Courtisane
rentrèrent non instruites, mais non découragées, se promettant de: recommencer leurs courses.
Outougamiz fut plusieurs jours sans paroître : Adario l’avoit emment dans le souterrain où s’assembloient les chefs des conjurés et où l’on s'efforçoit, par les tableaux les plus pathétiques de la patrie opprimée, par les plus grossiers mensonges sur René, par toute l’autorité du grand-prêtre, de lutter contre la force de l'amitié. Lorsque le frère de Céluta voulut sortir, les gardes du soleil eurent ordre de le suivre de loin ; des sachems et Adario lui-même marchoient à quelque distance sur ses traces.
Il se rendit à la cabane de René; Céluta étoit absente; Mila, solitaire, attendoit le retour de son amie. En voyant entrer Outougamiz, elle lui sourit d’un air de tendresse et de surprise. Mila avoit quelque chose de charmant; on auroit passé ses jours à la voir sourire. « Je croyois, dit-elle à son mari, que tu m’avois abandonnée. Où es-tu donc allé? Je ne t’avois pas revu depuis le jour où tu es revenu du désert. » Elle fit signe à Outougamiz de s’asseoir sur la natte. Outougamiz répondit qu'il étoit resté avec les sachems, et, plein d’une joie triste en entendant Mila lui parler avec tant de douceur, il s’assit auprès d’elle.
Mila suspendit ses bras au cou du jeune sauvage : « Tu es infortuné, lui dit-elle, et moi, je suis malheureuse. Après une si longue absence, pourquoi n’es-tu pas venu plus tôt me consoler? Tu n’as plus ta raison ; j'ai à peine la mienne. Retirons-nous dans les forêts : je serai ton guide, tu marcheras appuyé sur moi, comme l’aveugle conduit par l'aveugle. Je porterai les fruits à ta bouche, j’essuierai tes larmes, je préparerai ta couche, tu reposeras ta tête sur mes genoux lorsque tu la sentiras pesante ; tu me diras alors le secret. René viendra nous. trouver, et il pleurera avec nous. »
« Qu'il ne pleure pas! dit Outougamiz; s’il pleure, je parlerai. Je veux qu’il me promette de ne pas m'aimer, afin que je tienne mon serment. S’il dit qu’il m'aime, je le tuerai, parce que je trahirais mon pays. »
Mila crut qu’elle alloit découvrir quelque chose, mais toutes ses grâces et toutes ses séductions furent inutiles. Ses caresses, dont une seule auroit suffi à tant d’autres hommes pour leur faire vendre la destinée du monde, échouèrent contre la gravité de la douleur et contre la foi du serment. Mila trouva dans son mari une résistance à. laquelle elle ne s’étoit pas attendue ; elle ignoroit à quel point Outougamiz étoit passionné pour la patrie, quel empire la religion avoit sur lui, quelle force ajoutoit à sa vertueuse résistance l’idée que René
étoit coupable, et que ce blanc pourroit apprendre le secret aux autres blancs si le secret lui étoit révélé. Céluta, qui ressembloit davantage à son frère et qui le connoissoit mieux, avoit désespéré dès le premier moment de lui faire dire ce qu’il croyoit devoir taire: elle l’admiroit en versant des larmes.
La saison déclinoit vers l’automne: saison mélancolique où l’oiseau de passage qui s'envole, la verdure qui se flétrit, la feuille qui tombe, la chaleur qui s'éteint, le jour qui s’abrège, la nuit qui s'étend, et la glace qui vient couronner cette longue nuit, rappellent la destinée de l’homme. Les grands jeux devoient être bientôt proclamés : le jour du massacre approchoit. Aucune nouvelle de René ne parvenoit à Céluta; l’Indienne ne savoit plus si elle devoit craindre ou désirer le retour du voyageur. Un matin elle vit entrer dans sa cabane le religieux d’une mission lointaine. Ce n’étoit pas un prêtre d'autant de science que le père Souël, ni d’un zèle à provoquer le martyre, mais c’étoit un homme charitable et doux. Il ne se méloit jamais de ce qui ne le regardoit pas, et ne cherchoit à convertir les âmes au Seigneur que par l'exemple d’une bonne vie. Il portoit la robe et la barbe d’un ‘ CapuCin, sans orgueil et sans humilité: il trouvoit tout simple que son ordre eût conservé les usages et les habits d'autrefois, comme il lui sembloit tout naturel que ces usages et ces habits eussent changé.
Céluta s’avança au-devant du missionnaire : « Chef de la prière, lui dit-elle, tu m’honores de venir à ma hutte; mais le maître n’est pas ici, et je crains qu’une femme ne te recçoive pas aussi bien que tu le mérites. » Le Père lui répondit en s’inclinant : « Je ne vous aurois pas importunée de ma visite, si le capitaine d’Artaguette ne m'eût ordonné de vous apporter une lettre de votre mari. »
Céluta rougit d'espérance et de crainte: elle prit la lettre que le missionnaire lui présentoit, et la pressa sur son cœur.
Mila , qui étoit avec sa sœur dans la cabane , €t qui tenoit la petite Amélie sur ses genoux, ne vouloit pas qu'on se donnât le temps de servir la cassine au religieux, impatiente qu’elle étoit d'entendre l'explication du collier. Céluta, plus hospitalière, prépara le léger repas.
Tandis qu’elle s’occupoit de ce soin, le religieux, voyant la fille de René dans les bras de Mila, la bénit, et demanda si cette petite étoit chrétienne. L'enfant ne paroissoit point effrayée, et sourioit au vieux solitaire. Celui-ci, interrogé par les deux Sœurs, fit, les larmes aux yeux, l'éloge du capitaine d’Artagueite et du brave grenadier Jacques. Céluta apprit avec peine que son frère blanc, fixé à un poste éloigné, étoit souffrant depuis plusieurs mois.
Mila dit au missionnaire : « Chef de la barbe, n’as-tu jamais été repoussé des huttes? » — « Mon bâton, répondit le Père, est toujours derrière la porte. » Céluta servit la cassine. Quand cela fut fait, elle tira la lettre qu’elle avoit mise dans son sein, et pria le Père de la traduire.
Inexplicable contradiction du cœur humain! Cette femme qui la veille s’alarmoit du silence de son mari désiroit presque maintenant la continuation de ce silence. Que contenoit la lettre? annonçoit-elle le retour prochain de René? jetoit-elle quelque lumière sur le secret d'Outougamiz? dissiperoit-elle ou confirmeroit-elle les soupçons qui s’étoient élevés contre René? Assises devant le missionnaire, les deux sœurs fixant les yeux sur ses lèvres écoutoient des sons qui n’étoient pas encore produits. Le Père ouvre la lettre, prend sa barbe dans sa main gauche, élève de sa main droite le papier à la hauteur de ses yeux, et parcourt en silence la première page. À mesure qu’il avançoit dans la lecture, on voyoit l’étonnement se peindre sur son visage. Céluta étoit comme le prisonnier de guerre assis sur le trépied avant d'être livré aux flammes; Mila, perdant toute patience, s’écria : « Explique-nous donc le collier : est-ce que tu ne le comprends pas? » Le Père traduisit en natchez ce qui suit :