LIVRE II
les Siminoles. On voyoit Ghactas au moment d’être brûlé dans le cadre de feu, et délivré par Atala. Profondément occupée, Céluta se penchoit sur son ouvrage : ses cheveux, semblables à la fleur d’hyacinthe, se partageoïient sur son cou et tomboient des deux côtés de son sein comme-un voile. Lorsqu'elle venoit à tirer en arrière un long fil, en déployant lentement son bras nu, les Gràces étoient moins charmantes.
Non loin de Céluta, Outougamiz étoit assis sur des herbes parfuméés, sculptant une pagaye. On retrouvoit le frère dans la sœur, avec cette différence qu’il y avoit dans les traits du premier plus de naïveté, dans les traits de la seconde plus d’innocence. Égale candeur, égale simplicité, sortoit de leurs cœurs par leurs bouches : tels, sur un même tronc, dans une vallée du Nouveau-Monde, croissent deux érables de sexe différent ; et cependant le chasseur qui les voit du haut de la colline les reconnoît pour frère et sœur à leur air de famille et au langage que leur fait parler la brise du désert.
Le frère d'Amélie étoit le chasseur qui contemploit le couple solitaire, et, bien qu’il ne comprit pas ses paroles, il les écoutoit pourtant, car les deux orphelins échangeoient alors de doux propos.
Génie des forêts à la voix naïve, génie accoutumé à ces entretiens ignorés de l’Europe, qui font à la fois pleurer et sourire, refuseriezvous de murmurer ceux-ci à mon oreille?
« Je ne veux plus voir dormir les jeunes hommes, disoit la fille des Natchez. Mon frère, quand tu dors sur ta natte, ton sommeil est un baume rafraîchissant pour moi : est-ce que les hommes blancs n’ont
pas le même repos? »
Outougamiz répondit : « Ma sœur, demandez cela aux vieillards. »
Céluta repartit : « Il m'a semblé voir le Manitou de la beauté qui ouvroit et fermoit tour à tour les lèvres du guerrier blanc, pendant son sommeil, chez Chactas. »
« Un esprit, dit Outougamiz, m'est apparu dans mes songes. Je n’ai pu voir son visage, car sa tête étoit voilée. Cet esprit m'a dit : Le grand jeune homme blanc porte la moitié de ton cœur. »
Ainsi parloient les deux innocentes créatures ; leur tendresse fraternelle enchantoit et attristoit à la fois le frère d'Amélie. I] fit un mouvement, et Céluta, levant la tête, découvrit l'étranger à travers la feuillée. La pudeur monta au front de la fille des Natchez, et ses joues se colorèrent : ainsi un lis blanc, dont on a trempé le pied dans la sève purpurine d’une plante américaine, se peint en une seule nuit de la couleur brillante, et étonne au matin l'empire de Flore par Sa prodigieuse beauté,
TEML'
À demi caché dans les guirlandes du buisson, René contemploit Céluta, qui lui sourioit du même air que la divine Io sourioit au maître des dieux lorsqu'on ne voyoit que la tête de l’immortel dans la nue. Enfin la fille de Tabamica ouvrit ses lèvres comme celles de la persuasion, et d’une voix dont les inflexions ressembloient aux accents de la linotte bleue : « Mon frère, voilà le fils de Ghactas. »
Outougamiz, le plus léger des chasseurs, se lève, court à l’étranger, le prend par la main, et le conduit dans sa cabane de bois d'ilicium, dont les meubles reflétoient l'éclat des essences qui les avoient embaumés. Il le fait asseoir sur la dépouille d’un ours longtemps la terreur du pays des Esquimaux ; lui-même il s’assied à ses côtés en lui disant : « Enfant de l’Aurore, les étrangers et les pauvres viennent du srand-Esprit. »
Céluta, dans la couche de laquelle aucun guerrier n’avoit dormi, essaya de continuer son ouvrage, mais ses yeux ne voyoient plus que des erreurs sans issue dans les méandres de ses broderies.
IL est une coutume parmi ces peuples de la nature, coutume que l'on trouvoit autrefois chez les Hellènes : tout guerrier se choisit un ami. Le nœud, une fois formé, est indissoluble; il résiste au malheur et à la prospérité. Chaque homme devient double et vit de deux âmes ; si l’un des deux amis s'éteint, l’autre ne tarde pas à disparoître. Ainsi ces mêmes forêts américaines -nourrissent des serpents à deux têtes, dont l’union se fait par le milieu, c’est-à-dire par le cœur : si quelque voyageur écrase l’un des deux chefs de la mystérieuse créature, la partie morte reste attachée à la partie vivante, et bientôt le Symbve de l'amitié périt.
Trop jeune encore lorsqu'il perdit son père, le frère de Céluta n’avoit point fait le choix d'un ami. Il résolut d’unir sa destinée à celle du fils adoptif de Chactas : il saisit donc la main de l'étranger, et lui dit : « Je veux être ton ami. » René ne comprit point ce mot, mais il répéta dans la langue de son hôte le mot ami. Plein de joie, Outougamiz se lève, prend une flèche, un collier de porcelaine ‘, et fait signe à René
t à Céluta de le suivre. Ê
Non loin de la cabane habitée on voyoit une autre cabane déserte, dans laquelle Outougamiz étoit né; un ruisseau en baignoit le toit tombé et les débris épars. Le jeune Indien y pénètre avec son hôte ; Céluta, comme une femme appelée en témoignage dévant un juge, demeure debout à quelque distance du lieu marqué par son frère. Outougamiz, parvenu au milieu des ruines, prend une contenance