoux au bord du lit de camp dont la planche lui servit de table, et, éclairé par le foible jour qui pénétroit à travers les barreaux d’une fenêtre grillée, il écrivit à Chactas : il chargeoït le sachem de traduire les deux lettres qu'il adressoit en même temps à Céluta et à Outougamiz.

La femme du geôlier entra; un enfant de six à sept ans lui aidoit à porter une partie du souper. René demanda à cette femme si elle n’auroit pas quelque livre à lui prêter : elle lui répondit qu’elle n’avoit que la Bible. Le prisonnier pria la geôlière de Jui confier le livre saint. Adélaïde n’avoit point oublié René, et lorsqu'il demanda une lampe pour passer la nuit, le gardien, adouci par les présents de la fille du gouverneur, ne refusa point cette lampe.

Le lendemain on trouva aux marges de la Bible quelques mots à peine lisibles. Auprès du quatrième verset du septième chapitre de l’Ecclésiastique, on déchiffroit ces mots :

« Comme cela est vrai! la tristesse du cœur est une plaie universelle’! Dans le chagrin toutes les parties du corps deviennent douloureuses ; les os meurtris ne trouvent plus de couche assez molle. Tout est triste pour le malheureux, tout saigne comme son cœur : c’est une plaie universelle ! »

D’autres passages étoient commentés dans le même esprit.

Ce premier verset du dixième chapitre de Job : mon âme est fatiguée de ma vie, étoit souligné.

Une des furieuses tempêtes de l’équinoxe du printemps s'étoit élevée pendant la nuit : les vents mugissoient ; les vagues du fleuve s’enfloient comme celles de la mer; la pluie tomboit en torrents. René crut distinguer des plaintes à travers le fracas de l'orage : il ferma la Bible, s’approcha de la fenêtre, écouta, et n’entendit plus rien. Comme il regagnoit le fond de sa prison, les plaintes recommencèrent; il retourna à la fenêtre : les accents de la voix d’une femme parviennent alors distinctement à son oreille. Il dérange la planche qui recouvroit la grille de la croisée, regarde à travers les barreaux, et à la lueur d’un réverbère agité par le vent il croit distinguer une femme assise sur une borne en face de la prison : « Malheureuse créature! lui cria René, pourquoi restez-vous exposée à l'orage? Avez-vous besoin de quelque secours? »

À peine avoit-il prononcé ces mots qu’il voit l'espèce de fantôme se lever et accourir sous la tourelle. Le frère d'Amélie reconnoît le vêtement d'une femme indienne; une lueur mobile du réverbère vient en même temps éclairer le visage päle de Céluta : c’étoit elle! René tombe

a genoux, et d’une voix entrecoupée de sanglots : « Dieu tout-puissant, dit-il, sauve cette femme! » Céluta a entendu la voix de René; les entrailles de l'épouse et de la mère tressaillent de douleur et de joie. La sœur d'Outougamiz fut quelques moments sans pouvoir prononcer une parole ; recouvrant enfin la voix, elle s’écrie : « Guerrier, où es-tu? je ne te vois pas dans l'ombre et à travers la pluie. Excuse-moi; je t’importune : je suis venue pour te servir. Voici ta fille, »

« Femme, répondit René, c’est trop de vertu ! retire-toi; cherche un abri; n’expose pas ta vie et celle de ta fille. Oh! qui t'a conduite ici ? » :

Géluta répondit : « Ne crains rien, je suis forte : ne suis-je pas Indienne? Si j'ai fait quelque chose qui te déplaise, punis-moi, mais ne me renvoie pas. »

Cette réponse brisa le cœur de René : « Ma’ bien-aimée, lui dit-il, ange de lumière, fuis cette terre de ténèbres; tu es ici dans un antre où les hommes te dévoreront. Du moins, pour le moment, tâche de trouver quelque retraite. Tu reviendras, si tu le veux, quand l'orage sera dissipé. »

Cette permission vainquit en apparence la résistance de Céluta. « Bénis ta fille, dit-elle à René, avant que je ne m'éloigne; elle est foible : la pâture a manqué au petit oiseau, parce que son père n’a pu lui aller chercher des graines dans la savane. »

En disant cela, la mère ouvrit le méchant manteau chargé de pluie sous lequel elle tenoit sa fille abritée; elle éleva l’innocente créature vers la tourelle pour recevoir la bénédiction de René. René passa ses mains à travers les barreaux, les étendit sur la petite Amélie, et s’écria : « Enfant! ta mère te reste. »

Céluta cacha de nouveau son trésor dans son sein, et feignit de se retirer; mais elle n'essaya point de retourner aux pirogues qui l’avoient amenée, et elle s'arrêta à quelque distance de la prison. \

Céluta, Mila et Outougamiz étoient arrivés au fort Rosalie au moment où Adario, après avoir étouffé son fils, venoit d’être plongé dans les cachots : ils furent arrêtés, comme parents et complices du sachem et de René. La colonie se croyoit au moment d’être attaquée par les Natchez : on ne voyoit que des hommes et des femmes occupés à mettre à l'abri les meubles et les troupeaux de leurs habitations, à élever des redoutes, à creuser des fossés, tandis que les soldats, sous les armes, occupoient toutes les avenues du fort. Le mouvement de la foule avoit séparé Céluta de Mila et d'Outougamiz : celui-ci, en voulant défendre l'Indienne dont l'extrême gentillesse provoquoit la grossiè-

reté d’une troupe d'habitants débauchés , fut traité de la manière la plus barbare.

Chactas n’étoit plus au fort Rosalie quand la fille de Tabamica y vint chercher des renseignements sur le voyage de René. Les jeunes sauvages avoient enlevé le sachem au milieu du tumulte, et l’avoient reporté aux Natchez; mais Céluta retrouva son protecteur accoutumé. Le péril, qui paroissoit imminent, avoit forcé Chépar de lever les arrêts de d’Artaguette : le capitaine rencontra Céluta comme Febriano la faisoit traîner en prison, avec une espérance impure qu’il ne dissimuleit point. « Je réclame ma sœur, dit d’Artaguette en poussant rudement Febriano; j'en répondrai au commandant. Quant à vous, monsieur, ajouta-t-il en regardant le misérable soldat jusqu’au fond de l'âme, vous savez où me trouver. »

Après avoir conduit Céluta dans une maison au bord du fleuve, le capitaine envoya le grenadier Jacques chercher la négresse Glazirne, qui parloit la langue des Natchez. Cette pauvre femme accourut avec son enfant, et servit de truchement à une autre femme infortunée comme elle. D'Artaguette apprit alors à Céluta que René étoit descendu à la Nouvelle-Orléans, dans le dessein de solliciter la délivrance d’Adario. «Je ne l’ai pu retenir, dit-il, et peut-être ai-je qu'un moment pour vous sauver vous-même. Où voulez-vous aller? »

« Retrouver mon mari, » répondit Céluta.

La négresse traduisit aisément ces simples paroles : la langue et le cœur des épouses sont les mêmes sous les palmiers de l’Afrique et sous les magnolias des Florides.

Des Yazous qui se trouvoient au fort Rosalie étoient prêts à se rendre à la Nouvelle-Orléans : d’Artaguette proposa à sa sœur adoptive de la confier à ces sauvages ; elle accepta avec joie la proposition. Le capitaine lui donna un billet pour le général d’Artaguette et un autre pour Harlay : il recommandoit le couple infortuné à son frère et à son ami. Céluta s’embarqua sur les pirogues, qui déployèrent au souffle du nord leurs voiles de jonc et de plumes.

La flottille des Yazous toucha à la Nouvelle-Orléans le jour même où le frère d'Amélie avoit comparu devant le conseil. Céluta ne put descendre à terre que le soir : pour comble de malheur, elle avoit perdu les billets du capitaine. La nièce d’Adario savoit à peine quelques mots de françois; elle pria le chef indien, qui venoit souvent à la Nouvelle-Orléans échanger des pelleteries contre des armes, de s’informer du sort de René. Le sauvage n’alla pas loin sans apprendre ce que Céluta désiroit connoître : il sut que le fils adoptif de Ghactas étoit

enfermé dans la hutte du sang! et qu’on lui devoit casser la tête; tel étoit le bruit populaire.

La fille de Tabamica, au lieu d’être abattue par ce récit, sentit son âme s'élever : celle qui, timide et réservée, rougissoit à la seule vue d’un étranger, se trouva tout à coup le courage d'affronter une ville remplie d'hommes blancs; elle demanda au chef sauvage s’il savoit où étoit la hutte du sang, et s’il l'y pourroit conduire : sur la réponse affirmative du chef, Céluta, portant Amélie à son sein, suivit son guide. La nuit étoit déjà avancée et la pluie commençoit à tomber lorsqu'ils arrivèrent au noir édifice. Le Yazou, le montrant de la main à la femme natchez, lui dit : « Voilà ce que tu cherches; » et, la quittant, il retourna à ses pirogues.

Restée seule dans la rue, Céluta contemploit les hauts murs de la prison , ses tourelles, ses doubles portes, ses guichets surbaissés, ses fenêtres étroites, défendues par des grilles; demeure formidable, qui avait déjà l’air antique de la douleur, sur cette terre nouvelle, dans une colonie d’un jour. Les Européens n’avoient point encore de tombeau en Amérique, qu'ils y avoient déjà des cachots : c’étoient les seuls monuments du passé pour cette société sans aïeux et sans souvenirs.

Consternée à la vue de cette bastille, Céluta demeura d’abord immobile, puis frappa doucement à une porte;.le soldat de garde contraignit l’Indienne à se retirer. Elle fit le tour de la prison par des rues de plus en plus désertes : le ciel continuant à se charger de nuages, et les roulements de la foudre se multipliant, l’infortunée s’assit sur la borne où René l’aperçut du haut de la tour. Elle mit sa fille sur ses genoux, se pencha sur elle pour la garantir de la pluie et la réchauffer contre son cœur. Un violent coup de tonnerre ayant fait lever les yeux à Céluta, elle fut frappée d’un rayon de lumière qui s'échappoit à travers une fenêtre grillée : par un instinct secret, elle ne cessa plus de regarder cette lumière qui éclairoit l’objet d’un si tendre et si fidèle amour. Plusieurs fois Céluta appela René; les vents emportèrent ses cris. Ce fut alors qu’elle commença à chanter de longues chansons, dont l'air triste et les paroles plaintives lui servirent à la fois à se faire entendre de son mari et à endormir son enfant.

‘Cette pauvre jeune mère, après avoir été reconnue du frère d’Amélie, s'étoit retirée pour lui obéir. Elle languissoit à quelque distance : ses membres étoient engourdis ; le froid et la pluie avoient pénétré jusqu’à sa fille, qui se glaçoit au sein maternel.

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