LIVRE II - V'AAT
solennelle : il donne à tenir à René un bout de la flèche dont l’autre bout repose dans sa main. Élevant la voix et attestant le ciel et la terre :
« Fils de l'étranger, dit-il, je me confie à toi sur mon berceau, et je mourrai sur ta tombe. Nous n’aurons plus qu'une natte pour le jour, qu'une peau d'ours pour la nuit. Dans les batailles, je serai à tes côtés. Si je te survis, je donnerai à manger à ton esprit, et après plusieurs soleils passés en festins ou en combats tu me prépareras à ton tour une fête dans le pays des âmes. Les amis de mon pays sont des castors qui bâtissent en commun. Souvent ils frappent leurs tomahawks ! ensemble, et quand ils se trouvent ennuyés de la vie, ils se soulagent avec leur poignard.
« Recois ce collier : vingt graines rouges marquent le nombre de mes neiges ?; les dix-sept graines blanches qui les suivent indiquent les neiges de Céluta, témoin de notre engagement; neuf graines ViOlettes disent que c’est dans la neuvième lune, ou la lune des chasseurs, que nous nous sommes juré amitié ; trois graines noires SuCcèdent aux graines violettes : elles désignent le nombre des nuits que cette lune a déjà brillé. J'ai dit. »
Outougamiz cessa de parler, et des larmes tombèrent de ses paupières. Comme les premiers rayons du soleil descendent sur une terre fraîchement labourée et humectée de la rosée de la nuit, ainsi l'amitié du jeune Natchez pénétra dans l'âme attendrie de René. A la vivacité du frère de Céluta, au mot d'ami souvent répété, au choix extraordipaire du lieu, René comprit qu'il s’agissoit de quelque ‘chose de grand et d’auguste ; il s’écria à son tour : « Quel que soit ce que {u me proposes, homme sauvage, je te jure de l’accomplir ; j'accepte les présents que tu me fais. » Et le frère d'Amélie presse sur son sein Île frère de Céluta. Jamais cœur plus calme, jamais cœur plus troublé ne s'étoient approchés l’un de l’autre.
Après ce pacte, les deux amis échangèrent les Manitous de l'amitié. Outougamiz donna à René le bois d'un élan, qui, tombant chaque année, chaque année se relève avec une branche de plus, comme l'amitié qui doit s’accroître en vieillissant. René fit présent à Outougamiz d'une chaine d’or. Le sauvage la saisit d'une main empressée, parla tout bas à la chaîne, car il l’animoit de ses sentiments, et la suspendit sur sa poitrine, jurant qu'il ne la quitteroit qu'avec la vie; serment trop fidèlement gardé! Comme un arbre consacré dans une forêt à quelque divinité, et dont les rameaux sont chargés de saintes