LIVRE IT
nous cet hôte dont l’arrivée a été marquée par des signes funestes? Chactaé, cette lumière des peuples, sentira bientôt que sa générosité l'emporte au delà des bornes de la prudence : il sera le premier à renier ce fils adoptif, à le sacrifier, s’il le faut, à la patrie. »
Comme autrefois une Bacchante que l'esprit du dieu avoit saisie couroit échevelée sur les montagnes qu’elle faisoit retentir de ses hurlements, la jalouse mère du jeune soleil se sent transportée de fureur à ces paroles d'Ondouré : elle y découvre la passion de ce guerrier pour une rivale. Ses joues pâlissent, ses regards lancent des éclairs sur l’homme dont elle est méprisée : tous ses membres sont agités comme dans une fièvre ardente. Elle veut parler, et les mots manquent à ses pensées. Que va-t-elle dire? que va-t-elle proposer au conseil ? La guerre ou la paix? Exigera-t-elle la mort ou le bannissement de l'étranger qui augmente l’amour d’Ondouré pour la fille de Tabamica ? Demandera-t-elle, au contraire, l’adoption du nouveau fils de Chactas, afin de désoler, par la présence de René, l’ingrat qui la dédaigne , afin de lui faire éprouver une partie des tourments qu’elle endure ? Ces paroles tombent de ses lèvres décolorées et tremblantes :
« Vieillards insensés! n’avez-vous point songé au danger de la préence des Européens parmi nous? Avez-vous des secrets pour rendre le sein des femmes aussi froid que le vôtre? Lorsque la vierge trompée sera comme le poisson que le filet a jeté palpitant sur le sable aride ; lorsque l'épouse aura trahi l'époux de sa couche; lorsque la mère, oubliant son fils, suivra éperdue dans les forêts le guerrier qui l’entraîne, vous reconnoîtrez, mais trop tard, votre imprudence. Réveillez-vous de l’assoupissement de vos années! Oui, il faut du sang aujourd’hui ! La guerre! il faut du sang! les Manitous l’ordonnent! un feu dévorant coule dans tous les cœurs. Ne consultez point les entrailles de l’ours sacré : les vœux, les prières, les autels, sont inutiles à nos maux! »
Elle dit : sa couronne de plumes et de fleurs tombe de sa tête. Comme un pavot frappé des rayons du soleil se penche vers la terre et laisse. échapper de se tige les gouttes amères du sommeil, ainsi la femme jalouse, dévorée par les feux de l'amour, baisse son front, dont la mort semble épancher des sueurs glacées. La confusion règne dans l'assemblée; une épaisse fumée, répandue par les esprits du mal, remplit la salle de ténèbres; on entend les cris des matrones, les mouvements des guerriers, la voix des vieillards. Ainsi, dans un atelier, des ouvriers préparent les laines d’Albion ou de l'Ibérie : ceux-ci battent les toisons poudreuses, ceux-là les transforment en de merveilleux tissus ; plusieurs les plongent dans la pourpre de Tyr ou
dans l’azur de l’Indostan : maïs si quelque main mal assuree vient à répandre sur la flamme la liqueur des cuves brûlantes, une vapeur s'élève avec un sifflement dans les salles, et des clameurs sortent de cette soudaine nuit.
Toutes les espérances se tournoient vers Chactas; lui seul pouvoit rétablir le calme : il annonce par un signe qu'il va se faire entendre. L’assemblée devient immobile et muette, et l’orateur, qui n’a pas encore parlé, semble déjà faire porter aux passions les chaînes de sa paisible éloquence.
Il se lève : sa tête couronnée de cheveux argentés, un peu balancée par la vieillesse et par d’attendrissants souvenirs, ressemble à l'étoile du soir, qui paroît trembler avant de se plonger dans les flots de l'Océan. Adressant son discours à son ami Adario, Chactas s'exprime de la sorte :
« Mon frère l’Aigle, vos paroles ont l’abondance des grandes eaux, et les cyprès de la savane sont enracinés moins fortement que vous sur les tombeaux de nos pères. Je sais aussi les injustices des blancs; mon cœur s’en est affligé. Mais sommes-nous certains que nous n’avons rien à nous reprocher nous-mêmes? Avons-nous fait tout ce que nous avons pu pour demeurer libres? Est-ce avec des mains pures que nous prétendons lever la hache d’Areskoui? Mes enfants, car mon âge et mon amour pour vous me permettent de vous donner ce nom, je déplore la perte de l’innocente simplicité qui faisoit ia beauté de nos cabanes. Qu’auroient dit nos pères s'ils avoient découvert dans une matrone les signes qui viennent de troubler le conseil? Femme, portez ailleurs l’égarement de vos esprits; ne venez point au milieu des sachems, avec le souffle de vos passions, tirer des plaintes du feuillage flétri des vieux chênes.
« Et toi, jeune chef, qui as osé prendre la parole avant les vieillards, crois-tu donc tromper Chactas? Tremble que je ne dévoile ton àme, aussi creuse que le rocher où se renferme l’ours du Labrador!
« Préparons-nous aux jeux d’Areskoui, exerçons notre jeunesse, faisons des alliances avec de puissants voisins, mais auparavant prenons les sentiers de la paix : renouons la chaîne d'alliance avec Chépar; qu’il parle dans la vérité de son cœur, qu’il dise dans quel dessein il rassemble ses guerriers. Mettons les Manitous équitables de notre côté, et si nous sommes enfin forcés à lever la hache, nous combattrons avec l'assurance de la victoire ou d’une mort sainte, la plus belle et la plus certaine des délivrances. J'ai dit. »
Chactas jette un collier bleu, symbole de paix, au milieu de l’assemblée, et se rassied. Tous les guerriers étoient émus : « Quelle expé-