LIVRE I
du grand-chef des Natchez et celle de sa plus proche parente, la femme-chef \.
Le concours d’Indiens de tous les âges animoit ces lieux. La nuit étoit survenue, mais des flambeaux de cèdre allumés de toutes parts jetoient une vive clarté sur la mobilité du tableau. Des vieillards fumoient leur calumet, en s’entretenant des choses du passé ; des mères allaitoient leurs enfants ou les suspendoient dans leurs berceaux aux branches des tamarins ; plus loin de jeunes garçons, les bras attachés ensemble, s’essayoient à qui supporteroit plus longtemps l’ardeur d’un charbon enflammé ; les guerriers jouoient à la balle avec des raquettes garnies de peaux de serpents ; d’autres guer- riers avoient de vives contentions aux jeux des pailles et des osselets ; un plus grand nombre exécutoit la danse de la guerre ou celle du buffle, tandis que des musiciens frappoient avec une seule baguette une sorte de tambour, souffloient dans une conque sauvage ou tiroient des sons d’un os de chevreuil percé à quatre trous, comme le fifre aimé du soldat.
C'étoit l'heure où les fleurs de l’hibiscus commencent à s’entr’ouvrir dans les savanes, et où les tortues du fleuve viennent déposer leurs œufs dans les sables. Les étrangers avoient déjà passé sur la place des jeux tout le temps qu’un enfant indien met à parcourir une Cabane, quand, pour essayer sa marche, sa mère lui présente la mamelle et se retire en souriant devant lui. On vit alors paroître un vieillard. Le ciel avoit voulu l’éprouver : ses yeux ne voyoient plus la lumière du jour. Il cheminoit tout courbé, s’appuyant d'un côté sur le bras d’une jeune femme, de l’autre sur un bâton de chêne.
Le patriarche du désert se promenoit au milieu de la foule charmée ; les sachems mêmes paroissoient saisis de respect, et faisoient, en le suivant, un cortége de siècles au vénérable homme qui jetoit tant d'éclat et attiroit tant d’amour sur le vieil âge.
René et ses guides l’ayant salué à la manière de l’Europe, le sauvage, averti, s'inclina à son tour devant eux, et, prenant la parole dans leur langue maternelle, il leur dit : « Étrangers, j'ignorois votre présence parmi nous. Je suis fàché que mes yeux ne puissent vous voir; j'aimois autrefois à contempler mes hôtes et à lire sur leur front s'ils étoient aimés du ciel. » Il se tourna ensuite vers la foule qu'il entendoit autour de lui : « Natchez, comment avez-vous laissé ces François si longtemps seuls? Êtes-vous assurés que vous ne serez jamais voyageurs loin de votre terre natale? Sachez que toutes les.