‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 166 sur 276 · Un portrait. 2, Des glaces · texte numérisé non relu

Un portrait. 2, Des glaces

Géluta étoit aussi parée, mais parée à la manière des Indiennes : elle avoit refusé un vêtement européen malgré les prières d'Adélaïde. Sur un lit de repos, elle recevoit les marques de bienveillance qu'on lui prodiguoit, avec une confusion charmante, mais sans cet air d’infériorité que donne chez les peuples civilisés une éducation servile ; elle n’avoit au visage que cette rougeur que les bienfaits font monter d'un cœur reconnoissant sur un front ouvert.

Mila fit la joie du festin ; tous les yeux étoient fixés avec admiration sur Outougamiz, dont René avoit raconté les miracles. « Comme il ressemble à sa sœur! » disoit Adélaïde, qui ne se lassoit point de le regarder. « Quel frère! et quelle sœur! » répétoit-elle. À ces noms de frère et de sœur, René avoit baissé la tête.

«(Mila la blanche, dit la future épouse d'Outougamiz à Adélaïde, tu ris, Mais j'ai Cependant noué ma ceinture aussi bien que toi. » René servoit d'interprète. Adélaïde fit demander à Mila pourquoi elle l’appeloit Mila la blanche. Mila posa la main sur le cœur. de Harlay, son voisin, ensuite sur celui d’Adélaïde, qui rougissoit, et elle se prit à rire : « Bon ! s'écria-t-elle, demande-moi encore pourquoi je t’'appelle Mila la blanche! Voilà comme je rougis quand je regarde Outougamiz. »

On ne brise point la chaîne de sa destinée : pendant le repas, d’Artaguette reçut une lettre du fort Rosalie. Cette lettre, écrite par le père Souël, momentanément revenu aux Natchez, avertissoit le Capitaine qu’une nouvelle dénonciation contre René venoit d’être envoyée au gouverneur général; que, malgré la délivrance d’Adario, on conservoit de grandes inquiétudes; que divers messagers étoient partis des Natchez dans un dessein inconnu ; qu'Ondouré accusoit Chactas et Adario de l'envoi des messagers, tandis qu'il étoit probable que ces négociations secrètes avec les nations indiennes étoient l’œuvre même d'Ondouré et de la femme-chef. Le père Souël ajoutoit que si René avoit été rendu à la liberté, il lui conseilloit de ne pas rester un seul moment à la Nouvelle-Orléans, où ses jours ne lui paroissoient pas en sûreté.

D'Artaguette, après le repas, communiqua cette lettre à René, et l’invita à retourner sur-le-champ aux Natchez. « Moi-même, dit-il, je partirai incessamment pour le fort Rosalie : ainsi nous allons bientôt nous retrouver. Quant à Céluta, vous n'avez plus rien à craindre; il lui seroit impossible dans ce moment de vous suivre, mais mon frère, Adélaïde et Harlay lui serviront de famille; lorsqu'elle sera guérie, elle reprendra le chemin de son pays : vous la pourrez venir chercher vous-même à quelque distance de la Nouvelle-Orléans, »

René vouloit apprendre son départ à Céluta : le médecin s’y opposa, disant qu’elle étoit hors d'état de soutenir une émotion violente et prolongée, Le capitaine se chargea d'annoncer à sa sœur indienne la triste nouvelle quand René seroit déjà loin : il se flattoit de rendre le coup moins rude par toutes les précautions de Pamitié.

Avant de quitter la Nouvelle-O:léans, le frère d'Amélie remercia ses hôtes, Jacques et sa mère, le général d'Artaguette, Adélaïde et Harlay. « Je suis sans doute, leur dit-il, un homme étrange à vos yeux, mais peut-être que mon souvenir vous sera moins pénible que ma présence, » |

René se rendit ensuite auprès de sa femme : il la trouva presque heureuse ; elle tenoit son enfant endormi sur son sein. Il serra la mère et la fille contre son cœur avec un attendrissement qui ne lui étoit pas ordinaire : reverroit-il jamais Géluta? quand et dans quelles circonstances la reverroit-il? Rien n'étoit plus déchirant à contempler que ce bonheur de Céluta : elle en avoit si peu joui? et elle sembloit le goûter au moment d'une séparation qui pouvoit être éternelle! L'Indienne elle-même, effrayée des étreintes affectueuses de son mari, lui dit: « Me faites-vous des adieux? » Le frère d'Amélie ne lui répondit rien, Malheur à qui étoit pressé dans les bras de cet homme il étouffoit la félicité,

Dès la nuit même René quitta la Nouvelle-Orléans avec Outougamiz et Mila ; ils remontèrent le fleuve dans un canot indien. En arrivant aux Natchez, un spectacle inattendu se présenta à leurs regards.

Des colons poussoient tranquillement leurs défrichements jusqu’au centre du grand village et autour du temple du Soleil; des sauvages les regardoient travailler avec indifférence, et sembloient avoir abandonné à l'étranger la terre où reposoient les os de leurs aïeux.

Les trois voyageurs virent Adario, qui passoit à quelque distance; ils coururent à lui : au bruit de leurs pas, le sachem tourna la tête, et fit un mouvement d'horreur en apercevant le frère d'Amélie. Le vieillard frappa dans la main de son neveu, mais refusa de prendre la main du mari de sa nièce. René venoit d'offrir sa vie pour racheter celle d’Adario!

« Mon oncle, dit Outougamiz, veux-tu que je casse la tête à ces étrangers qui sèment dans le champ de la patrie? » — « Tout est arrangé, » répondit Adario d'une voix sombre, et il s'enfonça dans un bois.

Outougamiz dit à Mila : «Les sachems ont tout arrangé, il ne reste plus à faire que notre mariage. » Mila retourna chez ses parents, dont elle eut à soutenir la colère; elle les apaisa en leur apprenant qu'elle

alloït épouser Outougamiz. René se rendit à la cabane de Chactas : le Sachem étoit au moment de partir pour une mission près des Anglois de la Géorgie,

Devenu le maître de la nation, Ondouré avoit dérobé à Chactas la » ‘ Connoissance d’un projet que la vertu de ce sachem eût repoussé; il éloignoit l'homme vénérable, afin qu'il ne se trouvât pas au conseil général des Indiens, où le plan du conspirateur devoit être développé.

Le noble et incompréhensible René garda avec Chactas et le reste des Natchez un profond silence sur ce qu’il avoit fait pour Adario: il ne lui resta de sa bonne action que les dangers auxquels il s'étoit exposé. Le frère d'Amélie se contenta de parler à son père adoptif de la surprise qu’il avoit éprouvée en voyant les François promener leur charrue aux environs des bocages de la mort: le vieillard apprit à René que cet abandon des terres étoit le prix de la délivrance d’Adario. Chactas ne connoissoit pas la profondeur des desseins d’Ondouré: il ignoroit que la concession des Champs des Natchez avoit pour but de séparer les colons les uns des autres, de les attirer au milieu du pays ennemi, et de rendre ainsi leur extermination plus facile. Par cette Combinaison infernale, Ondouré, en délivrant Adario, gagnoit l’affection des Natchez, de même qu’il obtenoit la confiance des François en leur payant la rançon d’Adario, rançon qui leur devoit être si funeste.

« Au reste, dit Chactas à René, les sachems m'ont commandé une longue absence ; ils prétendent que mon expérience peut être utile dans une négociation avec les Européens. Mon grand âge et ma cécité ne peuvent servir de prétexte pour refuser cette mission : plus on me suppose d'autorité, plus je dois l'exemple de la soumission, à une époque où personne n’obéit. Que ferois-je ici? Le grand-chef a disparu, le malheur a rendu Adario intraitable, ma voix n’est plus écoutée, une génération indocile s’est élevée et méprise les conseils des vieillards. On se cache de moi, on me dérobe des secrets : puissent-ils ne pas causer la ruine de ma patrie!

«Toi, René, conserve ta vie pour la nation qui t'a adopté; écarte de ton cœur les passions que tu te plais à y nourrir : tu peux voir encore d’heureux jours. Moi je touche au terme de la course. En acheant mon pèlerinage ici-bas, je vais traverser les déserts où je l’ai commencé, ces déserts que j'ai parcourus, il y a soixante ans, avec Atala. Séparé de mes passions et de mes premiers malheurs par un si long intervalle, mes yeux fermés ne pourront pas même voir les forêts nouvelles qui recouvrent mes anciennes traces et celles de la fille de

t00 LES NATOHEZ,

Lopez, Rien de ce qui existoit au moment de ma captivité chez les Muscogulges n'existe aujourd'hui, le monde que j'ai connu est passé : je ne suis plus que le dernier arbre d'une vieille futaie tombée, arbre que le temps a oublié d'abattre, »

René sortit de chez son père le cœur serré, et présageant de nous : veaux malheurs, Arrivé à sa cabane, il la trouva dévastée; il s'assit sur une gerbe de roseaux séchés, dans un coin du foyer dont le vent avoit dispersé les cendres, Pensif, il rappeloit tristement ses chagrins dans sa mémoire, lorsqu'un nègre lui apporta une lettre de la part du père Souël : ce missionnaire étoit encore retenu pour quelques jours au fort Rosalie, La lettre venoit de France; elle étoit de la supérieure du couvent de... ; elle apprenoit à René la mort de la sœur Amélie de la Miséricorde,

Cole nouvelle, reçue dans une solitude profonde, au milieu des débris de la cabane abandonnée de Céluta, réveilla au fond du cœur du malheureux jeune homme des souvenirs si poignants, qu'il éprouva pendant quelques instants un véritable délire, I 8e mit à courir à travers les bois comme un insensé, Le père Souël, qui le rencontra , s'empressa d'aller chercher Chactas; le sage vicillard et le grave reli= gieux parvinrent un peu à calmer la douleur du frère d'Amélie, À force de prières, le sachem obtint de la bouche de l'infortuné un récit longlemps demandé en vain, René prit jour avec Chactas et le père Souël pour leur raconter les sentiments secrets de son âme, 11 donna le bras au sachem, qu'il conduisit, au lever de Paurore, sous un sassafras, au bord du Meschacché; le missionnaire ne tarda pas à arriver au rendez-vous, Assis entre ces deux vieux amis, le frère d'Amélie leur révéla la mystérieuse douleur qui avoit empoisonné son existencoe!,

Quelques jours après cette confession déplorable, René fut mandé au conseil deg Natchoz : Ghactas étoit parti pour la Géorgie; le père Souûl avoit repris le chemin de sa mission.

René trouva quelques sachems, presque tous parents d'Akansie, assemblés dans la cabane du jeune soleil : Ondouré étoit à leur tête; il rayonnoit de la joie du crime, Les vieillards, fumant leurs calumets dans un profond silence, reçurent le mari de Céluta avec un visage menaçant,

« Prends ces colliers, lui dit Ondouré d'un air moqueur; va traiter avec les Iinois:; tu fus la cause de la guerre, beau prisonnier : sois l'instrument de la paix, »

1, Loi so trouvoit le récit de Roné, Voyez l'épisode do René,

Qu'importoient au frère d'Amélie ces insultes? Qu'étoit-ce que ces peines communes auprès des chagrins qui rongeoient son cœur ? I prit les colliers, et sortit en déclarant qu’il obéiroit aux ordres des sachems.

Dans la disposition où se trouvoit alors René, ce n’étoit pas sans un amer plaisir qu'il se voyoit obligé à s'éloigner de Céluta : il la supposoit au moment de revenir aux Natchez. Une course solitaire parmi les déserts convenoit encore en ce moment au frère d'Amélie : il se pourroit du moins livrer à sa douleur sans être entendu des hommes. Il ne chercha point son frère, alors occupé de son mariage avec Mila : il étoit trop juste que, pour tant de courage et de sacrifices, Outougamiz jouit d'une lueur de félicité.

Il entroit dans les précautions d’Ondouré d’éloigner le guerrier blanc : il craignoit que celui-ci, demeuré aux Natchez, ne démélàt quelque chose des trames ourdies. Le tuteur du soleil désiroit encore que Géluta, à son retour de la Nouvelle-Orléans, se trouvât seule, afin qu’elle pût être livrée sans défense aux persécutions d’un détestable amour. Ge chef avoit calculé le temps que devoit durer le voyage du frère d'Amélie : selon ce calcul de la jalousie et de la vengeance, René ne pouvoit revenir aux Natchez que quelques jours avant la catastrophe, assez tôt pour y être enveloppé, trop tard pour la prévenir.

Furieux d’avoir vu sa proie échapper à ses premiers piéges, Ondouré s'étoit abandonné à de nouvelles calomnies contre le fils adoptif de Chactas. Dans un conseil assemblé la nuit sur les décombres de la cabane d’Adario, le tuteur du soleil avoit dépeint René comme l’auteur de tous les maux de la nation. Remontant jusqu’au jour de l’arrivée de l'étranger aux Natchez, il avoit rappelé les présages sinistres qui signalèrent cette arrivée, la disparition du serpent sacré, le meurtre des femelles de castor, la guerre contre les Illinois, suite de ce meurtre, et la mort du vieux soleil, résultat de cette guerre : Ondouré chargeoïit ainsi l’innocence de ses propres iniquités.

Entrant dans la vie privée de son rival, le chef parla de la prétendue infidélité de René envers Géluta, du maléfice du baptême employé pour faire périr un enfant devenu odieux à un père criminel; il parla du Manitou funeste donné à Outougamiz pour altérer la raison du naïf sauvage. Ondouré représenta les liaisons du frère d'Amélie et du capitaine d’Artaguette comme la première cause de toutes les trahisons et de toutes les violences des François.

« Quant aux persécutions que cet homme semble essuyer de ses compatriotes, ajouta-t-il, ce n’est évidemment qu’un jeu entre des

conspirateurs. Remarquez que René échappe toujours à ces persécu- , AIT, 26

tions apparentes : il n'a point été pris aux Natchez avec Adàrio. Sous le prétexte de délivrer ce sachem , il est allé rendre compte à la Nouvelle-Orléans de ce qui se passoit au fort Rosalie, On a feint de juger le mari de Céluta, mais la preuve que ce n'étoit qu'un vain appareil déployé pour nous donner plus de confiance dans un traître, c'est que ce traître n'a point subi sa sentence, et qu'à la grande surprise des François eux-mêmes il est revenu sain et sauf aux Natchez. Vous ne douterez pas un moment des pernicieuses intrigues de ce misérable si vous observez son inclination à errer seul dans les bois : il craint que ga conscience ne se montre sur son visage, et il se dérobe aux regards des hommes, »

Ondouré obtint un succès complet, le conseil fut convaincu : comment ne l'auroit-il pas été? Quelle liaison dans les faits! quelle vraisemblance dans les accusations! Tout se transforme en crime : pas un sourire qui ne soit interprété, pas une démarche qui n'ait un but! Les sentiments que René inspire deviennent des sujets de calomnie : s'il a sauvé Mila, c'est qu'il l'a séduite; s’il a fait d'Outougamiz le modèle d'une amitié sublime, c'est qu'il a jeté un sort à ce simple jeune homme, Des rapports d'estime avec d’Artaguette sont une trahison ; un acte religieux est un infanticide; un noble dévouement pour un sachem est une basse délation ; les persécutions, les souffrances même ne sont que des moyens de tromper, et si René cherche la solitude, c'est qu'il y va cacher des remords où méditer des forfaits. Dieu tout-puissant! quelle est la destinée de la créature lorsque le malheur s'attache à ses pas! quelle lumière as-tu donnée aux mortels pour connoître la vérité? quelle est la pierre de touche où l'innocence peut laisser sa marque d'or?

Les sachems déclarèrent que René méritoit la mort, et qu'il se falloit saisir du perfide, Ondouré loua le vertueux courroux des sachems, mais il soutint qu'il étoit prudent de ne sacrifier le principal coupable qu'avec les autres coupables, une mort prématurée et isolée pouvant faire avorter le plan général, Il proposa donc d’éloigner seulement René jusqu'au jour où le grand coup seroit frappé, Le jongleur déclara que telle étoit la volonté des génies : le conseil adopta l'opinion d'Ondouré,

L'intégrité d'Adario avoit elle-même été surprise : l'erreur dans laquelle il étoit fut la cause des regards farouches qu'il lança au frère d'Amélie lorsque celui-ci revint de la Nouvelle-Orléans, Si les Indiens rencontroient l'homme blanc dans les bois, ils se détournoient de lui comme d'un sacrilége, René, qui ne voyoit rien, qui n’entendoit rien, qui ne se soucioit de rien, partit pour le pays des Ilinois, ignorant

LES NATCHEZ, h03

que la sentence de mort dont les juges civilisés l'avoient monacé à la Nouvelle-Orléans avoit été prononode contre lui aux Natchez par dos juges sauvages,

On voit quelquefois à la fin de l'automne une fleur tardive: elle sourit seule dans les campagnes et s'épanouit au milieu des fouillos séchées qui tombent de la cime des bois : ainsi les amours de Mila ot d'Outougamiz répandoiont un dernier charme sur des jours de déso lation. Avant de demander la jeune fille on mariage, le frère de Céluta se conforma à la coutume indienne, appelée l'épreuve du flambeau : éteindre le flambeau qu'on lui présente, c'est pour une vierge donnor son consentement à un hymon projeté,

Outougamiz, tenant uno torcho odorante à la main, sortit au milieu de la nuit; les brisos agitoient les rayons d'or de l'étoile amoureuse, comme on raconte que les zéphyrs ge jouoient à Paphos dans la che velure embaumée de la mère des Grâces, Le jeune homme entrovoil le toit de sa maitresse : des craintes et des espérances soulüvent son sein. 11 s'approche, il relève l'écorce suspendue devant la porte de la abane de Mila, et so trouve dans la partie même de cette cabane où l'Indienne dormoit seule,

La jeune fille étoit couchée sur un lit de mousse, Un voile d'écorce de mûrier se rouloit en écharpe autour d'elle; 808 bras nus reposoient croisés sur la tête, ot ses mains avoiont laissé tomber dos fleurs,

Un pied tendu en arrière, le corps penché en avant, Outougamiz contemploit à la lueur de son flambeau la scène charmante, Agitée par les illusions d'un songe, Mila murmure quelques mots; un sourire se répand sur ses lèvres, Outougamiz croit distinguer son nom dans des paroles à demi formées; il s'incline au bord de la couche, prend une branche de jasmin des Florides échappée à la main de Mila, et réveille la fille des bois, en passant légèrement sur sa bouche virgi nale la fleur parfumée,

Mila s'éveille, fixe des regards offrayés sur son amant, sourit, reprend son air d'épouvante, sourit encore, «C'est moi! s'écrie Outougamiz, moi, le frère de Géluta, le guerrier qui veut tre ton époux, » Mila hésite, avance ses lèvres pour éteindre la torche de l'hymen, retire la tête avec précipitation, rapproche encore sa bouche du flambeau... La nuit s'étend dans la cabane,

Quelques instants de silence suivirent l'invasion des ombres, Outous gamiz dit ensuite à Mila : « Je t'aime comme la lumidre du soleil; je

veux être ton frère, »

« Et moi ta sœur» répondit Mila,

« Tu deviendras mon épouse, continua l'ami de René : un petit guerrier te sourira ; tu baiscras #08 yeux; tu lui chanteran les exploits de ses pères; tu lui apprendras à prononcer le nom d'Outougami, »

« Tu me fais pleurer, répondit Mila + moi, je L'accompagneral dans les forêts, je porterai tes flèches et J'allumerai le bücher de la nuit, »

La lune descendoit alors à l'occident : un de 868 rayons, pénétrant par la porte de la butte, vint tomber gur le visage et sur lo sein de Mila, La reine des nuits 8e montroit au milieu d'an cortége d'étoiles : quelques nuages étoient déployés autour d'elle, comme les rideaux de ea couche, Dans les bois régnoit une sorte de douteuse obscurité, some blable à celle d'une âme qui g'entr'ouvre pour la première fois aux tendres passions de la vie, Le couple heureux tomba dans un recueils lement d'esprit involontaire : on n'entendoit que 1e bruit do la rospie ration tremblante de la jeune sauvage, Mais bientôt Mila :

« 1} faut nous quitter l'oiseau de l'aube à commencé son premier chant; retourne sans être aperçu à ta demeure, Si los guerriers te voyoient, ils diroient : « Outougamiz est foible ; los Iinois le pren « dront dans la bataille, car il fréquente la cabane des Indiennes, »

Outougamiz répondit : «Je serai la Hiane noire qui #6 détourne dans la forêt de tous les autres arbres et qui va chercher le sassafras, auquel elle veut uniquement #'attacher, »

Mila se couvrit la tête d'un manteau et dit: « Guerrier, je no (6 vois plus, »

Outougamiz enterra le flambeau nuptial à la porte de la cabane, ot g'enfonça dans les bois,

Le mariage fut célébré avec la pompe ordinaire chez les sauvages, Leg deux époux souffroient de cet appareil, et #6 disoient : « Nous no nous marions pas pour être heureux, puisque 108 amis ne le sont pan Laisgés seuls dans leur cabane nouvelle, il8 y gottèrent une joie digne de leur innocence, 18 pleurèrent aussi, comme ila en avoient fait le projet, Les larmes qui couloient de leurs yeux descondoiont jusqu'à leurs lèvres, et Mila disoit en recevant les embrassemonts d'Outotte gamiz ; «Ta bouche touche la mienne à travers los malheurs do Rond, »

Hélas! le fidèle Indien alloit verser bien d'autres plours! Ce n'étoit pas assez pour le tuteur du soleil d'avoir perdu lo frère d'Amtlie auprès de la foule, de l'avoir fait condamner au consoil dos vicillards, (le vouloit frapper jusque dans le cœur d'un ami,

Le succès des complots d'Ondouré exigeoit qu'Outougamiz assistht à la grande assemblée des sauvages, où le plan général dovoit être développé,

à LES NATCHEZ, h05

Si Outougamiz étoit absent de cette assemblée, il ne porteroit point lo joug du serment que l'on y devoit prononcer, ot il pourroit dans co cas s'opposer au complot à l'instant de l'exécution,

Si Outougamiz no croyoit pas René coupable de trahison envers lon Natchoz, rion n'empôchoroit le frère de Géluta aussitôt qu'il connol troit le secret de le confier au frère d'Amélie,

Il falloit donc, combinaison digne de l'enfer! qu'Outougamiz fût onchainé par un serment, ot que, persuadé en môme temps du crime do René, il 40 trouvât placé ontre la nécomité de perdre non ami pour sauver sa patrie, où de pordre sa patrie pour sauver on ami,

Lo lendemain du mariage de l'héroïque ami ot do la courageuse amie do Rond, le jour même où Mila, toute brillante de ses félicités, conversoit avec Outougamiz sur une natte semée de fleurs, Ondouré entra dans la cabane,

« Mauvais cspritt a'écria Mila, que viensdtu faire ici? viens nous porter malheur?»

Ondouré, affectant un sourire tronique, #'asgit à terre, 66 dit à

«Outougamizt je viens l'offrir log vœux que je fais pour toi; tu méritois d'être houreux, »

« Houroux! ropartit Outougamizs, et quel homme l'est plus que moi? Où pourrois-tu rion trouvor de comparable à ma femme el h mon ami? »

« Jo no veux point détruire tes Hlusions, dit Ondouré d'un air attristé, mais si tu savois ce que toute la nation maitt quel méchant Manitou d'a Hé avoc cette chair blanche! »

« Tutour du soleil répliqua Outougamiz rougissant, Jo te rom pecte ; mais no calomnio pas mon ami : il vaudroit mieux pour toi que Lu n'eussos jamais existé, »

Ondouré repartit + «Admirable jeune hommel que n'as-tu trouvé une amitié digne de la tionnetl »

« Chef! #'écria Outougamiz avec l'accent de l'impatience, tu me tourmentes comme le vent qui agite la flamme du bücher; qu'y a-1-117 que veux-tu? que cherchog-tu ? »

«0 patrie t patrie {5 dit avoe un soupir Ondouré,

Au mot de patrie, log yeux d'Outougamiz se troublent; il 86 lève précipitamment de sa natte et s'approche d'Ondouré, qui #'étoit levé à son tour, La crainte de quelque affreux aocret avoit pausé à travors le cœur du frère de Céluta,

« Qu'y ail donc dans la patrie? dit lo noble sauvage, Faut-il prendre les armes? Marchons : où sont leg ennemis ? »

« Les ennemis! dit Ondouré, ils sont dans nos entrailles! Nous Gtions vendus, livrés comme des esclaves ; un traître... »

« Un traître! nomme-le, s’écria Outougamiz d’une voix où mille sentiments contraires avoient mêlé leurs accents; nomme-le: mais prends garde à ce que tu vas dire. »

Ondouré observe Outougamiz, dont les mains trembloient de colère; il saisit le bras du jeune homme, pour prévenir le premier coup ; il s’écrie : «René! »

«Tu mens! réplique Outougamiz cherchant à dégager son bras: je t’'arracherai ta langue infernale; je ferai: de toi un mémorable exemple. »

Mila se jette entre les deux guerriers. « Laisse vivre ce misérable! dit-elle à Outougamiz; chasse-le seulement de ta cabane. »

À la voix de Mila les transports d’Outougamiz s'apaisent.

« Tuteur du soleil! dit-il, je le vois à présent, tu te voulois amuser de ma simplicité; mais ne renouvelle pas ces jeux, cela me fait trop de mal. »

« Je te quitte, dit Ondouré; bientôt tu me rendras plus de justice : interroge le prêtre du soleil et ton oncle Adario. » Ondouré sort de la cabane.

Outougamiz veut paroître tranquille, il ne l’est plus; il veut se reposer, et il ne sait comment les joncs de sa natte sont plus piquants que les épines de l’acacia. Il se relève, marche, s’assied de nouveau. Mila lui parle, et il ne l'entend pas. « Pourquoi, murmuroit-il à voix basse, pourquoi ce chef a-t-il parlé! J’étois si heureux! »

« N’y pense plus, lui dit Mila ; les paroles du méchant sont comme le sable qu’un vent brûlant chasse au visage : il aveugle et fait pleurer le voyageur. » — «Tu as raison, Mila, s’écrie Outougamiz:; me voilà bien tranquille à présent. »

Infortuné! le coup mortel est frappé : tu ne trouveras plus le repos: ton sommeil, naguère léger comme ton innocence, se va charger de songes funestes! Tel est le bonheur des hommes, un mot suffit pour le détruire, Douce confiance de l’âme, union intime et sacrée, adieu pour toujours! Sainte amitié, elles sont passées, tes délices : tes tourments commencent! finiront-ils jamais ?

«Mila, dit Outougamiz, je me sens malade, je veux aller voir le j jongleur. »

“« Le EU repartit Mila. Ne va pas voir cet homme-là. René t'aime, tu l’aimes; il te doit suflire, comme tu me suffis. Si la colombe prête l'oreille à la voix de la corneille, celle-ci lui dira des choses qui la troubleront, parce qu’elle ne parle pas son langage, »

LES NATCH EZ. 107

« Ce n’est pas pour parler de René que je veux voir le jongleur, dit Outougamiz; je suis malade, il me guérira. »

Mila posa la main sur le cœur d'Outougamiz, et dit à son époux, en le regardant avec un demi-sourire : « Malade ! oui, bien malade, puisqu’un mensonge vient de sortir de tes lèvres. »

Outougamiz s’obstina à vouloir consulter le jongleur, qu'Ondouré lui avoit exprès nommé dans ses révélations mystérieuses. « Va donc, dit Mila, pauvre abeille de la savane; mais évite de te reposer sur la fleur empoisonnée de l’acota. »

L'homme ne peut être parfait; aux qualités les plus héroïques Outougamiz méloit une foiblesse : de la crainte de Dieu, crainte salutaire, sans laquelle il n’y a point de vertu, Outougamiz étoit descendu jusqu’à la plus aveugle crédulité. La simplicité de son caractère le rendoit facile à tromper : un prêtre étoit pour le frère de Céluta un oracle ; et si ce ministre du Grand-Esprit parloit au nom de la patrie, de la patrie si chère aux sauvages, quel moyen pour Outougamiz d'échapper à ce double pouvoir de la terre et du ciel?

L'ami de René arrive à la porte de la cabane du jongleur : dans ce

moment même Ondouré sortoit de la demeure du prêtre, et, avec un regard qui disoit tout, il laissa le passage libre à l'ami de René. Le jongleur, apercevant Outougamiz, se mit à tracer des cercles magiques : Outougamiz élève vers lui une voix suppliante. - « Qui parle? s’écrie le prêtre d’un air égaré. Quel audacieux mortel trouble l'interprète des génies? Fuyez, profane! la patrie demande seule mes prières. O patrie! tu nourrissois un monstre dans ton sein! L'infâme étranger méditoit ta ruine : par lui les femelles des castors ont été massacrées ; il trahissoit Céluta ; il versoit sur la tête de son enfant l’eau mortelle du maléfice! Comme il trompoit ce jeune et innocent Outougamiz! Malheur à toi, époux de Mila! si désormais tu ne te séparois de ce traître, si tu refusois de croire à ses crimes! Les fantômes s’attacheroient à tes pas, et les os de tes aïeux s’agiteroient dans leur tombe. »

Le jongleur bondit hors de sa cabane, et se jeta dans une forêt où on l’entendit pousser des hurlements. <

Le frère de Céluta demeure anéanti : une sueur froide, qu'il croit sentir découler de son cœur et pénétrer à travers ses membres, l’inonde. Il faudroit avoir fait les prodiges d'amitié d’Outougamiz pour pouvoir peindre sa douleur : René un traître! lui! Qui l’ose ainsi calomnier? Où est-il, le calomniateur, qu'Outougamiz le puisse dévorer? Mais n'est-ce pas le prêtre du soleil, celui qui commerce avec les esprits? celui qui parle au nom de la patrie? Malheureux! tu ne crois pas quand

ave LES NATCHEZ.

le ciel même t’ordonne de croire? Non, cet ami n’est point coupable ; des monstres seuls ont élevé la voix contre lüui. Le frère de Géluta vengera René aux yeux de la nation; l’éloquence descendra sur les lèvres d'Outougamiz; il s’exprimera mieux que Chactas; il proposera de combattre les accusateurs... Je pars, je vole où m'appelle le Manitou d'or... Insensé! n’entends-tu pas le cri des fantômes? ne vois-tu pas se lever Jes os de tes pères, qui viennent témoigner des crimes de ton ami?

Telle est la foible peinture des combats qui se passoient dans l’âme du frère de Céluta. Il quitte la cabane du jongleur ; lent et pâle, il se traîne sur la terre; il croit ouïr des bruits dans l'air et l'herbe murmurer sous ses pas. Où va-t-il...? 11 l'ignore. Quelque chose de fatal le pousse involontairement vers Adario. Adario est son oncle: Adario lui tient lieu de père; Adario, en l'absence de Chactas, est le premier sachem de la nation; enfin, Adario est le plus affligé des hommes. Le malheur est aussi une religion : il doit être consulté; il rend des oracles : la voix de l’infortune est celle de la vérité. Voilà ce que se disoit Outougamiz en allant chercher le rigide vieillard.

Le sachem avoit vu tuer son fils à ses côtés et les flammes dévorer sa Cabane ; le sachem avoit étouffé son petit-fils de ses propres mains ; la femme du sachem étoit tombée dans l’émeute qui suivit l'affreux sacrifice : il ne restoit de toute sa famille, à Adario, que la fille même dont il avoit étranglé l'enfant. Renfermé, avec cette fille, dans les cachots du fort Rosalie, il avoit dû terminer ses jours à un gibet : « Élève-moi bien haut, disoit-il au bourreau qui le conduisoit au supplice, afin que je puisse découvrir, en expirant, les arbres de ma patrie. » On sait pourquoi, comment, à quel prix et dans quel desseis Ondouré racheta la vie d'Adario.

Ce fut un grand spectacle que le retour de l'ami de Chactas aux Natchez. Le sachem ressembloit à un squelette échappé de la tombe : quelques cheveux gris, souillés de poussière, tomboient des deux côtés de sa tête chauve; ses vêtements pendoient en lambeaux. Il cheminoit en silence, les yeux baïissés; sa fille venoit derrière lui, dans le même silence, comme la victime marche après le sacrificateur: elle portoit, attachés à ses épaules, un bérceau vide et les langes désormais inutiles d'un nouveau-né.

Adario ne voulut point relever sa Cabane : il établit sa demeure au milieu des bois. Sa fille suivoit de loin son terrible père, n’osant lui parler, veillant sur ses jours, s’asseyant quand il s’asseyoit, avançant quand il poursuivoit sa route. Quelquefois le sachem contemploit les François qui labouroient les champs de sa patrie : l'ange extermina-

teur n’auroit pas lancé des regards plus dévorants sur un monde dont le Dieu vivant auroit retiré sa main.

Après la délivrance d’Adario, Ondouré déroula aux yeux du vieillard le plan d’une grande vengeance. Il lui présenta pour but la liberté des Natchez et l'expulsion de la race des blancs de tous les rivages de l'Amérique ; il lui cacha les ressorts secrets, les sentiments honteux, les mystérieuses lâchetés qui faiscient mouvoir cette conspiration : Adario n’eût jamais emprunté le voile du crime pour couvrir un seul moment la vertu.

Le sachem assista au conseil secret convoqué la nuit par Ondouré ; il approuva ce que le tuteur du soleil exposa de ses desseins, savoir : la convocation des nations indiennes dans une assemblée générale, afin de prendre contre les étrangers une mesure commune; il ratifia la condamnation de René, de René qu'il croyoit coupable d'impiété et de trahison. Ces résolutions adoptées, les vieillards voulurent déterminer Adario à se livrer à ses occupations ordinaires. .

« Tant que je respirerai, dit le sachem, je n'aurai d’abri que la voûte du ciel. Comme défenseur de la patrie, je suis innocent ; comme père, je suis criminel. Je consens à vivre encore quelques jours pour mon pays ; mais Adario s’est réservé le droit de se punir lorsque les Natchez auront cessé d’avoir besoin de lui. »

C'étoit à ce cœur inflexible, c’étoit à l'homme le moins compatissant aux sentiments de la nature, à l’homme le plus aigri par le chagrin, que l’ami de René alloit demander des conseils en sortant de l'audience du prêtre.

Outougamiz trouva le sachem à moitié nu, assis au bord d’un torrent sur la pointe d’un roc : il lui raconte les inspirations du jongleur. Adario fait à son neveu le tableau des prétendus crimes de René. « Tu me tues comme ton fils! » s’écrie le frère de Géluta avec un accent . dont le sachem même fut touché.

Jamais le malheur ne se grava si subitement et d’une manière plus énergique sur le front d’un homme que sur celui d'Outougamiz : plus le marbre est pur, plus l'inscription est profonde. L’infortuné s'éloigne d’Adario : il saisit la chaîne d’or, la regarde avec passion, la veut jeter dans le torrent, puis la presse contre son cœur, et la suspend de nouveau sur sa poitrine. Cependant Outougamiz ignoroit le sort réservé à René : Adario avoit peint l’homme blanc coupable, mais il n’avoit pas voulu accabler entièrement son neveu; il s’étoit abstenu de l’instruire de la sentence des sachems, sentence prononcée d’ailleurs sous le sceau du secret. Le souvenir de Mila vint, comme une brise rafraichissante, soulager un peu le brûlant chagrin d’Outougamiz : le

jeune époux songe que l'épouse nouvelle, qui porte encore sur sa tôte la couronne du premier matin, est déjà demeurée veuve sous son toit; il se détermine à chercher des consolations auprès de sa compagne.

Mila vole à lui : elle s'aperçoit qu’il chancelle; elle le soutient en disant : « C’est la liane qui appuie maintenant le tulipier! Eh bien, je “te l’avois prédit! assieds-toi, et repose ta tête sur mon sein. Que t'ont dit les méchants? »

« Ils m'ont répété ce que m'avoit dit Ondouré, répondit miz : Adario parle aussi comme le jongleur. »

(€ Quand ce seroit Kitchimanitou lui-même, s’écria Mila, je soutiendrois qu’il fait un mensonge : moi! je croirois aux calomnies répandues contre mon ami! Celui qui t'a donné le Manitou d’or croiroit-il le mal qu’on lui diroit de toi? »

Cette question fit monter les larmes dans les yeux d'Outougamiz; Mila pleurant à son tour : « Ah! c’est un bon guerrier que le guerrier blanc! ils le tueront, j'en suis sûre. »

« Ils le tueront! reprit Outougamiz : qui t'a dit cela ? »

« Je le devine, répondit l’Indienne : si tu ne sauves s René une troisième fois, ilsle mettront dans le bocage de la mort.

« Non, non! s’écria Outougamiz, où j'y dormirai près de lui. Que ne suis-je déjà au lieu de mon repos! Tout est si agité à la surface de la terre! tout est si calme, une longueur de flèche au-dessous ! Mais Mila, la patrie! »

« La patrie! repartit Mila; et que me fait à moi la patrie si elle est injuste! J'aime mieux un seul cheveu d’Outougamiz innocent que toutes les têtes grises des sachems pervertis, Qu'ai-je besoin d'une cabane aux Natchez? J'en puis bâtir une dans un lieu où il n’y aura personne : j’emmènerai mon mari, et son ami avec moi, malgré vous tous, méchants. Voilà comme j'aurois parlé au jongleur. Il auroit fait des tours, tracé des cercles, bondi trois fois comme un orignal : j'aurois ri à sa face, joué, tourné, sauté comme lui et mieux que lui, I Y a là un génie (et-elle appuyoit la main sur son cœur) qui n'obéit point aux noirs enchantements, »

« Comme tu me consoles ! comme tu parles bien ! s'écrie l'excellent sauvage; tu me voudrois donc suivre dans le désert? »

Mila le regarda, et lui dit : « C'est comme si le ruisseau disoit à la fleur qu'il a détachée de son rivage et qu'il entraîne dans son cours : Fleur, veux-tu suivre mon onde? La fleur répondroit : Non, je ne le veux pas; et cependant les flots la pousseroient doucement devant eux, »

LES NATCHEZ. UAl

L'aimable Indienne avoit préparé le repas du soir; après avoir mouillé ses lèvres dans la coupe, elle retourna à ce lit nuptial non chanté qui ne tiroit sa pompe que de sa simplicité et de la grâce des deux époux. Les jeunes bras de Mila bercèrent et calmèrent les chagrins d'Outougamiz, comme ces légères bandes de soie qui pressent et soulagent à la fois la blessure d’un guerrier.

Heures fugitives dérobées par l’amour à la douleur, que vous deviez promptement disparoître! Déjà le conseil des sachems avoit reçu les premiers colliers de ses messagers secrets : toutes les nuits Ondouré rassembloit quelques-uns des chefs dans les cavernes. Le gouverneur de la Louisiane, moins facile à tromper que le commandant du fort Rosalie, ne s’endormoit point au milieu des périls : il regrettoit d’avoir rendu la liberté au frère d'Amélie, et s’il ne fit pas arrêter Géluta, c'est qu'il se laissa fléchir aux larmes d’Adélaïde.

Lorsque Céluta apprit le départ de René, on essaya inutilement de la retenir à la Nouvelle-Orléans. En vain Adélaïde, Harlay, le général d’Artaguette (le capitaine avec le grenadier étoient retournés aux Natchez) lui représentèrent que ses forces ne sufliroient pas aux fatigues d'un si long voyage: elle conjura sa sœur et ses frères de la Chair blanche, comme elle les appeloit, de la laisser reprendre le chemin de son pays; il fallut céder à ses ardentes prières, que traduisoit la vieille mère de Jacques. Céluta embrassa avec émotion cette pauvre et vénérable matrone, son hôtesse dans la nuit funeste. « Mon frère et ma sœur, dit-elle à Harlay et à Adélaïde, souvenez-vous de Céluta quand vous serez au pays des blancs. J'espère vous retrouver quelque jour dans la contrée des âmes, si l’on permet l’entrée de la belle forêt que vous habiterez à de misérables Indiennes comme moi. »

La fille du gouverneur conduisit son amie jusqu'aux pirogues d’un grand parti de Pannis qui se préparoient à remonter le fleuve : là se renouvelèrent de tendres adieux. Céluta s’embarqua sur la flotte pannisienne. « Adieu, disoit-elle à Adélaïde, qui pleuroit assise au rivage ; que les bons génies vous rendent vos bienfaits! Je ne vous reverrai plus sur la terre, où vous resterez longtemps après moi; mais je tâcherai de faire le moins de mal que je pourrai dans mon rapide passage, afin de me rendre digne de votre souvenir. » Les pirogues s'éloignèrent.

Lorsque Géluta sortit de la ville des François, son front étoit couvert de la pàleur des chagrins et d’une maladie cessant à peine. Sa fille, qui montroit déjà dans son regard quelque chose de la beauté et de la tristesse d'Amélie, sa fille, dont le jour natal n’avoit point encore été éclairé deux fois par le soleil, sembloit elle-même au moment

Pa

d’expirer. Céluta la tenoit suspendue à ses épaules dans des peaux blanches d'hermine : tel un cygne qui transporte ses petits, les place entre son Cou flexible et ses ailes un peu soulevées; Iles charmants passagers se jouent à demi cachés dans le duvet de leur mère.

L'âme entière de Céluta étoit partagée entre son enfant et son époux : que de maux déjà passés! quels étoient ceux qui devoient naître encore? Les pirogues avoient à peine remonté le Meschacebé pendant quelques heures, que les Pannis, par un de ces caprices si fréquents chez les sauvages, s’arrêtèrent sur la rive orientale du fleuve. Céluta descendit à terre avec ses conducteurs; mais ceux-ci, par un autre caprice, se dispersèrent bientôt, les uns commençant une chasse, les autres se rembarquant sans bruit. Céluta s’étoit assoupie à l'écart, derrière un rocher qui lui cachoit le fleuve : la nuit étoit venue. Quand l'épouse de René se réveilla, elle étoit abandonnée.

L'insouciance indienne l’avoit délaissée, le courage indien la soutint : elle étoit accoutumée à la solitude. Les ténèbres empéchoient les Pannis de voir la sœur d'Outougamiz, et le vent ne leur permettoit pas d'entendre ses cris; résignée, elle attendit le jour.

Lorsque l'aurore parut, Céluta sortit de l’abri du rocher ; regardant les différents points du ciel, elle se dit : « Mon mari est de ce côté-là.» Et ses pas se dirigèrent vers le septentrion. Elle n’eut pas même la pensée de retourner à la Nouvelle-Orléans; elle se trouvoit plus en sûreté dans les bois que parmi les hommes. Pour sa nourriture elle comptoit sur Les fruits sauvages, et son sein sufiroit au besoin de sa fille.

Tout le jour elle marcha, cueillant çà et là quelques baies dans les buissons.

A l'heure où la hulotte bleue commence à voltiger dans les forêts américaines, Céluta atteignit le sommet d’une colline; elle se détermina à passer la nuit au pied d'un tamarin, dans le tronc caverneux duquel les Indiens allumoient quelquefois le feu du voyageur. Au midi on découvroit la ville des blancs, au couchant le Meschacebé, au nord de hautes falaises où s’élevoit une croix.

Prenant dans ses bras la fille de l’homme des passions, Céluta lui présenta son sein, que l'enfant débile serroit à peine dans ses lèvres : un jardinier arrose une plante qui languit, mais elle continue de dépérir, car la terre ne l’a point reçue favorablement à sa naissance. Dans son effroi maternel, Géluta n’osoit regarder le tendre nourrisson, de peur d’apercevoir les progrès du mal; ses yeux, chargés de pleurs, erroient vaguement sur les objets d’alentour. Tellés furent vos douleurs dans la solitude de Bersabée, malheureuse Agar, lorsque, détour-

nant la vue d’Ismael, vous dites : « Je ne verrai point mourir mon enfant. » La nuit fut triste et froide.

Au lever du jour, après avoir fait un repas de pommes de mai et de racines de canneberge, la voyageuse, chargée de son trésor, reprit sa route. La monotonie du désert n’étoit interrompue que par la vue encore plus monotone de la croix. Gette croix étoit celle où René avoit accompli un pèlerinage en descendant à la Nouvelle-Orléans ; Dieu seul savoit ce qu'avoit demandé en secret le fervent pèlerin. Une pierre encore tachée du sang de l’homme assassiné gisoit près de l'arbre expiatoire ; un torrent s'écouloit à quelque distance.

La sœur d'Outougamiz s’assit sur la pierre du meurtre : elle prit involontairement dans sa main la branche de chêne que René avoit déposée en ex-voto au pied du calvaire; les regards de l’ndienne se fixoient sur le rameau desséché qu'elle balançoit lentement, comme si elle eût trouvé une ressemblance de destinée entre elle et la branche flétrie, Géluta rêvoit au bruit aride du vent dans le bois de la croix et dans la cime de quelques chardons qui perçoient les roches. Plusieurs fois elle crut entendre des voix, comme si les anges de la Croix et de la Mort eussent conversé invisiblement dans ce lieu.

L'épouse de René se hâta de quitter un monument de douleur, qu'elle supposoit gardé par les esprits redoutables des Européens. Le large vallon qui terminoit le plateau des bruyères la conduisit au bord d'un courant d’eau. Dans le fond de ce vallon s’élevoient de petits tertres couverts de tulipiers, de liquidambars, de cyprès, de magnolias, et autour desquels se replioit l'onde qui portoit son tribut au Meschacebé. Du sein de la terre échauffée sortoit le parfum de l’angélique et de différentes herbes odorantes.

Attirée et presque rassurée par le charme de cette solitude, Céluta s'assied sur la mousse et prépare le banquet maternel. Elle couché Amélie sur ses genoux et déroule l’une après l’autre les peaux d’hermine dont l'enfant étoit enveloppé. Quelques larmes, tombées des yeux de la mère, ranimèrent la fille souffrante, comme si cet enfant ne devoit tenir la vie que de la douleur.

Quand Céluta eut prodigué à sa fille ses caresses et ses soins, elle chercha pour elle-même un peu de nourriture.

Les lieux où elle se trouvoit avoient. naguère été habités par une tribu indienne, On voyoit encore dans un champ anciennement moissonné quelques rejets de maïs, et l’épi de ce blé-sauvageon étoit rempli d’une crème onctueuse : il servit au repas de Céluta.

Vers le baisser du soleil, la sœur d'Outougamiz se retira à l’entrée d'une grotte tapisséc de jasmin des Florides et environnée de buissons

d'azaléas. Dans cette grotte se vinrent réfugier une foule de nonpareilles, de cardinaux, d'oiseaux moqueurs, de perruches, de colibris qui brilloient comme des pierreries au feu du couchant.

La nuit se leva revêtue de cette beauté qu’elle n’a que dans les solitudes américaines. Le ciel étoilé étoit parsemé de nuages blancs semblables à de légers flocons d’écume ou à des troupeaux errants dans une plaine azurée, Toutes les bêtes de la création, les biches, les caribous, les bisons, les chevreuils, les orignaux, sortoient de leur retraite pour paître les savanes. Dans le lointain on entendoit les chants extraordinaires des raines, dont les unes imitant le mugissement du bœuf laboureur, les autres le tintement d’une cloche champêtre, rappeleient les scènes rustiques de l'Europe civilisée, au milieu des tableaux agrestes de l'Amérique sauvage.

Les Zéphyrs embaumés par les magnolias, les oiseaux cachés sous le feuillage, murmuroient d'harmonieuses plaintes, que Céluta prenoit pour la voix des enfants à naître; elle croyoit voir les petits génies des ombres, et ceux qui président au silence des bois, descendre du lirmament sur les rayons de la lune; légers fantômes qui s’égaroient à travers les arbres et le long des ruisseaux. Alors elle adressoit la parole à sa fille couchée sur ses genoux ; elle lui disoit : « Si j'avois le malheur de te perdre à présent, que deviendrois-je? Ah! si ton père m'aimoit encore, je l'aurois bientôt retrouvée! Je découvrirois mon sein; j'épicrois ton âme errante avec les brises de l'aube, sur la tige humectée des fleurs, et mes lèvres te recucilleroient dans la rosée. Mais ton père s'éloigne de moi, et les âmes des enfants ne rentrent jamais dans le sein des mères qui ne sont point aimées. »

L'Indienne versoit, en prononçant ces mots, des larmes religieuses, semblable à un délicieux ananas qui a perdu sa couronne, et dont le cœur exposé aux pluies se fond et s'écoule en eau,

Des pélicans, qui voloient au haut des airs, et dont le plumage couleur de rose réfléchissoit les premiers feux de l'aurore, avertirent Géluta qu'il étoit temps de reprendre sa course. Elle dépouilla d’abord son enfant pour le baigner dans une fontaine où se désaltéroient, en allongeant la tête, des écureuils noirs accrochés à l'extrémité d’une liane flottante, La blanche et souffreteuse Amélie, couchée sur l'herbe, ressembloit à un narcisse abattu par l'orage, où à un oiseau tombé de son nid avant d’avoir des ailes. Céluta enveloppa dans des mousses de cyprès plus fines que la soie sa fille purifiée ; elle n’oublia point de la parer avec des graines de différentes couleurs et des fleurs de divers parfums; enfin, elle la renferma dans les peaux d’hermine, et la suspendit de nouveau à ses épaules par une tresse de chèvrefeuille : Ja

LES NATCHEZ. 1e)

pèlerine qui s’avance pieds nus dans les montagnes de Jérusalem porte ainsi les présents sacrés qu’elle doit offrir au saint tombeau.

La fille de Tabamica traversa sur un pont de liane la rivière qui lui fermoit le chemin. Elle avoit à peine marché une heure, qu'elle se trouva engagée au milieu d’un terrain coupé de flaques d’eau remplies de crocodiles. Tandis qu’elle hésite sur le parti qu'elle doit prendre, elle entend haleter derrière elle ; elle tourne la tête, et voit briller les yeux vitrés et sanglants d'un énorme reptile. Elle fuit, mais elle heurte du pied un autre monstre et tombe sur les écailles sonores. Le dragon rugit, Céluta se relève et ne sent plus le poids léger que portoient ses épaules. Elle jette un cri; prête à être dévorée, elle n’est attentive qu'à ce qu’elle a perdu. Tout à coup les deux monstres, dont elle sentoit déjà la brûlante haleine sur ses pieds, se détournent ; ils se hâtent vers une autre proie. Que les regards d’une mère sont perçants! ils découvrent parmi de hautes herbes l’objet qui attire les affreux animaux! Céluta s’élance, saisit son enfant, et ses pas, que n’auroit point alors devancés le vol de l'hirondelle, la portent au sommet d'un promontoire d’où l'œil suit au loin les détours du Meschacebé.

Victoire d’une femme, qui dira ton orgueil et tes joies? L'astre des nuits, qui vient de dissiper dans le ciel les nuages d’une tempête, paroît moins beau que la pàle Céluta, triomphante au désert. Amélie avoit ignoré le péril ; elle ne s’étoit pas même réveillée dans son lit de mousse ; sa parure conservoit la fraicheur et la symétrie. Chargée du berceau où l'innocence dormoit sous des fleurs, Céluta avoit accompli sa fuite, comme l’élégante Canéphore achevoit sa course, sans déranger dans sa corbeille les guirlandes et les couronnes. Mais la frayeur, qui n’avoit pu troubler l'enfant, avoit exercé son pouvoir sur la mère; le sein de Céluta s’étoit tari : ainsi, quand la terre est ébranlée par les secousses de l’Etna, disparoît une fontaine dans les champs de la Sicile, et l’agncau demande en vain l’eau salutaire à la source épuisée.

Que Céluta manquât de nourriture pour son enfant; que son sein fàt stérile, quand son cœur surabondoit de tendresse, voilà ce que l'Indienne ne pouvoit comprendre. Elle accusoit sa foiblesse, elle se reprochoit jusqu'à ses douleurs, jusqu’à l'excès de sa frayeur maternelle. Elle cherchoiït une cause à ce châtiment du Grand-Esprit : elle se demandoit si elle avoit cessé d’être fidèle à son époux, si elle avoit aimé assez sa fille, si.elle avoit été injuste envers ses amis, si elle avoit souhaité du mal à ses ennemis, si sa cabane, sa famille, sa tribu, son pays, les Manitous, les génies, n’avoient point eu à se

plaindre d'elle. Les yeux levés vers le séjour du père nourricier des hommes, elle montroit au ciel son sein desséché, réclamant sa fécondité première, se plaignant d’une rigueur non méritée.

Tout à coup Amélie, déposée sur l'herbe, pousse un gémissement : elle sollicite le festin accoutumé; ses mains suppliantes se tournent vers sa mère. Le désespoir s'empare de la sœur d’'Outougamiz; elle prend son enfant dans ses bras, le presse sur son sein avec des sanglots : que ne pouvoit-elle l’abreuver de ses larmes! du moins cette source étoit inépuisable,

Une inspiration funeste fait battre le cœur de la femme délaissée : Céluta se dit que le lait maternel n’étoit que le sang de son époux, que c’étoit René qui retiroit à lui cette source de vie; mais ne pouvoitelle pas elle-même s'ouvrir une veine et remplacer par son propre sang le sang qui se refusoit aux lèvres de sa fille ?

Peut-être auroit-elle pris quelque résolution extrême si ses regards n’avoient aperçu des fumées qui montoient des deux côtés du Meschacebé et qui annonçoient l'habitation de l’homme. Cette vue rendit des forces à Géluta : l’Indienne n’étoit pas d’ailleurs tout à fait déterminée à mourir, Car son époux vivoit et vivoit infortuné. Elle descendit donc du promontoire portant le cher et funeste gage de son amour ; mais le fleuve étoit plus éloigné qu'il ne lui avoit paru, et lorsqu'elle - arriva sur ses bords la nuit enveloppoit le ciel.

La fumée des cabanes s’étoit perdue dans les ombres; la lune, en se levant, versa sur les flots du Meschacebé moins de lumière que de mélancolie et de silence. Céluta cherchoit des yeux quelque nacelle, Ses regards suivoient dans leur succession rapide les lames passagères qui tour à tour élevoient leur sommet brillant vers l’astre de la nuit. Elle aperçut un objet flottant.

Bientôt elle vit sortir du fleuve, à quelques pas d’elle, un jeune nègre presque entièrement nu; une pagne Jui ceignoit les reins à la mode de son pays, et sa tête étoit ornée d’une couronne de plumes rouges. II chantoit à demi-voix quelque chose de doux dans sa langue ; il étendoit les bras vers les eaux, et sembloit adresser à un objet invisible des paroles passionnées. Céluta reconnut Imley, qui la reconnu. à son tour ; il s’approcha d’elle en s’écriant : « Céluta! Ô redoutable Niang !! Céluta ici! » |

Céluta répondit: « Je viens de la ville des Pleurs; la biche des Nat chez va perdre son faon que voilà, car son sein est tari. »

Alors Imley : « La biche des Natchez ne perdra point son faon ;

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