‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 168 sur 358 · lib. ii, cap. iv · texte numérisé non relu

lib. ii, cap. iv

personne et que chacun prenoit à son tour. Les uns demeuroient dans une maison commune, les autres dans des maisons particulières, mais ouvertes à tous. Us s’abstenoient du mariage, et élevoient les enfants qu’on leur confioit. Us respectoient les vieillards, ne mentoient point, ne juroient jamais. Us promettoient le silence sur les mystères : ces mystères n’étoient autres que la morale écrite dans la loi.

Les premiers fidèles prirent des esséniens cette simplicité de vie, tandis que les thérapeutes donnèrent naissance à la vie monastique chrétienne.

Mais, d’une autre part, Tessénianisme étoit la seule secte juive qui n’attendît point le Messie et qui condamnât le sacrifice, en quoi les chrétiens ne la suivirent pas. Une opinion commune reposoit au fond de la société israélite : le sauveur de la race de David, de tous temps promis, étoit espéré de siècle en siècle, d’année en année, de jour en jour, d’heure en heure; homme et Dieu, roi-conquérant pour les sadducéens, les caraïtes ou scripturaires; sage ou docteur pour les samaritains.

U y avoit encore chez ce peuple un fait qui n’appartenoit qu’à ce peuple, je veux dire la grande école poétique des prophètes : commençant auprès du berceau du monde, elle erra quarante ans avec l’arche dans le désert; école que n’interrompirent point la captivité d’Égypte et celle de Babylone , la conquête d’Alexandre, l’oppression des rois de Syrie, la domination romaine, la monarchie des Hérodes, qui implantèrent de force et improvisèrent en Judée une éducation étrangère. Cette école de l’avenir, évoquant le passé et dédaignant le présent, ne manqua de maîtres ni dans la prospérité ni dans le malheur, ni sur les rivages du Nil ni sur les bords du Jourdain, ni sur les fleuves de Babylone ni sur les ruines de Tyr et de Jérusalem. Et quels maîtres! Moïse, Josué, David, Salomon, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Daniel et le Christ, en qui s’accomplirent toutes les phophéties, et qui fut lui-même le dernier prophète.

Lorsqu’il eut paru, les Juifs le méconnurent : ils le regardèrent comme un séducteur. Les deux commentaires delà Mishna,le Talmud babylonien et le Talmud de Jérusalem donnent de singulières notions du Christ*.

1. La Mishna est un recueil des traditions juives, fait vers le milieu du second siècle de l’ère chrétienne, par le rabbin Juda, fils de Simon, appelé le Saint à cause de la pureté de sa vie, et chef de l’école hébraïque à Tibériade, en Galilée.

« Ea omnia secundum certa doctrinæ capita disposuit, et in unum volumen redegit, cui nomen hoc Mishna, hoc est ^Eoripcocn;, imposuit. » Tela ignea Satanæ. (Wagemeil, pr., p. 55.)

« Un certain jour, lorsque plusieurs docteurs étoient assis à la porte de la ville, deux jeunes garçons passèrent devant eux : l’un couvrit sa tête, l’autre passa la tête découverte. Éliézer, voyant l’effronterie de celui-ci, le soupçonna d’être un enfant illégitime; il alla trouver la mère, qui vendoit des herbes au marché , et il apprit que non-seulement l’enfant étoit illégitime, mais qu’il étoit né d’une femme impure'. »

Marie est appelée plusieurs fois dans le Talmud une coiffeuse de femmes.

Des Juifs composèrent deux histoires du Christ sous le titre de Sepher toldos Jeschu, livre des générations de Jésus. Joseph Pandera, de Bethléem, se prend d’amour pour une jeune coiffeuse nommée Mirjan (Marie), fiancée à Jochanan. Pandera abuse de Mirjan; elle accouche d’un fils, appelé Jehoscua (Jésus). Jehoscua, élevé par Elchanan, devient habile dans les lettres. Les sénateurs que Jehoscua ne voulut pas saluer à la porte de la ville firent publier, au son de trois cents trompettes, que sa naissance étoit impure. Il s’enfuit en Galilée, revient à Jérusalem, se glisse dans le peuple, apprend et dérobe le nom de Dieu, l’écrit sur une peau1 2, s’ouvre la cuisse sans douleur, et cache son larcin dans cette incision. Avec l’ineffable nom Sehemhamephoras, il accomplit une foule de prodiges. Jehoscua , condamné à mort par le sanhédrin, est couronné d’épines, fouetté et lapidé; on le vouloit pendre à du bois, mais tous les bois se rompirent parce qu’il les avoit enchantés. Les sages allèrent chercher un grand chou3, et l’on y attacha Jehoscua.

Telle est une des misérables histoires que les Juifs opposoient à la majesté du récit évangélique.

La première Église juive se composa des trois mille convertis. Ces convertis écoutoient les instructions des apôtres, prioient ensemble

1 . Cum aliquando seniores sederent in porta (urbis) , præterierunt ante ipsos duo

pueri, quorum alter caput texerat, alter detexerat. Et de eo quidem qui caput proterve, et contra bonos mores, detexerat, pronuntiavit R. Elieser quod esset spurius. . . * . . . . Abiit ergo ad matrem pueri istius, quam cum videret sedentem

in foro et vendentem legumina . Unde apparuit puerum istum esse

non modo spurium, sed et menstruatæ filium.

2. Venititaque Jésus Nazarenus, et ingressus templum didicit litteras illas, et scripsit in pergameno; deinde scidit carnem cruris sui, et in incisione ilia inclusit dictam chartulam, et dicendo nomen, milium sensit dolorem, et rediit cutis ‘continuo sicut ante erat.

3. Ipse quippeper Schembamephoras adjuraverat omnia ligna ne susc.iperent eum. Abierunt itaque, et adduxerunt stipitem unius caulis qui non est de lignis, sed de herbis, et suspenderunt eum super eum.

et faisoient dans les maisons particulières la fraction du pain. Ils mettoient leurs biens en commun, et vendoient leurs héritages pour en distribuer le prix à leurs frères. Leur vie, comme je l’ai dit plus haut, él oit à peu près celle des esséniens.

Cette simplicité se conserva longtemps. Domitien, ayant appris que certains chrétiens juifs se prétendoient issus de la race royale de David, les fit venir à Rome. Questionnés sur leurs richesses, ils répondirent qu’ils possédoient trente-neuf plèthres de terre, environ sept arpents et demi, qu’ils payoient l’impôt et vivoient de leurs champs; ils montrèrent leurs mains endurcies par le travail. L’empereur leur demanda ce que c’étoit que le royaume du Christ; ils répliquèrent qu’il n’étoit pas de ce monde ; on les renvoya. Ces deux laboureurs étoient deux évêques. Ils vivoient encore sous Trajan'.

En faisant l’histoire de l’Église, on a confondu les temps; il est essentiel de distinguer deux âges dans le premier christianisme : l’âge héroïque ou des martyrs, l’âge intellectuel ou l’âge philosophique : l’un commence à Jésus-Christ et finit à Constantin; l’autre s’étend de cet empereur à la fondation des royaumes barbares. C’est de l’âge héroïque que je vais d’abord parler. Je vous le vais montrer tel qu’il s’est peint lui-même et tel que l’ont représenté les païens.

« Chez nous, dit un apologiste, vous trouverez des ignorants, des ouvriers, de vieilles femmes, qui ne pourroient peut-être pas montrer par des raisonnements la vérité de notre doctrine ; ils ne font pas de discours, mais ils font de bonnes œuvres. Aimant notre prochain comme nous-mêmes, nous avons appris à ne point frapper ceux qui nous frappent, à ne point faire de procès à ceux qui nous dépouillent: si l’on nous donne un soufflet, nous tendons l’autre joue; si l’on nous demande notre tunique, nous offrons encore notre manteau. Selon la différence des années, nous regardons les uns comme nos enfants, les autres comme nos frères et nos sœurs ; nous honorons les personnes plus âgées comme nos pères et nos mères. L’espérance d’une autre vie nous fait mépriser la vie présente et jusqu’aux plaisirs de l’esprit. Chacun de nous, lorsqu’il prend une femme, ne se propose que d’avoir des enfants, et imite le laboureur qui attend la moisson en patience. Nous avons renoncé à vos spectacles ensanglantés, croyant

1. Nec sibi in pecunia subsistere, sed in æstimatione terræ, quod eisesset in quadraginta minus uno jugeribus constituta, quam suis manibus excolentes, vel ipsi alerentur vel tributa dependerent. Simul et testes ruralis et diurni operis, manus labore rigidas et callis obduratas præferebant. Interrogati vero de Ghristo, quale sit regnum ejus... responderunt, quod non hujus mundi regnum. (Hegesip., ap. Euseb., ( lib. ni, cap. xx.)

qu’il n’y a guère de différence entre regarder le meurtre et le commettre. Nous tenons pour homicides les femmes qui se font avorter, et nous pensons que c’est tuer un enfant que de l’exposer. Nous sommes égaux en tout, obéissant à la raison sans la prétendre gouverner1. »

Remarquez que ce n’est pas là une école, une secte, mais une société, fondée sur la morale universelle, inconnue des anciens.

Les repas se mesuraient sur la nécessité, non sur la sensualité : les frères vivoient plutôt de poisson que de viande, d’aliments crus, de préférence aux aliments cuits; ils ne faisoient qu’un seul repas, au coucher du soleil , et s’ils mangeoient quelquefois le matin, c’étoit un peu de pain sec. Le vin, défendu aux jeunes gens, étoit permis aux autres personnes, mais en petite quantité. La règle prohiboit les riches ameublements, la vaisselle, les couronnes, les parfums, les instruments de musique. Pendant le repas on chantoit des cantiques pieux: le rire bruyant, interdit, laissoit régner une gravité modeste.

Après le repas du soir on louoit Dieu du jour accordé , puis on se retirait pour dormir, sur un lit dur : on abrégeoit le sommeil afin d’allonger la vie. Les fidèles prioient plusieurs fois la nuit, et se levoient avant l’aube.

Leurs habits blancs, sans mélange de couleurs, ne dévoient point traîner à terre, et se composoient d’une étoffe commune : c’étoit une maxime reçue que l’homme doit valoir mieux que ce qui le couvre. Les femmes portoient des chaussures par bienséance; les hommes alloient pieds nus, excepté à la guerre; l’or et les pierreries n’entroient jamais dans leurs parures : déguiser sa tête sous une fausse chevelure, se farder, se teindre les cheveux ou la barbe, sembloit chose indigne d’un chrétien. L’usage du bain n’étoit permis que pour santé et propreté.

Cependant quelques ornements étoient laissés aux femmes comme un moyen de plaire à leurs maris. Point d’esclaves, ou le moins possible; point d’eunuque, de nains, de monstres, aucune de ces bêtes que les femmes romaines nourrissoient aux dépens des pauvres.

Pour entretenir la vigueur du corps dans la jeunesse, les hommes s’exerçoient à la lutte, à la paume, à la premenade, et se livraient surtout au travail manuel : le ménage et le service domestique occupoient les femmes. Les dés et les autres jeux de hasard, les spectacles du cirque, du théâtre et de l’amphithéâtre, étoient défendus, comme une source de corruption. On alloit à l’église d’un pas mesuré, en silence, avec une charité sincère. Le baiser de paix étoit le signe de

1. Athenagor., Apolog., trad. de Fleury. (Hist. eccl. , lib. m, t. I, p. 389.)

reconnoissance entre les chrétiens ; ils évitoient pourtant de se saluer dans les rues, de peur de se découvrir aux infidèles. Toutes ces règles étoient visiblement faites en opposition avec la société romaine et établies comme une censure de cette société.

La virginité passoit pour l’état le plus parfait, et le mariage pour être dans l’intention du Créateur. Les vieillards disoient à ce sujet : « Il n’y a point, dans les maladies et dans le long âge, de soins pareils à ceux que l’on reçoit de sa femme et de ses enfants. Attachez-vous à l’âme; ne regardez le corps que comme une statue dont la beauté fait songer à l’ouvrier et ramène à la beauté véritable. » On reconnoissoit que la femme est susceptible de la même éducation que l’homme, et que l’on pouvoit philosopher sans lettres le Grec, le barbare, l’esclave,, le vieillard, la femme et l’enfant : c’étoit l’espèce humaine rendue à sa nature.

Le chrétien honoroit. Dieu en tout lieu, parce que Dieu est partout. « La vie du chrétien est une fête perpétuelle; il loue Dieu en labourant, en naviguant, dans les divers états de la société. » Néanmoins il y avoit des heures plus particulièrement consacrées à la prière, comme tierce, sexte et none. On prioit debout, le visage tourné vers l’orient, la tête et les mains levées au ciel. En répondant à l’oraison finale, on levoit aussi symboliquement un pied , comme un voyageur prêt à quitter la terre'.

Dieu pour les disciples du Sauveur étoit sans figure et sans nom : quand ils l’appeloient Un, Bon, Esprit, Père, Créateur, c’étoit par indigence de la langue humaine. L’âme seule, qui est chrétienne d’extraction, trouve intuitivement le vrai nom de Dieu, lorsqu’elle est laissée à son libre témoignage : toutes les fois qu’elle se réveille, elle s’exprime de cette façon dans son for intérieur : « Ce qui plaira à Dieu. Dieu me voit. Je le recommande à Dieu. Dieu me le rendra. » Et l’homme dont l’âme parle ainsi ne regarde pas le Capitole , mais le ciel1 2.

Le pasteur avoit la simplicité du troupeau; l’évêque, le diacre et le prêtre, dont les noms signifioient, président , serviteur et vieillard, ne se distinguoient point par leurs habits du reste de la foule. Médiateurs à l’autel, arbitres aux foyers, il leur étoit recommandé d’être tendres, compatissants, pas trop crédules au mal, pas trop sévères, parce que nous sommes tous pécheurs3. S’ils étoient mariés ils dévoient n’avoir

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