LIVRE V
existence, utile à ses intérêts, nous permettoit quelquefois de nous promener avec lui au bord de la mer.
« Un soir j’errois ainsi sur les grèves : mes yeux, parcourant l’étendue des flots, tàchoient de découvrir dans le lointain les côtes de ma patrie. Je me figurois que ces flots avoient baigné les rives américaines. Dans l'illusion de ma douleur, la mer me sembloit murmurer des plaintes comme celles des arbres de mes forêts ; alors je lui racontois mon malheur, afin qu’elle le rédît à son tour aux tombeaux de mes pères.
« Le gardien, occupé avec d’autres guerriers, oublia de me ramener à mes chaînes. Des millions d'étoiles percèrent la voûte céleste, et la lune s’avança dans le firmament. Je découvris à sa lumière un vieillard assis sur un rocher. Les flots calmés expiroient aux pieds de ce vieillard, comme aux pieds de leur maître. Je le pris pour Michabou, génie des eaux : je m'’allois retirer, lorsqu'un soupir apporté à mon oreille m’apprit que le dieu étoit un homme.
« Cet homme, de son côté, m'aperçut : la vue de mon vêtement natchez lui fit faire un mouvement de surprise et de frayeur : « Que « vois-je! s’écria-t-il, l'ombre d’un sauvage des Florides ? Qui es-tu ? « Viens-tu chercher Lopez? » — « Lopez! » répétai-je en poussant un cri. Je m'approche du père d’Atala; je crois le reconnoître. II me regarde avec le même étonnement, la même hésitation ; il me tend à demi les bras; il me parle de nouveau. C’est sa voix! sa voix même! Erreur ou vérité, je me précipite dans les bras de mon vieil ami, je le serre sur mon Cœur ; je baigne son visage de mes larmes. Lopez, hors de lui, doutoit encore de la réalité. « Je suis Ghactas, lui disois-je, « Chactas, ce jeune Natchez que vous comblâtes de vos bienfaits à « Saint-Augustin, et qui vous quitta avec tant d'ingratitude! » À ces . derniers mots, je fus obligé de soutenir le vieillard prêt à s’'évanouir ; et pourtant il me pressoit encore de ses mains devenues tremblantes par l’âge et par le chagrin.
« L’effusion de ces premiers transports passée , après avoir ranimé mon ancien hôte, je lui dis : « Lopez, quels semblables et funestes « génies président à nos destinées? quelle infortune t’amène comme « moi sur ces bords? que tu es malheureux dans tes enfants? Pourras- « tu croire que j’ai creusé le tombeau de ta fille, de ta fille qui devoit « être mon épouse? » ,
« Que me dis-tu? » répondit le vieillard.
« J'ai aimé Atala, m'écriai-je, la fille de cette Floridienne que tu « as aimée. » Ici ma voix, étouffée dans mes larmes, s’éteignit. Mille souvenirs m’accablèrent : c'étoient la patrie, l'amour, la liberté, les déserts perdus! ;
« Lopez, qui me comprenoit à peine, me pria de m'expliquer. Je lui fis succinctement le récit de mes aventures. Il en fut touché, il admira et pleura cette fille qu’il n’avoit point connue! Il s’étendit en longs regrets sur le bonheur que nous eussions pu goûter réunis dans une: cabane, au fond de quelque solitude.
« Mais, mon fils, ajouta-t-il, la volonté de Dieu s’est opposée à nos « desseins; c’est à nous de nous soumettre. À peine m'’aviez-vous quitté « à Saint-Augustin, que des méchants m’accusèrent : des colons puis- « sants à qui j'avois enlevé quelques Indiens esclaves en les rachetant «à un prix élevé se joignirent à mes ennemis. Le gouverneur, .qui « étoit au nombre de ces derniers, nous fit. saisir moi et ma sœur : on « nous transporta à Mexico, où nous comparûmes au tribunal de l’in- « quisition. Nous fûmes acquittés, mais après plusieurs années de «prison, durant lesquelles ma sœur mourut, On me permit alors de « retourner à Saint-Augustin. Mes biens avoient été vendus. J'attendis «quelque temps dans l'espoir d'obtenir justice : l’iniquité prévalut. Je « me décidai à abandonner cette terre de persécution.
«Je m'embarquai pour les vieilles Espagnes : comme je mettois le «pied au rivage, j’appris que mes ennemis, redoutant mes plaintes, « avoient obtenu contre moi un ordre d’exil. Je remontai sur le vais- «seau, et je me réfugiai dans la Provence. Lé prélat de Marseille «maccueillit avec bonté : ses secours ont soutenu ma vie. J'ai fait «autrefois la charité, et maintenant je suis nourri du pain des pau- « vres. Mais j’approche du moment de la délivrance éternelle, et Dieu, « j'espère, me fera part de son froment. »
« Comme Lopez finissoit de parler, le guerrier qui surveilloit ma servitude revint, et m’ordonna de le suivre. Le sachem espagnol me voulut accompagner, mais son habit n’étoit pas celui d’un possesseur de grandes cabanes, et le guide repoussa l’indigent étranger. « Rocher «insensible, m'écriai-je, les esprits vengeurs de l'hospitalité violée «vous frapperont pour votre dureté. Ce Sachem est un suppliant « comme moi parmi votre peuple; il y a plus : c’est un vicillard et un «infortuné. Ce n’est pas ainsi que je vous traiterois si vous veniez « dans le pays des chevreuils : je vous présenterois le calumet de «paix; je fumerois avec vous, je vous offrirois une peau d'ours et « du es le Grand-Esprit veut que l’on traite de la sorte les étran- « gers. é
. CA ces paroles, le guerrier des cités se prit à rire : j’aurois tiré de ce méchant une vengeance soudaine, mais, songeant que j’exposois Lopez, j'apaisai le bouillonnement de mon cœur. Lopez, à son tour, dans la crainte de m'’attirer quelque mauvais vraies s'éloigna,
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