LIVRE IL
dit au faux Ondaga, en le regardant d’un air moqueur : « Tu ferois mieux, sachem , d'aller causer avec les autres hommes dont l’âge a affoibli la raison et rendu les pensées semblables à celles des matrones. Tu sais que j'aime Der las cheveux blancs et les longs propos. Éloignetoi donc, de peur qu’en bâtissant ce canot je ne te fasse sentir, sans le vouloir, la pesanteur de mon bras. Je t’étendrois à terre comme un if qui n’a plus que l'écorce et que le vent traverse dans sa course. »
« Mon fils, semblable au terrible Areskoui ', répondit le rusé vieillard, je ne m'étonne pas des propos odieux que tu viens de tenir à un père de la patrie : la colère doit être dans ton cœur et la vengeance agiter les panaches de ta chevelure. Lorsque la perfide Endaé, plus belle que l'étoile qui ne marche pas?, rejeta autrefois mes présents pour récevoir ceux de Mengade, mon cœur brûla de la fureur qui possède aujourd’hui le tien. Je méconnus mon père lui-même, et, dans l’égarement de ma raison, je levai mon tomahawk? sur celle qui m'avoit porté dans son sein et qui m'avoit donné un nom parmi les hommes. Mais Athaensic* plongea bientôt ma flèche dans le cœur de mon rival, et Endaé fut le prix de ma victoire. Malgré le poids des
neiges Ÿ, ma mémoire a conservé fidèlement le souvenir de cette aventure, comme les colliers® gardent les actions des aïeux. Je pardonne à l’imprudence de tes paroles. »
A peine la Renommée achevoit ce perfide discours, que le fer dont Ondouré étoit armé échappe à sa main. Les yeux du sauvage se fixent, une écume sanglante paroît et disparoît sur ses lèvres; il palit, et ses bras roidis s'agitent à ses côtés. Soudain recouvrant ses sens, il bondit comme un torrent du haut d'un rgc, et disparoît.
Alors le démon de la renommée, reprenant sa forme, s'élève triomphant dans les airs : trois fois il remplit de son souffle une trompette
dont les sons aigus déchirent les oreilles. En même temps Satan envoie à Ondouré l’Injure et la Vengeance : la première le devance, en répandant des calomnies qui, comme une huile empoisonnée, souillent ce qu’elles ont touché; la seconde le suit, enveloppée dans un manteau de sang. Le prince des ténèbres veut qu'une division éclatante sépare à jamais René et Ondouré et devienne le premier anneau d’une longue chaîne de malheurs. Cependant Ondouré ne sent pas encore pour Céluta tous les feux d'amour qui le brüleront dans la
4. Génie de la guerre. > 2, L'étoile polaire. 3 Massue, 4. Génie de la vengeance. 5. Années, G. Traités, contrats, lettres, etc.
suite et qui l’exciteront à tous les crimes, mais son orgueil et son ambition sont à la fois blessés ; il ne respire que vengeance. Il va exhalant son dépit en paroles insultantes.
« Quel est donc ce fils de l'étranger qui prétend m'’enlever la femme de mon choix? Lui donne-t-on, comme à moi, la première place dans les festins et la portion la plus honorable de la victime? Où sont les chevelures des ennemis qu’il a enlevées? Vile chair blanche, qui n'as ni père ni mère, qu'aucune cabane ne réclame ! Lâche guerrier, à qui je ferai porter le jupon d’écorce de la vieille femme et que je formerai à filer le nerf de chevreuil ! »
Ainsi parloit ce chef, environné d’une légion d’esprits qui remplissoient son âme de mille pensées funestes. Lorsque l’automne a mûri les vergers, on voit des hommes agrestes, montés sur l'arbre cher à la Neustrie, abattre avec de longues perches la pomme vermeille, tandis que les jeunes filles et les jeunes laboureurs ramassent pêle-mêle dans une corbeille les fruits dont le jus doit troubler la raison : ainsi les anges du mal jettent ensemble leurs dons enivrants dans le sein d'Ondouré. Jalousie insensée ! l’amour ne pouvoit entrer dans le cœur du frère d'Amélie : Céluta aimoit seule. Ces passions, de tous côtés
non partagées, ne promettoient que des malheurs sans ressource et sans terme.