LIVRE PREMIER
A l’ombre des forêts américaines, je veux chanter des airs de la solitude tels que n’en ont point encore entendu des oreilles mortelles ; je veux raconter vos malheurs, à Natchez! à nation de la Louisiane ! dont il ne reste plus que les souvenirs. Les infortunes d’un obscur habitant des bois auroient-elles moins de droits à nos pleurs que celles des autres hommes ? et les mausolées des rois dans nos temples sont-ils plus touchants que le tombeau d’un Indien sous le chêne de sa patrie?
Et toi, flambeau des méditations, astre des nuits, sois pour moi l’astre du Pinde! marche devant mes pas, à travers les régions inconnues du Nouveau-Monde, pour me découvrir à ta lumière les secrets ravissants de ces déserts!
René, accompagné de ses guides, avoit remonté le cours du Meschacebé; sa barque flottoit au pied des trois collines dont le rideau dérobe aux regards le beau pays des enfants du Soleil. Il s'élance sur la rive, gravit la côte escarpée, et atteint le sommet le plus élevé des trois
‘coteaux. Le grand village des Natchez se montroit à quelque distance dans une plaine parsemée de bocages de sassafras : çà et là erroient des Indiennes, aussi légères que les biches avec lesquelles elles bondissoient ; leur bras gauche étoit chargé d’une corbeille suspendue à une longue écorce de bouleau ; elles cueilloient les fraises, dont l’incarnat teignoit leurs doigts et les gazons d’alentour. René descend de la colline et s’avance vers le village. Les femmes s’arrêtoient à quelque distance pour voir passer les étrangers, et puis s’enfuyoient vers les
j bois : ainsi des colombes regardent le chasseur du haut d’une roche élevée, et s’envolent à son approche.
Les voyageurs arrivent aux premières cabanes du grand village; ils
se présentent à la porte d’une de ces cabanes. Là une famille assemblée étoit assise sur des nattes de jonc; les hommes fumoient le calumet, les femmes filoient des nerfs de chevreuil. Des melons d’eau, des plakmines sèches et des pommes de mai étoient posés sur des feuilles de vigne-vierge au milieu du cercle: un nœud de bambou servoit pour boire l’eau d'érable.
Les voyageurs s’arrêtèrent sur le seuil, et dirent : « Nous sommes venus. » Et le chef de la famille répondit : « Vous êtes venus, c’est bien. » Après quoi chaque voyageur s’assit sur une natte, et partagea le festin sans parler. Quand cela fut fait, un des interprètes éleva la voix, et dit : « Où est le soleil !? » Le chef répondit : « Absent, »'Et le silence recommença.
Une jeune fille parut à l'entrée de Ja cabane. Sa taille haute, fine et déliée, tenoit à la fois de l'élégance du palmier et de la foiblesse du roseau. Quelque chose de souffrant et de rêveur se méloit à ses grâces presque divines. Les Indiens, pour peindre la tristesse et Ja beauté de Céluta disoient qu’elle avoit le regard de la Nuit et le sourire de l’Aurore, Ce n’étoit point encore une femme malheureuse, mais une femme destinée à le devenir. On auroit été tenté de presser cette admirable créature dans ses bras, si l'on n’eût craint de sentir palpiter un cœur dévoué d'avance aux chagrins de la vie.
Géluta entre en rougissant dans la cabane, passe devant les étrangers, se penche à l'oreille de la matrone du lieu, lui dit quelques mots à voix basse, et se retire. Sa robe blanche d’écorce de mûrier ondoyoit légèrement derrière elle, et ses deux talons de rose en relevoient le bord à chaque pas. L'air demeura embaumé, sur les traces de l'Indienne, du parfum des fleurs de magnolia qui couronnoient sa tête : telle parut Héro aux fêtes d'Abydos ; telle Vénus se fit connoître, dans les bois de Carthage, à sa démarche et à l’odeur d’ambroisie qu'exhaloit sa chevelure.
Gependant les guides ‘achèvent leur repas, se lèvent, et disent : « Nous nous en allons. » Et le chef indien répond : « Allez où le \veulent les génies. » Et ils sortent avec René sans qu’on leur demande quels soins le ciel leur a commis.
Ils passent au milieu du grand village, dont les cabanes carrées Supportoient un toit arrondi en dôme. Ces toits de chaume de maïs entrelacé de feuilles s’appuyoient sur des murs recouverts en dedans et en dehors de nattes fort minces. A l'extrémité du village les voyageurs arrivèrent sur une place irrégulière que formoient la cabane