LIVRE IL
Le couple pervers franchit ces mers inexplorées qui s'étendent entre la coupole de glace et ces terres que n’avoient point encore nommées les Cook et les La Pérouse. La Renommée, dirigeant ses coursiers sur la croix du sud, tourne le dos à ces constellations australes qu'un œil humain ne vit jamais; puis, par le conseil de Satan, de peur d’être aperçue de l’ange qui garde l'Asie, au lieu de remonter l’océan Pacifique, elle descend vers l’orient, pour voler sur la plaine humide qui sépare l'Afrique du nouveau continent. Elle ne voit point Otaïti avec ses palmiers, ses chants, ses chœurs, ses danses, et ses peuples qui recommençoient la Grèce. Plus rapide que la pensée, le char double le cap où un océan, si longtemps ignoré, livre d’éternels combats aux mers de l’Ancien Monde.
Satan et la Renommée laissent loin derrière eux les flammes qui s'élèvent des terres Magellaniques; phare lugubre, qu'aucune main allume, et qui brûle sans gardien , au bord d’une mer sans navigateur. Ils vous saluèrent, ruines fumantes de Rio-Janeiro, monument de ta valeur, à mon fameux compatriote!
Satan frappe de sa lance les coursiers haletants, et bientôt il a passé ce promontoire qui reçut jadis une colonie des Carthaginois. L’Amazone découvre son immense embouchure, ces flots que La Condamine, conduit par la céleste Uranie, visita dans sa docte course, et que Humboldt devoit illustrer.
À l'instant même, le char traverse la ligne que le soleil brûle de ses feux, entre dans l’autre hémisphère, et laisse sur la gauche la triste Cayenne, que l’avenir a marquée pour l'exil et la douleur. Les deux puissances infernales, en perdant de vue cette terre qui les fait sourire, volent au-dessus des îles des Caraïbes, et se trouvent engagées dans l’archipel du golfe mexicain. La montueuse Martinique, qui n'étoit point encore soumise à la valeur françoise , la Dominique conquise par les Anglois, disparoïssoient sous les roues du char. Saint- Domingue, qui depuis s’enivra de richesses, de sang et de liberté, Saint-Domingue, dont les destinées devoient être si extraordinaires, se montroit alors en partie sauvage, tel que les intrépides flibustiers l'avoient laissé en héritage à la France. Et toi, île de San-Salvador, à jamais célèbre entre toutes les îles, tu fus découverte par l’œil de la Renommée, bien qu’une ingrate obscurité ait succédé à ta gloire. Élevant la tête entre tes sœurs de Bahama, ce fut toi qui souris la première à Colomb; ce fut toi qui vis descendre de ses vaisseaux l’immortel Génois, comme le fils aîné de l'Océan; ce fut sur tes rivages que se visitèrent les peuples de l'Occident et de l’Aurore, qu'ils se saluèrent mutuellement &u nom d'hommes! Tes rochers retentissoient
212 LES NATGHEZ.
du bruit d’une musique guerrière annonçant cette grande alliance, tandis que Colomb tomboit à genoux et baisoit cette terre, autre moitié de l'héritage des fils d'Adam.
À peine la Renommée at-elle quitté San-Salvador, qu'elle aborde à l'isthme des Florides : elle arrête le char, s’élance avec l’archange sur les grèves dont la mer se retire. Satan promène un moment ses regards sur les forêts, comme s’il apercevoit déjà dans ces solitudes des peuples destinés à changer la face du monde. La Renommée jette un nuage sur son char, étend ses ailes, donne une main à son compagnon : {ous deux, renfermés dans un globe de feu, s'élèvent à une hauteur démesurée, et retombent au bord du Meschacebé. Là Satan quitte sa trompeuse fille pour voler à d’autres desseins, tandis qu’elle se hâte d’exécuter les ordres de son père.
Elle prend la démarche et la contenance d'un vieillard, afin de donner un plus grand air de vérité à ses paroles. Sa tête se dépouille, son corps se courbe sur un arc détendu qu’elle tient à la main en guise de bâton; ses traits ressemblent parfaitement à ceux du sachem Ondaga, un des plus sages hommes des Natchez. Ainsi transformé, le démon indiscret va frappant de cabane en cabane, racontant le doux penchant de Céluta pour René et ajoutant toujours quelque circonstance qui éveille la curiosité, la haine, l'envie ou l'amour. La jalouse mère du jeune soleil, Akansie, pousse un cri de joie à ces bruits semés par la Renommée, car elle espéroit qu’ainsi rejeté de Céluta, Ondouré reviendroit peut-être à l’'amante qu’il avait dédaignée, mais le faux vieillard ajoute aussitôt qu'Ondouré est tombé dans le plus violent désespoir, et qu’il menace les jours de l'étranger.
Ces dèrnières paroles glacent le cœur d’Akansie. La femme infortunée s’écrie : « Sors de ma Cabane, Ô le plus imprudent des vieillards! Va continuer ailleurs tes récits insensés. Puissent les sachems faire de toi un exemple mémorable et t'arracher cette langue qui distille le poison ! »
En prononçant ces mots, Akansie, nouvelle Médée, se sent prête à déchirer ses enfants et à plonger un poignard dans le cœur de sa rivale.
La Renommée quitte la femme-chef et va chercher Ondouré. Elle le trouva derrière sa cabane, travaillant dans la forêt à la construction d’un canot d’écorce de bouleau, fragile nacelle destinée à flotter sur le sein des lacs, comme le cygne, dont elle imitoit la blancheur et la forme.
La Renommée s'avance vers le guerrier, et examine d’abord en silence son ouvrage. Contempteur de la vieillesse et des lois, Ondouré
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