La prison
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Géluta promenoit des regards tristes sur ces déserts habités où pas une Cabane ne s'ouvroit à ses misères, quand elle découvrit auprès d'elle une petite lueur qui sembloit sortir de terre, Une trappe se leva ; une femme âgée mit la tête au soupirail pour voir si l'orage commençoit à s'éloigner. Cette vieille aperçut Céluta. « Oh! pauvre Indienne, s’écria-t-elle, descends vite ici. » Elle acheva d'ouvrir la trappe, et, avançant une main ridée, elle aida l'épouse de René à descendre dans le caveau, dont elle referma l'entrée.
Il n’y avoit dans cette espèce de souterrain qu'un lit recouvert d’un lambeau de laine : une serge grossière, clouée à une poutre, servoit de rideau à cette couche. Deux morceaux de bois vert, dans le milieu d’un large foyer, jetoient, sans se consumer, de grosses fumées ; une lampe de fer suspendue à un crochet brüloit dans le coin noirei de ce foyer. Une escabelle étoit placée devant un rouet dont la fusée de coton annonçoit le travail de la maîtresse de ce réduit.
La vieille femme jeta dans le feu quelques copeaux, et, prenant son escabelle, elle en voulut faire les honneurs à Céluta.
«Femme-chef de la cabane profonde, dit l’Indienne, tu es une matrone ; tu dois être la lumière du conseil des guerriers blancs, si j'en juge par ton hospitalité. A toi appartient la natte; moi je ne suis encore qu’une jeune mère, »
En disant cela, Céluta s’assit sur la pierre du foyer, débarrassa sa fille de ses langes trempés d'eau, et la présenta à la flamme.
« Bon! voici un enfant à présent! s’écrie la vieille dans la langue de la sœur d’Outougamiz. Tu es Natchez? J'ai été longtemps aux Natchez; mais, pauvre chétive créature, comme tu es mouillée ! que tu as l’air malade! Et puis voilà un enfant! »
Géluta fondit en larmes en entendant des paroles si affectueuses prononcées dans la langue de son pays; elle se jeta au cou de la matrone. « Attends, attends, » dit celle-ci. Elle courut en trébuchant à son lit, en arracha la couverture, qu’elle vint chauffer au feu, dépouilla malgré elle Céluta d’une partie de ses vêtements, et l’enveloppa avec le nourrisson dans la couverture brûlante,
« Vénérable femme blanche, aussi bonne que la femme noire du fort, disoit Céluta, je suis bien malheureuse de ne lavoir pas reçue dans ma cabane aux Natchez. »
La femme blanche n'écoutoit pas; elle préparoit du lait dans une calebasse, Elle l’offrit à l’Indienne, qui fut obligée d'y porter ses lèvres, afin de ne pas déplaire à son hôtesse,
La vieille prit alors la petite Amélie, et Ja déposa dans son tablier : chantant d’une voix Re elle faisoit danser devant la flamme
l'enfant, qui sourioit. Céluta regardoit ces jeux avec des yeux de mère, tandis que toutes ses pensées se reportoient vers son mari.
« Jacques étoit tout comme cela quand il étoit petit, dit la vieille, bon enfant! ne pleurant jamais! Il avoit seulement les cheveux plus noirs que ceux de cette mignonne. »
« Quel étoit ce Jacques, ma mère? » dit Céluta.
« Comment! reprit la vieille femme avec vivacité, Jacques. mon fils! tout le monde le connoît, un des plus beaux grenadiers qui soient dans les troupes du roi, et un des plus vaillants aussi. Le brave garçon! c’est lui qui me nourrit; sans lui je ne pourrois pas vivre, car je suis trop vieille pour travailler. Je suis bien fâchée de n’avoir pas la dernière lettre que mon fils m'écrivoit, je te la lirois : si le capitaine d’Artaguette savoit ce que Jacques dit de lui, il seroit bien fier. Ils ont été ensemble, Jacques et le capitaine, chercher un gentilhomme appelé René dans une grande caverne... »
Céluta interrompit cette effusion de la tendresse et de l’orgueil maternels en jetant de nouveau ses beaux bras autour de son hôtesse. « Grand-Esprit! s’écria-t-elle en sanglotant, tu es la mère de ce pauvre guerrier compagnon de mon frère d’Artaguette! C’est la mère de ce guerrier qui me reçoit dans sa Cabane! »
« Qu’as-tu? » demanda la vieille. « Ge que j'ai, dit Céluta : ne suis-je pas la femme de René? »
« Comment! s’écria à son tour la mère de Jacques, tu serois cette Céluta qui a sauvé le capitaine, et à cause de cela ils veulent tuer ton mari ! » Le coup frappa Géluta au cœur : elle s'évanouit.
Ayant bientôt repris ses sens par les soins de sa charitable hôtesse, elle lui dit : « Femme blanche, voilà le jour ; laisse-moi retourner à la hutte du sang, je veux rejoindre mon mari. » La vieille trouva que c'étoit juste : elle couvrit sa tête d’une petite cornette blanche et ses épaules d’un petit mantelet rouge ; elle prit sa béquille dans sa main, et se prépara à conduire l’Indienne à la prison.
« Je ne puis te blâmer, disoit-elle à Géluta : si Jacques fait quelque chose de bien, et qu’il soit envoyé aux galères, j'irai aussi avec lui, »
Géluta, vêtue de nouveau de sa tunique indienne, et ayant enveloppé sa fille dans les peaux séchées, monta les degrés perpendiculaires qui conduisoient à la trappe; la vieille la suivit avec peine : quand elles se trouvèrent dans la rue, l’orage étoit dissipé. Le soleil, émergeant d’une nuit sombre, éclairoit le fleuve, les campagnes et la ville, de même que sortirent de leur demeure ténébreuse les deux merveilles
de l'amour conjugal et de l’amour maternel.
« Nous touchons à la prison, dit la mère de Jacques, on ne t'en
ouvrira pas la porte, et tu ne pourras pas parler à René : si tu m’en crois, nous irons plutôt chez le gouverneur. » Céluta se laissa conduire par sa vénérable hôtesse. %
Elles se mirent en route. Chemin faisant elles entendirent un bruit confus de cloches et de musique : la vieille se signa pour l’agonie que sonnoit la cloche, et s’avança vers le palais du gouvernement, où la musique annonçoit une fête.
En réjouissance du mariage prochain d'Adélaïde avec le défenseur de René, un bal avoit été donné malgré le procès du frère d'Amélie et l'orage de la nuit : il étoit dans le caractère du gouverneur de ne rien changer aux choses préparées , quels que fussent les événements. Le bal duroit encore lorsque le jour parut. La mère de Jacques et Céluta entrèrent dans les premières cours du palais; les esclaves blancs et noirs, qui attendoient leurs maîtres, s’attroupèrent autour des étrangères : les éclats de rire et les insultes furent prodigués à l’infortune et à la jeunesse qui se présentoient sous la protection de la vieillesse et de l’indigence. « Si Jacques étoit ici, disoit la vieille, comme il vous obligeroit à me faire place ! »
Les deux femmes pénétrèrent avec peine jusqu'aux soldats de garde aux portes : ils reconnurent la mère de leur camarade, et la laissèrent passer. Plus loin elle fut arrêtée de nouveau par le concierge. La fête finissoit; on commençoit à sortir du palais : Adélaïde se montra à une fenêtre avec Harlay; le couple généreux parloit avec vivacité, et sembloit oublier la fête; en jetant les yeux dans la cour, il aperçut Jes étrangères repoussées par le concierge. Le vêtement indien frappa Adélaïde, qui fit signe à la vieille de s'approcher sous le balcon : « Ma jeune dame, dit la mère de Jacques, c'est la femme de René qui veut parler à votre père, et l’on ne nous veut pas laisser entrer. »
« La femme du prisonnier? s’écria Adélaïde; cette jeune sauvage qui à sauvé le capitaine d’Artaguette! » Adélaïde, obéissant aux mouvements de son bon cœur, ouvre les portes, et, dans toute la parure du bal d’un brillant hyménée, se précipite au-devant de la malheureuse Céluta. L’Indienne lui présentoit sa fille, et lui disoit : « Jeune femme blanche, le Grand-Esprit vous bénira : vous aurez un petit guerrier qui sera plus heureux que ma fille. »
«Que je suis fâchée de ne pas la comprendre! disoit Adélaïde : je n'ai jamais entendu une plus douce voix. » |
Dans la pompe de ses adversités, Géluta paroissoit d’une beauté divine : son front pâli étoit ombragé de ses cheveux noirs ; ses grands yeux exprimoient l'amour et la mélancolie; son enfant, qu’elle portoit
avec grâce sur son sein, montroit son visage riant auprès du visage -
attristé de sa mère : le malheur, l'innocence et la vertu ne se sont jamais prêté tant de charmes.
Tandis qu’on se pressoit autour de Céluta, on entendit au dehors prononcer ces mots dans la foule : « Vous ne passerez pas! » Une voix d'homme répondoit à des menaces, mais dans une langue inconnue, Le mouvement s'accroît ; un sauvage, défendant une femme, se débat au milieu des soldats, et poussé et repoussé arrive jusqu’à la porte du palais. Il disoit les yeux étincelants : |
« Je suis venu chercher mon ami par l'ordre de ce Manitou (et il montroit une chaîne d’or); je ne veux faire de mal à personne. Mais est-il ici un guerrier qui m'ose empêcher de passer ? »
« Mon frère! » s’écria Céluta.
« Oh! bien! dit Mila : Outougamiz, voici ta sœur! »
La mère de Jacques expliquoit ce colloque à Adélaïde, qui fit entrer tous ces sauvages dans le palais.
« Bon Manitou! disoit Mila en embrassant son amie, que je hais ces chairs blanches! Nous avons frappé à leurs cabanes pour demander l'hospitalité, et on nous a presque battus, Et puis de grandes huttes si larges! si vilaines! des guerriers si sauvages! »
«Tu parles trop, dit Outougamiz, Cherchons Ononthio! : il faut qu’il me rende mon ami à l'instant, »
Outougamiz quitte Céluta, et, suivi de Mila, fend la presse à travers les salles. Les spectateurs regardoient avec surprise ce couple singulier qui, occupé d’un sentiment unique, n'avoit pas l'air d’être plus étonné au milieu de ce monde nouveau que s'il eût été dans ses bois.
« Ne me déclarez pas la guerre, disoit Outougamiz en avançant toujours, vous vous en repentiriez. » Faisant tourner son casse-tête, 1 ouvroit à Mila un large chemin, La confusion devient générale : la musique se tait, le bal cesse, les femmes fuient. Le roulement des carrosses qui veulent s'éloigner, le bruit du tambour qui rappelle les soldats, la voix des ofliciers qui font prendre les armes, ajoutent au sentiment de terreur et augmentent le désordre, Adélaïde, la mère de Jacques, Céluta, Mila, Outougamiz, sont emportés et séparés par la foule : le gouverneur montra un grand ressentiment de cette scène.
Le conseil de guerre s’étoit assemblé afin de prononcer l'arrêt qui devoit être Tu à René dans la prison. Les charges examinées de nouveau ne parurent pas suflisantes pour motiver la peine de mort; mais le frère d'Amélie fut condamné à être transporté en France, comme perturbateur du repos de la colonie, Un vaisseau du roi devoit mettre
4, Le gouverneur,
à la voile dans quelques heures; le gouverneur, irrité du bruit dont René avoit été l’objet, ordonna d'exécuter sur-le-Champ la sentence et de transporter le prisonnier à bord de la frégate.
René connut presque à la fois le jugement qui le condamnoit à sortir de la Louisiane et l’ordre de l'exécution immédiate de ce jugement; il se seroit réjoui de mourir, il fut consterné d’être banni. Renvoyer en France le frère d'Amélie, c'étoit le reporter à la source de ses maux. Cet homme, étranger sur ce globe, cherchoit en vain un coin de terre où il pût reposer sa tête : partout où il s’étoit montré il avoit créé des misères. Que retrouveroit-il en Europe? une femme malheureuse. Que laisseroit-il en Amérique? une femme malheureuse, Dans le monde et dans le désert son passage avoit été marqué par des souffrances. La fatalité qui s'attachoit à ses pas le repoussoit des deux hémisphères ; il ne pouvoit aborder à un rivage qu’il n’y soulevat des tempêtes : sans patrie entre deux patries, à cette âme isolée, immense, orageuse, il ne restoit d’abri que l'Océan.
En vain René demanda à ne pas subir le supplice de l'existence ; en vain il sollicita la commutation de la peine de vivre en un miséricordieux arrêt de mort : on ne l’écouta point, Il désira parler à Céluta ; on n’admit pas que cette Indienne fût sa femme légitime; on lui refusa toute communication avec elle, pour abréger des scènes qui troubloient, disoit-on, la tranquillité publique.
L'arrivée d'une troupe d’Yazous, suivie de celle d'Outougamiz, avoit donné lieu à mille bruits : on prétendoit que des sauvages s'étoient introduits en grand nombre dans la ville avec le dessein de délivrer leur chef, le guerrier blanc. Ces bruits parurent assez inquiétants au gouverneur pour qu'il fit border d'infanterie et de avalerie la route que René devoit suivre en se rendant de la prison au fleuve.
Le palais du gouvernement n'étoit pas loin de la prison. Céluta, suivant le cours de la foule, se retrouva bientôt devant le sombre édifice dont le souvenir étoit trop bien gravé dans sa mémoire, Là, le torrent populaire s'étoit élargi et arrêté; Céluta ignoroit ce qui se passoit, mais, en voyant cette multitude autour de la hutte du sang, elle comprit qu'un nouveau désastre menaçoit la tête de René, Repoussée d’un peuple ennemi de sauvages, elle ne trouva de pitié que chez les soldats : ils la laissèrent entrer dans leurs rangs. Les mains armées sont presque toujours généreuses ; rien n’est plus ami de l’infortune que la gloire.
Deux heures s'étoient écoulées de cette sorte, lorsqu'un mouvement général annonça Ja translation du prisonnier, Un piquet de dragons, le
sabre nu, sort de la cour intérieure de la prison; il est suivi d'un détachement d'infanterie, et derrière ce détachement, entre d’autres soldats, marche le frère d'Amélie.
Céluta s’élance et tombe aux pieds de son mari avec son enfant ; René se penche sur elles, les bénit de nouveau, mais la voix lui manque pour dire un dernier adieu à la fille et à la mère. Le cortége s'arrête, les larmes coulent des yeux des soldats. Géluta se relève, entoure René de ses bras, et s’écrie : « Où menez-vous ce guerrier? Pourquoi m'empêcheriez-vous de le suivre? son pays n'est-il pas le mien? »
« Ma Géluta, disoit René, retourne dans tes forêts, va embelllir de ta vertu quelque solitude que les Européens n'aient point souillée; laisse-moi supporter mon sort, je ne te lai déjà que trop fait partager. »
« Voilà mes mains, répondit Céluta : qu'on les charge de fers; que l’on me force, comme Adario, à labourer le sillon : je serai heureuse si René est à mes côtés. Prends pitié de ta fille; je l'ai portée dans mon sein. Permets que je te suive comme ton esclave, comme la femme noire des blancs. Me refuseras-tu cette grâce? »
Cette scène commençoit à attendrir la foule impitoyable qui un moment auparavant trouvoit la sentence trop douce, et qui auroit salué avec des hurlements de joie le supplice de René. Le commissaire chargé de faire exécuter l'arrêt du conseil ordonne de séparer les deux époux et de continuer la marche; mais un sauvage, se courbant et passant sous le ventre des chevaux, se réunit au couple infortuné, et s'écrie : « Me voici encore! Je l'ai sauvé des Ilinois, je le sauverai bien de vos mains, guerriers de la chair blanche! »
« C'est vrai, » dit Mila, sortant à son tour de la foule.
« Et si Jacques étoit ici, dit une vieille femme, tout cela ne seroit pas arrivé. »
Forcés à regret d’obéir, les militaires écartèrent Céluta, Mila, Outougamiz et la mère de Jacques. René est conduit au rivage du Mescha- &ebé. La chaloupe de la frégate, que montoient douze forts matelots et que gardoient des soldats de marine, attendoit le prisonnier : on l'y fait entrer. Au coup du sifflet du pilote, les douze matelots enfoncent à la fois leurs rames dans le fleuve : la chaloupe glisse sur les vagues comme la pierre aplatie qui, lancée par la main d’un enfant, frappe le flot, se relève, bondit et rebondit en effleurant la surface de l'onde.
Céluta s’étoit traînée sur le quai. Une frégate étoit mouillée au milieu du Meschacebé; virée à pic sur une ancre, elle plongeoit un peu la proue dans le fleuve; son pavillon flottoit au grand mât, ses voiles étoient à demi déferlées ; on apercevoit des matelots sur toutes les vergues et de grands mouvements sur le pont. La chaloupe accoste le
vaisseau : tous ceux qui étoient dans cette chaloupe montent à bord; la chaloupe elle-même est enlevée et suspendue à la poupe du bâtiment. Une lumière et une fumée sortent soudain de la frégate, et le coup de canon du départ retentit : de longues acclamations y répondent du rivage. Céluta avoit aperçu René : elle tombe évanouie sur des balles de marchandises qui couvroient le quai.
Ce fut alors qu’un sauvage s’élança dans le Meschacebé, s’efforçant de suivre à la nage le vaisseau qui fuyoit devant une forte brise, tandis qu'une Indienne se débattoit entre les bras de ceux qui la retenoient, pour l’empêcher de se précipiter dans les flots.
Un murmure lointain se fait entendre ; il approche : la foule, qui commençoit à se disperser, se rassemble de nouveau. Voici venir un officier qui disoit à des soldats : « Où est-elle? où est-elle ? » Et ils répondoient : « Ici, mon capitaine, » lui montrant Céluta sur les ballots. D'Artaguette se précipite aux genoux de Céluta. « Femme, s’écriat-il, que ton âme, au séjour de paix qu’elle habite, reçoive les vœux de celui qui te doit la vie et que tu honorois du nom de frère! »
A ces paroles, les soldats mettent un genou en terre comme leur capitaine ; la multitude, emportée par ce sentiment du beau qui touche quelquefois les âmes les plus communes, se prosterne à son tour et prie pour l’Indienne ; le bruit du fleuve qui battoit ses rives accompagnoit cette prière, et la main de Dieu pesoit sur la tête de tant d'hommes involontairement humiliés aux pieds de la vertu.
Céluta ne donnait aucun signe de vie; la profonde léthargie dans laquelle elle étoit plongée ressembloit absolument à la mort, maïs sa fille vivoit sur son sein et sembloit communiquer quelque chaleur au cœur de sa mère. L’épouse de René avoit la tête penchée sur le front d'Amélie, comme si, en voulant donner un dernier baiser à son enfant, elle eût expiré dans cet acte maternel.
En ce moment on vint dire à d’Artaguette qu’il y avoit là tout auprès une autre Indienne qui ne cessoit de pleurer. « C’est Mila! s'écria le capitaine : qu’on lui dise mon nom, et elle va venir. » Les soldats apportent dans leurs bras Mila échevelée, le visage meurtri, les habits déchirés. Elle n'eut pas plus tôt reconnu d’Artaguette qu’elle se jeta dans son sein, s’écriant : « C’est lui qui est une bonne chair blanche ! Il ne m’empêchera pas de mourir ; » et, suspendant ses bras au cou du capitaine, elle se serroit fortement contre lui.
Mais tout à coup elle aperçoit Céluta : elle quitte d’Artaguette, se précipite sur son amie en disant: « Céluta! ma mère! meilleure que ma mère! sœur d'Outougamiz ! femme de René! voici Mila! elle est seule ! Comment vais-je faire pour enterrer tes os, car tu n’es pas aux
Natchez? Il n’y a ici que des méchants qui n’entendent rien aux tombeaux. »
Les soldats firent alors un mouvement ; ils répétoient tous ces mots: « Entrez, entrez, notre mère..» Et la mère de Jacques, avec sa cornette blanche, son manteau d’écarlate et sa béquille, s’avança dans le cercle des grenadiers.
« Mon capitaine, dit-elle à d’Artaguette, voici la mère de Jacques, qui vient aussi voir ce que c’est que tout ceci. Je suis bien vieille pourtant, comme dit le conseiller Harlay, qui est un honnête homme, et Dieu soit loué! car il n’y en a guère. »
La vieille avisant Céluta : « Bon Dieu! n'est-ce pas là la jeune femme à qui j'ai donné à manger cette nuit? Comme elle parloit de vous, mon Capitaine! » — « Pauvre vieille créature ! dit d’Artaguette, seule dans toute une ville, recevoir, réchauffer, nourrir Céluta ! et toimême nourrie de la paye de ce digne soldat! »
La mère de Jacques examinoit attentivement Céluta ; elle prit une de ses mains. « Retire-toi, matrone blanche, lui dit Mila : tu ne sais pas pleurer. »
«Je le sais aussi bien que toi, » repartit en natchez la vénérable Françoise.
« Magicienne! s’écria Mila effrayée, qui t'a appris la langue des chairs rouges ? »
« Capitaine, dit la mère de Jacques sans écouter Mila, cette jeune femme n’est pas morte: vite du secours! » Mille voix répètent : « Elle n’est pas morte! »
Céluta donnoit en effet quelques signes de vie. « Allons, grenadiers, dit la vieille, à qui on laissoit tout faire, il faut sauver cette femme, qui à sauvé votre capitaine ; portons la mère et l'enfant chez le général d’Artaguette. »
Un dragon prêta son manteau; on y coucha Céluta; Mila prit dans ses bras la petite Amélie, et ne pleuroit plus qu’Outougamiz et René. Des soldats, soulevant le manteau par les quatre coins, enlevèrent doucement la fille de Tabamica ; le cortége se mit en marche. - *
Le soleil, qui se couchoïit, couvrait d’un réseau d’or les savanes et ‘Ja cime aplatie des cyprières sur la rive occidentale du fleuve; sur la rive orientale, la métropole de la Louisiane opposoit ses vitrages étincelants aux derniers feux du jour: les clochers s'élevoient au-dessus des ondes comme des flèches de feu. Le Meschacebé rouloit entre ces deux tableaux ses vagues de rose, tandis que les pirogues des sauvages et les vaisseaux des Européens présentoient aux regards leurs mäts ou leurs voiles teints de la pourpre du soir.
Déposée sur une couche, dans un salon de l'habitation du frère du capitaine d’Artaguette, Céluta ne parloit point encore; ses yeux entr'ouverts étoient enveloppés d’une ombre qui leur déroboit la lumière. Des cris prolongés de Vive le roi! se font entendre au dehors; la porte de la salle s'ouvre avec fracas : le grenadier Jacques, tête nue, sans habit, les reins serrés d’une forte ceinture, paroît. « Les voici, » dit-il. René entre avec Outougamiz : personne ne pouvoit parler dans le saisissement de l’étonnement et de la joie.
« Mon capitaine, reprit le grenadier adressant la parole à d’Artaguette, j'ai exécuté vos ordres, mais on m'a remis les paquets trop tard : la frégate étoit partie. J'ai couru le plus vite que j'ai pu à travers le marais, afin de la rejoindre au Grand-Détour : heureusement elle avoit été obligée de laisser tomber l'ancre, le vent étant devenu contraire. Je me suis jeté à la nage pour aller à bord, et j'ai rencontré au milieu du fleuve ce terrible sauvage que j’avois vu au combat du fort Rosalie ; il étoit prêt à se noyer quand je suis arrivé à lui.
Mila a volé dans les bras d'Outougamiz; René est auprès he Céluta ; Jacques soutient sa vieille mère, qui lui essuie le front et les cheveux; Adélaïde et Harlay se viennent joindre à leurs amis.
Céluta commençait à faire entendre quelques paroles inarticulées d’une douceur extréme. « Elle vient de la patrie des anges, dit le capitaine ; elle en a rapporté le langage. » Mila, qui regardoit Adélaïde, disoit : « C’est Céluta ressuscitée en femme blanche. » Tous les cœurs étoient pleins des plus beaux sentiments : la religion, l'amour, l’amitié, la reconnoissance, se méloient à ce soulagement qui suit une grande douleur passée. Ce n'étoit pas, il est vrai, un retour complet au bonheur, mais c’étoit un coup de soleil à travers les nuages de la tempête. L'âme de l’homme, si sujette à l'espérance, saisissoit avec avidité ce rayon de lumière, hélas! trop rapide. « Tout le monde pleure encore ! disoit Mila, mais c’est comme si l’on rioit. »
Ces rencontres, en apparence si mystérieuses, s’expliquoient avec une grande simplicité. Le capitaine d’Artaguette avoit tour à tour sauvé et délivré au fort Rosalie René, Céluta, Mila et Outougamiz ; Céluta, Mila et Outougamiz avoient suivi René à la Nouvelle-Orléans, tous trois entraînés par le dévouement au malheur, tous trois arrivés à ! quelques heures de distance les uns des autres, pour se mêler à des scènes de deuil et d’oppression.
D'une autre part, Ondouré s’étoit vu au moment d'être pris dans ses propres piéges : s’il avoit désiré une attaque de Chépar contre Adario et Chactas, pour se délivrer du joug de ces deux vieillards, il ne s’attendoit pas à la scène que produisit l’esclavage du premier sachem.
I craignit que ces violences, en amenant une rupture trop prompte entre les François et les sauvages, ne fissent avorter tout son plan. Dans cette extrémité, l’édile, fécond en ressources, se hâta d'offrir l'abandon des terres pour le rachat de la liberté d’Adario; Chépar accepta l'échange, et d’Artaguette fut chargé de porter la convention à la Nouvelle-Orléans.
Le capitaine “arriva à l'instant même où le conseil venoit de prononcer la sentence contre. René. D'Artaguette, après avoir annoncé au gouverneur la pacification des troubles, réclama le prisonnier comme son ami et comme son frère. Il montra des lettres d'Europe qui prouvoient que René tenoit à une famille puissante. Cette découverte agit plus que toute autre considération sur un homme à la fois prudent et ambitieux : F
« Si vous croyez, dit le gouverneur au capitaine, qu’on a trop précipité cette affaire, il est encore temps d'envoyer un contre-ordre; mais qu’on ne me parle plus de ce René, en faveur duquel Harlay et Adélaïde n’ont cessé de m’importuner depuis trois jours. »
La cédule pour l'élargissement du prisonnier fut signée; mais, délivrée trop tard, elle seroit devenue inutile sans le dévouement du grenadier Jacques : le capitaine avoit amené avec lui ce fidèle militaire. Tandis que celui-ci suivoit la frégate, d’Artaguette, instruit de toutes les circonstances de l'apparition de Céluta, de Mila et d'Outougamiz, s'empressa de chercher ces infortunés : il fut ainsi conduit par les soldats au lieu où il trouva Céluta expirante.
Le bonheur, ou ce qui sembloit être le bonheur, comparé aux maux de la veille, rendit à l’épouse de René, sinon toutes ses forces, du moins tout son amour. Le capitaine d’Artaguette et le général son frère se proposèrent de donner à leurs amis une petite fête, bien différente de celle qu’avoit entrevue Céluta au palais du gouverneur. Adélaïde et Harlay y furent invités les premiers ; Jacques et sa mère étoient du nombre des convives. La riante villa du général avoit été livrée à ses hôtes, et Mila et Outougamiz s’en étoient emparés comme de leur cabane.
Le simple couple n’avoit pas plus tôt vu tout le monde heureux, qu’il ne s’étoit plus souvenu de personne : après avoir parcouru les appartements et s'être miré dans les glaces, il s’étoit retiré dans un cabinet rempli de toutes les parures d’une femme.
« Eh bien, dit Mila, que penses-tu de cette grande hutte?»
« Moi, dit Outougamiz, je n’en pense rien. »
« Comment! tu n’en penses rien? » répliqua Mila en colère.
« Écoute, dit Outougamiz, tu parles maintenant comme une chair
blanche, et je ne t'entends plus. Tu sais que je n'ai point d'esprit :quand René est fait prisonnier par les Illinois ou par les François, je m'en vais le chercher. Je n’ai pas besoin de penser pour cela; je ne veux point penser du tout, car je crois que c’est là le mauvais Manitou de René. »
« Outougamiz, dit Mila en croisant les bras et s'asseyant sur le tapis, tu me fais mourir de honte parmi toutes ces chairs blanches : il faut que je te remmène bien vite. J'ai fait là une belle chose de te suivre ! Que dira ma mère? Mais tu m'épouseras, n'est-ce pas? »
« Sans doute, dit Outougamiz, mais dans ma cabane, et non pas dans cette grande vilaine hutte. As-tu vu ce sachem à la robe noire, qui étoit pendu au mur, qui ne remuoit point et qui me suivoit toujours des yeux ! ? :
«Cest un esprit, répondit Mila. La grande salle où je me voyois quatre fois ? me plaît assez : elle n’est cependant bonne que pour les blancs, chez lesquels il y a plus de corps que d’âmes. »
N'est-ce pas de la salle des ombres dont tu veux parler? dit Outougamiz. Elle ne me plait point du tout à moi : je voyois plusieurs Mila, et je ne savois laquelle aimer. Retournons à nos bois, nous ne sommes pas bien ici. »
Tu as raison, dit Mila, et j'ai peur d’être jugée comme René. »
« Comment jugée! s’écria Outougamiz. Bon! repartit Mila, est-ce que je ne t'aime pas? est-ce que je n'ai pas pitié de ceux qui souffrent ? est-ce que je ne suis pas juste, belle, noble, désintéressée? N’en voilà-t-il pas assez pour me faire juger et mourir, puisque c’est pour cela qu’ils vouloient casser la tête à René?
«Partons, Mila! dit Outougamiz. Léger nuage de la lune des fleurs! le matin ne te coloreroit point ici dans un ciel bleu; tu ne répandrois point la rosée sur l'herbe du vallon; tu ne te balancerois point sur les brises parfumées. Sous le ciel nébuleux des chairs blanches, tu demeurerois sombre; la pluie de l'orage tomberoit de ton sein, et tu serois déchirée par le vent des tempêtes. »
Mila se souvint que l’heure du festin approchoit. On lui avoit dit que tout ce qui étoit dans le cabinet étoit pour elle. Elle se plaça devant une glace, essayant les robes, qu’elle ne savoit comment arranger ; clle finit cependant par se composer, avec des voiles, des plumes, des rubans et des fleurs, un habillement que n’auroit pas repoussé la Grèce. Suivie d'Outougamiz, avec un mélange d’orgueil et de timidité, elle se rendit à la salle du festin.