‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 2)Chapitre 93 sur 276 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

promettant de me venir voir. Je regagnai la natte du malheur, sur laquelle sont assis presque tous les hommes.

« Lopez et le grand-chef de la prière accoururent le lendemain : je formai avec eux et mes compagnons sauvages une petite société libre et vertueuse au milieu de la servitude et du vice, comme ces cocotiers chargés de fruits et de lait qui croissent ensemble sur un écueil aride au milieu des flots mexicains. Les autres esclaves assistoient à nos discours : plusieurs commencèrent à régler leurs âmes, qu’ils avaient laissées jusque alors dans un affreux abandon. Bientôt, par la patience, par la confession de nos erreurs, par la puissance des prières, nous enchantâmes nos fers. C’est de cette façon, me disoit le ministre des chrétiens, que d’anciens esclaves avoient racheté autrefois leur liberté, en répétant à leurs maîtres les compositions d’un homme divin et des chants aimés du ciel.

« Du village où nous étions on nous transporta à un autre village !, où nous fûmes employés aux travaux d’un port : on nous ramena ensuite à notre première demeure. Le mérite de nos souffrances supportées avec humilité monta vers le Grand-Esprit : celui que vous appelez le Seigneur plaça ce mérite auprès de nos fautes ; ainsi me l’a conté le prêtre instruit des choses merveilleuses. Comme une veuve indienne pleine d'équité met dans ses balances le reste des richesses de son époux et l’objet offert en échange par l’Européen : elle égalise les deux poids dans toute la sincérité de son cœur, ne voulant ni nuire à ses enfants ni à l’étrâänger qui se confie en elle, de même le Juge suprême pesa l'offense et la réparation : celle-ci l’emporta aux yeux de sa miséricorde. Dans ce moment même je vis venir Lopez, tenant un collier ? qu’il me montroit de loin en criant : « Vous êtes libre! » Je m'empresse de déployer le collier; il étoit marqué du sceau d’Ononthio- Frontenac, chef du Canada avant Ononthio-Denonville. Les premières. branches du collier s’exprimoient ainsi :

« Le soleil # de la grande nation des François a désapprouvé la con- « duite d’Ononthio-Denonville. Le chef de tous les chefs a su que son & fils Chactas, qui lui avoit renvoyé plusieurs de ses enfants dans le « Canada, étoit retenu dans la hutte de l’esclavage. Ononthio-Denon- « ville est rappelé. Moi, ton père Ononthio-Frontenac, je retourne au « Canada ; je t'y ramènerai avec tes compagnons. Hâte-toi de venir me « trouver au grand village, où je t'attends pour te présenter au soleil. « Essuie les pleurs de tes yeux : le calumet de paix ne sera plus violé, « et la natte du sang sera lavée avec l’eau du fleuve. »

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