‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 67 sur 276 · Espèce de noyer · texte numérisé non relu

Espèce de noyer

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amour de la patrie : implacable ennemi des Européens qui avoient massacré son père, mais les abhorrant encore plus comme tyrans de son pays, il parloit incessamment contre eux dans les conseils. Quoiqu'il révérât Chactas et qu'il se plût à confesser la supériorité du sachem aveugle, il étoit cependant presque toujours d’un avis opposé à celui de son vieil ami. -

Les bras pendants et immobiles, les regards attachés à la terre, il prononça ce discours :

« Sachems, matrones, guerriers des quatre tribus, écoutez :

« Déjà l’aloès avoit fleuri deux fois depuis que Ferdinand de Soto, l'Espagnol, étoit tombé sous la massue de nos ancôtres; déjà nous étions allés combattre les tyrans loin de nos bords, lorsque le Meschacebé raconta à nos vieillards qu’une nation étrangère descendoit de ses sources. Ce peuple n’étoit point de la race superbe des guerriers de feu !. Sa gaieté, sa bravoure, son amour des forêts et de nos usages, le faisoient chérir. Nos cabanes eurent pitié de sa misère, et donnèrent à Lasalle ? tout ce qu’elles pouvoient lui offrir.

« Bientôt la nation légère aborde de toutes parts sur nos rives : d'Iberville, le dompteur des flots, fixe ses guerriers au centre même de notre pays. Je m’opposai à cet établissement; mais vous attachâtes le grand canot de l'étranger aux buissons, ensuite aux arbres, puis aux rochers, enfin à la grande montagne, et, vous asseyant sur la chaîne qui lioit le canot des blancs à nos fleuves, vous ne voulûtes plus faire qu’un peuple avec le peuple de l’Aurore.

« Vous savez, à sachems! quelle fut la récompense de votre hospitalité ! Vous prîtes les armes, mais, trop prompts à les quitter, vous rallumâtes le calumet de paix. Hommes imprudents! la fumée de la servitude et celle de l'indépendance pouvoient-elles sortir du même calumet? Il faut une tête plus forte que celle de l’esclave pour n'être point troublée par le parfum de la liberté.

: « À peine avez-vous enterré la hache’, à peine, vous reposant sur la foi des colliers*, commencez-vous à éclaircir la chaîne d'union, que, par la plus noire des perfidies, le chef actuel des François veut vous attaquer sur vos nattes. La biche n’a pas changé plus de fois de parure que je n’ai de doigts à cette main mutilée en défendant mon père, depuis que les derniers attentats des blancs ont souillé nos savanes. Et nous hésitons encore !

« Peut-être, enfants du Soleil, peut-être comptez-vous changer de

A. Les Espagnols. 9, 11 descendit le premier le Mississipi. 3. Faire la paix. 4. Lettres, contrats, traités, etc.

désert, abandonner à vos oppresseurs la terre de la patrie! Mais où voulez-vous porter vos pas? Au couchant, au levant, vers l'étoile immobile ‘, vers ces régions où le génie du jour s’assied sur la natte de feu?, partout -sont les ennemis de votre race. Ils ne sont plus, ces temps où vous pouviez disposer de toutes les solitudes, où tous les fleuves couloient pour vous seuls. Vos tyrans ont demandé de nouveaux satellites; ils méditent une nouvelle invasion de nos foyers. Mais notre jeunesse est florissante et nombreuse; n’attendons pas qu’on vienne nous surprendre et nous égorger comme des femmes. Mon sang se rallume dans mes veines, ma hache brûle à ma ceinture. Natchez ! soyez dignes de vos pères, et le vieil Adario vous conduit dès aujourd'hui aux batailles sanglantes. Puissent les fleuves rouler à la grande eau les cadavres des ennemis de ma patrie ! Puissiez-vous, Ô terre trop généreuse des chairs rouges! étouffer dans votre sein le froment empoisonné qu'y jeta la main de la servitude! Puissent ces moissons impies, épandues sur la poussière des nos aïeux, ne porter sur leur tige que les semences de la tombe! »

Ainsi parle Adario. Les guerriers, les matrones, les vieillards mêmes, troublés par sa mâle éloquence, s’agitent comme le blé dans le boisseau bruyant qui le verse à la meule rapide. Ondouré se lève au milieu de l'assemblée,

Le grand-chef des Natchez, bien qu’il fût encore d’une force étonnante, touchoit aux dernières limites de la vieillesse; sa plus proche parente, la violente Akansie, étoit mère du jeune fils qui devoit hériter du rang suprême : ainsi l’avoit réglé la loi de l’État. Akansie nourrissoit au fond de son cœur une passion criminelle pour Ondouré, un des principaux guerriers de la nation ; mais Ondouré, au lieu de répondre à l'amour d’Akansie, brüloit pour Céluta, dont le cœur commençoit à incliner vers l'étranger, hôte du vénérable Chactas.

Dévoré d’ambition et d'amour, ayant contracté tous les vices des blancs, qu’il détestoit, mais dont il avoit l'adresse de se faire passer pour l’ami, Ondouré avoit pris la résolution de se taire dans le conseil, afin de se ménager, comme à son ordinaire, entre les deux partis ; mais son amour pour Géluta et sa jalousie naissante contre René l’entraînèrent à prononcer ces paroles : « Pères de la patrie, qu’attendons-nous? Le grand Adario ne nous a-t-il pas tracé la route? Je ne

vois ici que le sage Chactas qui puisse s'opposer à la levée de la hache*. Mais enfin.le vénérable fils d'Outalissi montre un trop grand penchant pour les étrangers. Falloit-il qu’il introduisit encore parmi

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