Greg, Naz., Cont. Julian
ceux qui étoient présents, et que la nouveauté des choses rendoit attentifs. Un autre frère, nommé Clévocarme , sans chapeau ni souliers, et couvert d’un manteau en loques, marmottoit entre ses dents : un homme mal vêtu, venant des montagnes, et qui avoit la tête rase,
me le montra . Alors un des assistants, à
l’œil farouche, me tira par le manteau, croyant que j’étois des siens, et me persuada à la malheure de me trouver au rendez-vous de ces
magiciens .
« Nous avions déjà passé le seuil d'airain et les portes de fer , comme dit le poète, lorsque, après avoir grimpé au haut d’un logis par un escalier tortu, nous nous trouvâmes, non dans la salle de Ménélas, toute brillante d’or et d’ivoire : aussi n’y vîmes-nous pas Hélène; mais dans un méchant galetas j’aperçus des gens pâles, défaits, courbés contre terre. Ils n’eurent pas plus tôt jeté les regards sur moi, qu’ils m’abordèrent joyeux, me demandant si je n’apportois pas quelques mauvaises nouvelles ; ils paroissoient désirer des événements fâcheux, et, semblables aux furies, ils se gaudissoient des malheurs.
u Après s’être parlé à l’oreille, ils me demandèrent qui j’étois,
quelle ma patrie, quels mes parents .
a Ces hommes, qui marchent dans les airs, m’interrogèrent ensuite sur la ville et sur le monde. Je leur dis : « Le peuple entier est dans la « jubilation, et y sera de même à l’avenir. » Eux, fronçant le sourcil, me répondirent qu’il n’en iroit pas ainsi, et qu’il se couvoit un mal
que l’on verroit bientôt éclore .
« Là-dessus, comme s’ils eussent eu cause gagnée, ils commencèrent à débiter les choses où ils se plaisent : que les affaires alloient changer de face; que Rome seroit troublée par des divisions; que nos armées seroient défaites. Ne pouvant plus me contenir et tout enflammé de colère, je m’écriai : O misérables!.... que les maux par vous annoncés retombent sur vos têtes, puisque vous aimez si peu votre
patrie. » .
Tricphon. « Que répliquèrent ces hommes à tête rase, et qui ont l’esprit de même? »
Critias. « Us passèrent cela doucement, et eurent recours à leurs échappatoires ordinaires; ils prétendirent qu’ils voyoient ces choses en songe, après avoir jeûné dix soleils et dépensé les nuits à chanter
leurs hymnes . * . Alors, avec un faux sourire,
ils se penchèrent hors des lits chétifs sur lesquels ils se reposoientL »
1. Philopat , et, dans Bull , Hist. de V Etabliss. du Christ ., tirée des seuls auteurs juifs et païens, p. 261.
Lardxer, Jewish and heathen testimonies , e£c., t. II, p. 36G. J'ai conservé la version
Cette assemblée, peinte par un ennemi, diffère étrangement du concile de Nicée. Les chrétiens étoient si méprisés à l’époque où fut écrite cette satire, qu’on les mettoit au-dessous des juifs. C’étoient pourtant ces hommes cachés dans un galetas, ces gueux que l’on t raînoitau supplice aussitôt qu’ils étoient reconnus, ces coupables, non de crimes, mais de naissance, ces créatures dégradées à qui l’on ne reconnoissoit pas même le droit des plus vils serfs ; c’étoient ces esclaves mis hors la loi qui dévoient rendre au genre humain ses lois et ses libertés.
L’embarras des chrétiens devant leurs pères païens offre une ressemblance singulière avec ce qui se passe de nos jours entre les anciennes générations et les générations nouvelles : les premières ne comprennent point et ne comprendront pas ce qui est clair et accompli pour les secondes1. Le christianisme, véritable liberté sous tous les rapports, paroissoit aux vieux idolâtres nourris au despotisme politique et religieux une nouveauté détestable ; ce progrès de l’espèce humaine étoit dénoncé comme une subversion de tous les principes sociaux. « Dans les maisons particulières on voit, dit Celse , des hommes grossiers et ignorants, des ouvriers en laine qui se taisent devant les vieillards et les pères de famille. Mais rencontrent-ils à l’écart quelques enfants, quelques femmes, ils les endoctrinent; ils leur disent qu’il ne faut écouter ni leurs pères ni leurs pédagogues; que ceux-ci sont des radoteurs, incapables de connoître et de goûter la vérité. Ils excitent ainsi les enfants à secouer le joug ; ils les engagent à se rendre au gynécée, ou dans la boutique d’un foulon, ou dans celle d’un cordonnier, pour apprendre ce qui est parfait2. »
Les vertus, conséquence nécessaire du premier christianisme, faisoient haïr ceux qui les patiquoient, parce qu’elles étoient un reproche aux vices opposés. Un mari chassoit sa femme, devenue sage depuis qu’elle étoit devenue chrétienne; un père désavouoit un fils autrefois prodigue et volontaire, transformé par le changement de religion en enfant soumis et ordonné3. Les accusations portées contre les chrétiens étoient l’histoire même de leur innocence : « J’en prends à témoin vos registres, disoit Tertullien, vous qui jugez les criminels:
de Ballet, en faisant disparoître des contre-sens, des négligences et des obscurités de style; le texte est lui-même fort embarrassé, et n’a aucun rapport avec l’élégance de Lucien. Le Philopatris a été aussi traduit par d’Ablancourt et par Blin de Saint-Maure.
1. Tout ceci étoit écrit longtemps avant les journées des 27, 28 et 29 juillet.