Joan. Matt., t. II, p. 187 ; Aleman., p
les blessures, les tiennent ouvertes avec un poison subtil. Ensuite elle s’assied sur le lit du prisonnier, et lui adresse ces paroles : « Est-ce donc toi que j’ai nourri de mon lait, que j’ai élevé avec un si tendre soin? toi dont j’avois fortifié l’esprit et le cœur, tu te serois laissé vaincre à l’adversité! Me reconnois-tu? Tu gardes le silence! » La Divinité essuie avec un pan de sa robe les larmes qui roulent dans les yeux de Boëce : aussitôt il reconnoît la mère féconde des vertus, son amie céleste, la Philosophie. Elle donne ses dernières leçons à son élève; elle lui répète que le souverain bien ne se trouve qu’en Dieu, et comme Simplicius, la Philosophie, ou plutôt Boëce, s’écrie : « Être infini! source de tous les biens! Dieu Sauveur! élevez nos âmes jusqu’au séjour que vous habitez ! répandez sur nous cette lumière qui seule peut donner à nos yeux la force de vous contempler! »
Y a-t-il rien de plus beau et en même temps de plus semblable que ces derniers accents de Simplicius et de Boëce? A cette époque le christianisme étoit philosophique ; il rétrograda; il devint monacal par l’ignorance et les malheurs répandus sur la terre : c’est précisément ce qui fit sa force. Le temps de la barbarie couva les germes de la société moderne, et son incubation fut d’une énergie prodigieuse. Le christianisme, philosophique trop tôt à la suite d’une vieille civilisation qui n’étoit pas née de lui, se seroit épuisé; il falloit qu’il traversât des siècles de ténèbres, qu’il fût lui-même l’auteur de la civilisation nouvelle, pour arriver à son âge philosophique naturel, âge qu’il atteint aujourd’hui.
Entre Platon et saint Augustin , entre Socrate et Boëce, s’accomplit une des grandes périodes de l’histoire de l’esprit humain. Les maîtres de la sapience païenne remirent, en se retirant, de style et les tablettes aux maîtres de la science évangélique. Le principe de la philosophie ne périt point, parce qu’aucun principe ne se détruit, parce que la philosophie est à la fois la langue de l’esprit et la haute région où l’âme habite à part de son enveloppe. La théologie s’assit sur les bancs que la philosophie abandonnoit, et la continua. Les systèmes d’Aristote et de Platon, la forme et l’idée, divisèrent toujours les intelligences, jusqu’au temps où les ouvrages du Stagyrite, rapportés à l’Europe par les Arabes, renouvelèrent la doctrine des péripatéticiens et enfantèrent la scolastique. La branche gourmande du christianisme, l’hérésie, qui ne cessa de pousser avec vigueur, reproduisit de son côté le fruit philosophique dont le germe l’avoit fait naître.
En lisant le récit de la spoliation des temples sous le règne de Théodose, vous aurez cru assister à la destruction des églises perpétrée de nos jours. Mais l’écroulement de nos églises n’a point amené la chute
de la religion du Christ, tandis que la religion de Jupiter, ruinée d’ailleurs, disparut avec ses temples. La vérité ne tient point à une pierre, elle subsiste indépendamment d’un autel : l’erreur ne peut vivre si elle n’est enfoncée dans les ténèbres d’un sanctuaire. Le christianisme au temps de Théodose et de ses fils se trouvoit prêt à remplacer le paganisme : le christianisme n’a point d’héritier dans notre siècle. La philosophie humaine qui se présenteroit pour succéder à la foi, ainsi qu’elle s’offrit pour tenir lieu de l’idolâtrie, qu’auroit-elle à nous donner? Une théurgie? Qui l’admettroit? Et cette théurgie, que cacheroit-elle sous ses voiles, sinon ces mêmes vérités de l’essence divine que les enseignements publics de l’Église ont mises à la portée du vulgaire? Les mystères des initiations sont révélés à la foule dans, le symbole que répète aujourd’hui l’enfant du peuple.
Si l’on imaginoit d’établir autre chose que les vérités reçues de la foi, le panthéisme, par exemple, le pourroit-on? Le christianisme est la synthèse de l’idée religieuse : il en a réuni les rayons ; le panthéisme est l’analyse de la même idée : il en disperse les éléments. Chacun aura-t-il à ses foyers une petite fraction de la vérité divine, dont il se fera un dieu pour sa consommation particulière? Les pénates, les fétiches, les manitous, les énones, les génies ressusciteroient-ils? L’idolâtrie reviendroit-elle encore une fois par cette route' fausser la société? Y auroit-il autant d’autels que de familles, autant de prêtres, de cérémonies, de rites, que d’imaginations pour les, inventer? La pluralité des religions privées remplaceroit-elle l’unité de la religion publique? Auroit-elle le même effet sur l’homme? Quel chaos que le mouvement et l’exercice de ces cultes infinis et divers! toutes les bizarreries, tous les désordres d’esprit et de mœurs qui ont décrédité les sectes philosophiques et les hérésies revivraient; toutes les aberrations sur la nature de Dieu renaîtraient. Qu’est-il , ce Dieu? Est-il éternel ? a-t-il créé la matière? existe-t-il à part auprès d’elle ? est-il d’une source d’où sortent et où rentrent les intelligences?' La matière même existe-t-elle? L’univers est-il en nous ? hors de nous? Qu’est-ce que l’esprit, effet ou cause? Ira-t-on jusqu’à supposer, dans un nouveau système, que Dieu n’est pas encore complet, qu’il se forme chaque jour par la réunion des âmes dégagées des corps; de sorte que ce ne serait plus Dieu qui aurait formé l’homme, mais les hommes qui seraient les créateurs de Dieu? Et comment revêtirezvous d’une forme sacrée, pour remplacer la forme chrétienne, ces allégories, ces mythes, ces rêveries, ces vapeurs des esprits défectueux, nébuleux et vagues, qui cherchent la religion et qui n’en veulent pas? Le mysticisme, l’éclectisme ou le choix des vérités dans chaque
système, peuvent-ils devenir un culte? Ces vérités sont-elles évidentes, et tous les esprits consentent-ils aux mêmes abstractions métaphysiques?
Enfin, tout système philosophique , en s’implantant dans les ruines du christianisme, ne trouveroit plus pour véhicule populaire le moyen qui se rencontra autrefois : la prédication de la morale universelle. L’Évangile eut à développer ces grands principes de liberté et d’égalité qui, connus de quelques génies privilégiés, étoient ignorés des nations et combattus par les lois. Aujourd’hui l’ouvrage est accompli : la philosophie peut recommander une réforme, mais elle n’a aucun enseignement nouveau à propager. Comment alors, sans la ressource d’une morale à établir, déterminerez-vous les hommes à changer les mystères chrétiens contre d’autres mystères, aussi difficiles à comprendre ?
Ces choses étant impossibles, on n’aperçoit réellement derrière le christianisme que la société matérielle; société bien ordonnée, bien réglée, jusqu’à un certain point exempte de crimes, mais aussi, bien bornée, bien enfantine, bien circonscrite aux sens polis et hébétés. Lorsque dans la société matérielle on pousseroit les découvertes physiques et les inventions des machines jusqu’aux miracles, cela ne produirait que le genre de perfectionnement dont la machine même est susceptible. L’homme privé de ses facultés divines est indigent et triste ; il perd la plus riche moitié de son être : borné à son corps , qu’il ne peut ni rajeunir ni faire vivre, il se dégrade dans l’échelle de l’intelligence. Nous deviendrions, par l’absence de religion, des espèces d’indiens ou de Chinois. La Chine et l’Inde, l’une par le matérialisme, l’autre par une philosophie pétrifiée, sont de véritables nations-momies : assises depuis des milliers de siècles, elles ont perdu l’usage du mouvement et la faculté de progression , semblables à ces idoles muettes et accroupies, à ces sphinx couchés et silencieux qui gardent encore le désert dans la Thébaïde.
Religieusement parlant, on est obligé de conclure de ces investigations impartiales qu’il n’y a rien après le christianisme.
Mais si le christianisme tombe comme toute institution que l’homme a touchée, et à laquelle il a communiqué la défaillance de sa nature, si le temps de cette religion est accompli, qu’y faire? Le mal est sans remède? Je ne le pense pas. Le christiatisme intellectuel, philosophique et moral, a ses racines dans le ciel, et ne peut périr ; quant à ses relations avec la terre, il n’attend pour se renouveler qu’un grand génie. On aperçoit très-bien aujourd’hui la possibilité de la fusion des diverses sectes dans l’unité catholique; mais la première condition
pour arriver à la recomposition de l’unité, c’est l’affranchissement complet des cultes. Tant que la religion catholique sera une religion soldée , dépendante de l’autorité politique et de la forme variable des gouvernements , tant qu’elle continuera d’être gênée dans ses mouvements, entravée dans ses assemblées particulières et générales, contaminée dans ses chaires et ses écoles par l’argent du fisc ; en un mot , tant qu’elle ne retournera pas au pied et à la liberté de la croix , elle languira dégénérée.
Le tableau de la chute du polythéisme et de la destruction des écoles philosophiques auroit été mal aperçu s’il s’étoit déroulé lentement dans l’ordre chronologique du récit : le triomphe complet de la religion chrétienne, sous le règne de Théodose , indiquoit la place où ce tableau devoit être exposé. Reprenons la suite des faits politiques et militaires.