Pouqueville, Voyage en Grèce. 4. Jornand., cap. xxxvi
5. c leugas, utGalli vocant, in longum tenentes, et lxx in latum. ( Id ibid.)
Les deux armées se mirent en bataille. Une colline qui s’élevoit insensiblement bordoit la plaine; les Huns et leurs alliés en occupoient la droite; les Romains et leurs alliés la gauche. Là se trouvoit rassemblée une partie considérable du genre humain ', comme si Dieu avoit voulu faire la revue des ministres de ses vengeances au moment où ils achevoient de remplir leur mission : il leur alloit partager la conquête et désigner les fondateurs des nouveaux royaumes. Ces peuples, mandés de tous lés coins de la terre, s’étoient rangés sous les deux bannières du monde à venir et du monde passé, d’Attila et d’Aetius. Avec les Romains marchoient les Visigoths, les Lœti, les Armoricains, les Gaulois, les Bréonnes, les Saxons, les Bourguignons, les Sarmates, les Alains, les Allamans, les Ripuaires et les Franks soumis à Mérovée ; avec les Huns se trouvoient d’autres Franks et d’autres Bourguignons, les Rugiens, les Érules, les Thuringiens, les Ostrogoths et les Gépides. Attila harangua ses soldats :
« Méprisez ce ramas d’ennemis désunis de mœurs et de langage, associés par la peur. Précipitez-vous sur les Alains et les Goths, qui font toute la force des Romains : le corps ne se peut tenir debout quand les os en sont arrachés. Courage ! que la fureur accoutumée s’allume ! Le glaive ne peut rien contre les braves avant l’ordre du destin. Cette foule épouvantée ne pourra regarder les Huns en face. Si l’événement ne me trompe, voici le champ qui nous fut promis par tant de victoires. Je lance le premier trait à l’ennemi : quiconque oseroit devancer Attila au combat est mort1 2. »
Cette bataille (453) fut effroyable, sans miséricorde, sans quartier. Celui qui pendant sa vie, dit l’historien des Goths, fut assez heureux pour contempler de pareilles choses et qui manqua de les voir, se priva d’un spectacle miraculeux 3. Les vieillards du temps de l’enfance de Jornandès se souvenoient encore qu’un petit ruisseau , coulant à travers ces champs héroïques, grossit tout à coup non par les pluies, mais par le sang, et devint un torrent. Les blessés se traînoient à ce ruisseau pour y étancher leur soif, etbuvoient le sang dont ils l’avoient
1. Fit ergo area innumerabilium populorum pars ilia terrarum. (Jokn., cap. xxxvi.)
2. Aclunatas despicite dissonas gentes. Judicium pavoris est, societate defendi... Alanos invadite, in Vesegothas incumbite... Nec potest stare corpus cui ossa substraxerit. Consurgantanjmi, furor solitus intumescat... Victuros nulla tela convenient, morituros et in ocio fata præcipitant... Non fallor eventu, hic campus est quem nobis tôt prospéra promiserant. Primus in hostes tela conjiciam. Si quis potuerit Attila pugnante ocium ferre, sepultus est. (Jounand., cap. xxxvi. )
3. Ubi talia gesta referuntur, ut nihil esset, quod in vita sua conspicere potuisset egregius, qui hujus miraculi privaretur aspectu. ( Id cap. xl.)
formé*. Cent soixante-deux mille morts couvrirent la plaine; Théodoric fut tué, mais Attila vaincu. Retranché derrière ses chariots pendant la nuit, il chantoit en choquant ses armes; lion rugissant et menaçant à l’entrée de la caverne où Tavoient acculé les chasseurs 1 2.
L’armée triomphante se divisa , soit par l’impatience ordinaire des barbares, soit par la politique d’Aetius, qui craignit qu’Attila passé ne laissât les Visigoths trop puissants. Comme je marque à présent tout ce qui finit, la victoire catalaunienne est la dernière grande victoire obtenue au nom des anciens maîtres du monde. Rome, qui s’étoit étendue peu à peu jusqu’aux extrémités de la terre, rentroit peu à peu dans ses premières limites; elle alloit bientôt perdre l’empire et la vie dans ces mêmes vallées des Sabins où sa vie et son empire avoient commencé; il ne devoit rester de ce géant qu’une tête énorme, séparée d’un corps immense.
Attila s’attendoit à être attaqué ; il ne s’aperçut de la retraite des vainqueurs qu’au long silence des campagnes3 abandonnées aux cent soixante-deux mille muets de la mort. Échappé contre toute attente à la destruction et rendu à sa destinée, il repasse le Rhin. Plus puissant que jamais, il entre l’année suivante en Italie, saccage Aquilée et s’empare de Milan. Valentinien quitte sa cache de Ra venue pour se recacher dans Rome, avec l’intention d’en sortir à l’approche du péril : la peur le faisoit fuir, la lâcheté le retint; également indigne de l’empire en l’abandonnant ou en le vendant. Deux consuls , Avienus et Trigesius, et le pape saint Léon , viennent traiter avec Attila. Le Tartare consent à se retirer, sur la promesse de ce qu’il appeloit toujours la dot d’Honoria : une raison plus intérieure le toucha ; il fut arrêté par une main qui se montroit partout alors, au défaut de celles des hommes : cela sera dit en son lieu.
Attila se jette une seconde fois sur les Gaules, d’où Thorismond, successeur de Théodoric, le repousse. Le Hun rentre encore dans sa ville de bois, méditant de nouveaux ravages : il y disparoît. Le héros
1. Nam si senioribus credere fas est, rivulus memoràti campi humili ripa prola-
bens, peremptorum vulneribus sanguine multo proveçtus, non auctus imbrjbus, ut. solebat, sed liquore concitatus insolite, torrens factus est citions augmcnto. Et quos illic coegit in aridam sitim vulnus inflictum, fluenta niirta clade traxerunt : îta constricti sorte miserabili sordebant, potantes sanguinem quem fudere saueiati. (Joiwand., cap. xl.) ! .V;:. . , ;
2. Strepens armis tubis canebat, incussionemque minabatur : velut leo venabulis pressus, speluneæ aditus obambulans. ( Id. , ibid .)
3. Sed ubi hostium absentia sunt longa silentia consecuta, erigitur mens ad vic-
toriam, gaudia præsumuntur, atque potentis regis animus in antiqua fata revertitur. (Id., cap. xli. ) A
de la barbarie meurt, comme le héros de la civilisation, dans l’enivrement de la gloire et les débauches d’un festin ; il s’endormit une nuit sur le sein d’une femme, et ne revit plus le soleil; une hémorragie Remporta : le conquérant creva du trop de sang qu’il avoit bu et des voluptés dont il se gorgeoit. Le monde romain se crut délivré ; il ne l’étoit pas de ses vices; châtié, il n’étoit pas averti.
L’invasion d’Attila en Italie donna naissance à Venise. Les habitants de la Vénétie se renfermèrent dans les îlots voisins du continent. Leurs murailles ëtoient des claies d’osier ; ils vivoient de poisson ; ils n’avoient pour richesse que leurs gondoles et du sel, qu’ils vendoient le long des côtes. Cassiodore les compare à des oiseaux aquatiques qui font leur nid au milieu des eaux1. Voilà cette opulente, cette mystérieuse, cette voluptueuse Venise, de qui les palais rentrent aujourd’hui dans le limon dont ils sont sortis.
La Grande-Bretagne, malgré ses larmes et ses prières, avoit été abandonnée des Romains.
Quand l’épée d’Attila fut brisée, Valentinien, tirant pour la première fois la sienne, l’enfonça dans le cœur du dernier Romain : jaloux d’Aetius, il tua celui qui avoit retardé si longtemps la chute de l’empire 2. Valentinien viole la femme de Maxime, riche sénateur de la famille Anicienne3; Maxime conspire; Valentinien, dernier prince de la famille de Théodose, est assassiné en plein jour par deux barbares, Transtila et Optila, attachés à la mémoire d’Aetius4. Maxime est élu à la place de Valentinien ; son règne fut de peu de jours, et il le trouva trop long. « Fortuné Damoclès! s’écrioit-il , regrettant l’obscurité de sa vie, ton règne commença et finit dans un même repas 5. »
Maxime, devenu veuf, avoit épousé de force Eudoxie, veuve de Valentinien et fille de Théodose IL Eudoxie cherche un vengeur, et n’en voit point de plus terrible que Genseric. Les Vandales étoient devenus des pirates habiles et audacieux ; ils avoient. dévasté la Sicile,
1. Aquatilium avium more domus est. (Variar., lib. xn, ep. xxiv.)
Voyez aussi Verona illustrata de Mafçei, et Y Histoire de Venise , par M. Daru.