LIVRE IL
rience! disoient les uns; quelle douceur et quelle autorité! disoient les autres. Jamais on ne retrouvera un tel sachem. Il sait la langue de toutes les forêts ; il connoît tous les tombeaux qui servent de limites aux peuples, tous les fleuves qui séparent les nations. Nos pères ont été plus heureux que nous : ils ont passé leur vie avec sa sagesse ; nous, nous ne le verrons que mourir. » Ainsi parloient les guerriers.
L'avis de Chactas fut adopté : quatre députés portant le calumet de paix furent envoyés au fort Rosalie. Mais Areskoui, fidèle aux ordres de Satan, riant d’un rire farouche, suivoit à quelque distance les messagers de paix avec la Trahison, la Peur, la Fuite, les Douleurs et la Mort.
Cependant le prince des enfers étoit arrivé aux extrémités du monde, sous le pôle dont l’intrépide Cook mesura la circonférence à travers les vents et les tempêtes. Là, au milieu des terres australes qu’une barrière de glaces dérobe à la curiosité des hommes, s'élève une montagne qui surpasse en hauteur les sommets les plus élevés des Andes dans le Nouveau-Monde, ou du Thibet dans l'antique Asie.
Sur cette montagne est bâti un palais, ouvrage des puissances infernales. Ce palais a mille portiques d’airain ; les moindres bruits viennent frapper les dômes de cet édifice, dont le silence n’a jamais franchi le seuil.
Au centre du monument est une voûte tournée en spirale, comme une conque, et faite de sorte que tous les sons qui pénètrent dans le palais y aboutissent : mais, par un effet du génie de l'architecte des mensonges, la plupart de ces sons se trouvent faussement reproduits ; souvent une légère rumeur s’enfle et gronde en entrant par la voie préparée aux éclats du tonnerre, tandis que les roulements de la foudre expirent, en passant par les routes sinueuses destinées aux foibles bruits.
C'est là que, l'oreille placée à l'ouverture de cet immense écho, est assis Sur un trône retentissant un démon, la Renommée. Cette puissance, fille de Satan et de l’Orgueil, naquit autrefois pour annoncer le mal : avant le jour où Lucifer leva l’étendard contre le Tout-Puissant, la Renommée étoit inconnue. Si un monde venoit à s’animer ou à s'éteindre ; si l'Éternel avoit tiré un univers du néant ou replongé un de ses ouvrages dans le chaos ; s’il avoit jeté des soleils dans l’espace, créé un nouvel ordre de Séraphins, essayé la bonté d’une lumière, toutes ces choses étoient aussitôt connues dans le ciel par un sentiment intime d’admiration et d'amour, par le chant mystérieux de la céleste Jérusalem. Mais après la rébellion des mauvais anges la Renommée
usurpa la place de cette intuition divine. Bientôt précipitée aux enfers, IT. 14
ce fut elle qui publia dans l'abime la naissance de notre globe et qui porta l'ennemi de Dieu à tenter la chute de l’homme. Elle vint sur la terre avec la Mort, et dès ce moment elle établit sa demeure sur Ja montagne, où elle entend et répète confusément ce qui se passe sur la terre, aux enfers et dans les cieux.
Satan, arrivé au palais, pénètre jusqu’au lieu où veilloit laRenommée.
« Ma fille, lui dit-il, est-ce ainsi que tu me sers? peux-tu ignorer les projets que je médite? Toi seule n’as point paru dans l’assemblée des puissances infernales. Cependant, fille ingrate, pour qui travailléje en ce moment, si ce n’est pour toi? Quel est l’ange que j'ai aimé plus tendrement que je nè t'aime? Lorsque l’Orgueil, mon premier amour, te donna naissance, je te pris sur mes genoux, je te prodiguai les caresses d’un père. Hâte-toi donc de me prouver que tu n’as pas rompu les liens qui nous unissent. Viens, suis-moi; le temps presse; il faut que tu parles, il faut que tu répètes ce que je t’apprendrai ; ton silence peut mettre en danger mon empire. »
Le démon de la renommée, souriant au prince des ténèbres, lui répond d’une voix éclatante :
« O mon père! je n’ai pas rompu les liens qui nous unissent. J’ai entendu les bruits répandus par toi chez les Natchez; j'ai vu avec transport les grandes choses que tu prépares ; mais il me venoit dans ce moment d’autres bruits de la terre : j'étois occupée à redire au monde la gloire d’un monarque de l’Europe. Ces François m’accablent de leurs merveilles ; il me faudroit des siècles pour les entendre et les raconter. Cependant je suis prête à te suivre, et J’abandonne tout pour servir tes desseins. »
En achevant ces mots, la Renommée descend de son trône : de toutes les voûtes, de tous les dômes, de tous les souterrains du palais ébranlé, s’échappent des sons confus et discordants : tels sont les rugissements d'un troupeau de lions, lorsque, la gueule enflammée, la langue pendante, ils élèvent la voix durant une sécheresse dans l’aridité des sables africains.
Satan et la Renommée sortent du sonore édifice, s’abattent comme deux aigles au pied de la montagne, où la Nuit leur amène un char. Ils y montent. La Renommée saisit les rênes qui flottoient embarrassées dans les ailes des deux coursiers : démon fantastique, dans les ténèbres elle ressemble à un géant; à la lumière elle n’est plus qu'un pygmée. L'Étonnement la précède, l’Envie la suit de près et l’Admiration l’accompagne de loin.
À, Louis XIV.