LIVRE V
mençai à voir quelque chose de distinct que lorsque nous eûmes été ccnduits à la hutte de l’esclavage!. |
« Peut-être, mon jeune ami, seras-tu étonné qu'après avoir été traité de la sorte je conserve encore pour ton pays de l'attachement. Outre les raisons que je t’en donnerai bientôt, l'expérience de la vie m'a appris que les tyrans et les victimes sont presque également à plaindre, que le crime est plus souvent commis par ignorance que par méchanceté. Enfin, une chose me paroît encore certaine : le Grand- Esprit, qui mêle le bien et le mal dans sa justice, a quelquefois rendu amer le souvenir des bienfaits et toujours doux celui des persécutions. On aïme facilement son ennemi, surtout s’il nous a donné occasion de vertu où de renommée. Tu me pardonneras ces réflexions : les vieil lards sont sujets à allonger leurs propos. »
René répondit : « Chactas, si les discours que tu vas me faire sont aussi beaux que ceux que tu m'as déjà faits, le soleil pourroit finir et recommencer son tour avant que je fusse las de t’écouter. Continue à répandre dans ton récit cette raison tendre, cette douce chaleur des souvenirs qui pénètrent mon cœur. Quelle idée de la société dut avoir un sauvage aux galères! »
Chactas reprit le récit de ses aventures. Ses paroles étoient toutes naïves; il y mêla une sorte d’aimable enjouement; on eût dit que, par une délicatesse digne des grâces d'Athènes, ce sauvage cherchoit à rendre sa yoix ingénue, pour adoucir aux oreilles de René l’histoire de l'injustice des François. -
« Une forte résolution de mourir, dit-il, m'empêcha d’abord de . Sentir trop vivement mon malheur dans la hutte de l'esclavage : trois Jours entiers nous chantàmes notre chanson de mort, moi et les autres chefs. Jusque alors je m'étois cru la prudence d’un sachem, et pourtant, loin d'enseigner les autres, je reçus des leçons de sagesse.
« Un François, mon frère de chaîne, s'étoit rendu coupable d’une action qui l’avoit fait condamner au tribunal de tes vieillards. Jeune encore, Honfroy prenoit légèrement la vie. Charmé de m'’entendre parler sa langue, il me racontoit ses aventures: il me disoit : « Chac- « tas, tu es un sauvage, et je suis un homme civilisé. Vraisemllable- « ment tu es un honnête homme, et moi je suis un scélérat. N’est-il « pas singulier que tu arrives exprès de l'Amérique pour être mon « compagnon de boulet en Europe, pour montrer la liberté et la ser- « vitude, le vice et la vertu, accouplés au même joug? Voilà, mon cher « Iroquois, ce que c’est que la société. N'est-ce pas une très-belle