‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 184 sur 358 · Clem. III, Strom · texte numérisé non relu

Clem. III, Strom

Les carpocratiens , disciples de Garpocras, tenoient que l’âme étoit tout, que le corps n’étoit rien , et qu’on pouvoit faire de ce corps ce qu’on vouloit. Épiphane prêchoit la même doctrine : de là pour ces hérésiarques le rétablissement de l’égalité et de la communauté naturelles. Ils prioient nus comme une marque de liberté; ils avoient le jeûne en horreur; ils festinoient , se baignoient, se parfumoient. Les propriétés et les femmes appartenoient à tous : quand ils recevoient des hôtes, le mari offrait sa compagne à l’étranger. Après le repas ils éteignoient les lumières et se .plongeoient aux débauches dont on calomnioit les premiers chrétiens; mais ils arrêtaient autant que possible la génération , parce que le corps étant infâme il n’étoit pas bon de le reproduire L

Montan courait le monde avec deux prophétesses , Prisca et Maximilla. Il se disoit le Saint-Esprit et le continuateur des prophètes. Les pratiques des montanites étaient d’une rigueur excessive.

Paul de Samosate se créa une immense fortune par le débit de ses erreurs. Dans les assemblées ecclésiastiques, il s’asseyoit sur un trône; en parlant au peuple il se frappoit la cuisse de sa main, et Ton entonnoit des cantiques à sa louange.

Au milieu des 'donatistes, en Afrique, se formèrent les circoncellions, furieux qui pilloient les cabanes des paysans, apparoissoient au milieu des bourgades et des marchés, mettaient en liberté les esclaves et délivraient les prisonniers pour dettes. Ils assommoient les catholiques avec des bâtons qu’ils appeloient des Israélite s, et commençoient les massacres en chantant : Louange a Dieu! Comme certains disciples de Platon , saisis de la frénésie du suicide, ils se donnoient la mort ou se la faisoient donner à prix d’argent. Hommes, femmes, enfants, s’élançoient dans des précipices ou dans des bûchers 1 2.

Plusieurs conciles, et entre autres celui de Nicée , prononcent des peines contre les eunuques volontaires. A l’imitation d’Origène , il s’étoit formé une secte entière de ces hommes dégradés; on les nommoit Valésiens : ils mutiloient non-seulement leurs disciples, mais

1. Nudi toto corpore precantur, tanquam per hujusmodi operationem inveniant dicendi apud Deum libertatem ; corpora autem sua tum muliebria, tum virilia noctu ac diu curant unguenlis, balneis, epulationibus , concubitibusque et ebrietatibus vacantes, et detestantur jejunantem. Atque humanæ carnis esu peracto... Non ad generandam sobolem corruptio apud ipsos instituta est, sed voluptatis gratia, diabolo illudente talibus et seductam errore Dei creaturam subsannante. (Epipii., episcop. Constantiœ Contra liœreses , p. 71; Lutetiæ Parisiorum, 1612.)

2. Altorum montium cacuminibus viles animas projicicntes, se præcipites dabant (Optati Afri., Nilevitani episcopi, De Schismate Donatistarum , lib. m, p. 59; Lutetiæ Parisiorum, 1700.)

leurs hôtes ■ ; ils guettoient les étrangers sur les chemins pour les délivrer des périls de la volupté. Ils habitoient au delà du Jourdain, à l’entrée de l’Arabie 1 2.

Les gnostiques partageoient l’espèce humaine en trois classes : les hommes matériels ou hyliques, les hommes animaux ou psychiquiques, les hommes spirituels ou pneumatiques. Les gnostiques se subdivisoient eux-mêmes en une multitude de sectes : celle des ophites révérait le serpent comme ayant rendu le plus grand service à notre premier père, en lui apprenant à connoître l’arbre de la science du bien et du mal. Ils tenoient un serpent enfermé dans une cage ; au jour présumé de la séduction d’Ève et d’Adam , on ouvrait la porte au reptile, qui glissoit sur une table et s’entortilloit au gâteau qu’on lui présentoit : ce gâteau devenoit l’eucharistie des ophites 3.

Des gnostiques d’une autre sorte croyoient que tout étoit être sensible, et ils se laissoient presque mourir de faim dans la crainte de blesser une créature de Dieu. Quand enfin ils étoient obligés de prendre un peu de nourriture, ils disoient au froment : « Ce n’est pas moi qui t’ai broyé; ce n’est pas moi qui t’ai pétri ; ce n’est pas moi qui t’ai mis au four, qui t’ai fait cuire. » Ils prioient le pain de leur pardonner, et ils le mangeoient avec pitié et remords.

Les priscilliens, dont la doctrine étoit un mélange de celle des manichéens et des gnostiques , cassoient les mariages en haine de la génération, parce que la chair n’étoit pas l’ouvrage de Dieu, mais des mauvais anges; ils s’assembloient la nuit; hommes et femmes prioient nus comme les carpocratiens, et se livraient à mille désordres toujours justifiés par la vileté du corps4. L’Espagne infestée de cette secte devint une école* d’impudicité.

L’Église faisoit tête à toutes ces hérésies; sa lutte perpétuelle donne la raison de ces conciles, de ces synodes, de ces assemblées de tous noms et de toutes sortes que l’on remarque dès la naissance du christianisme. C’est une chose prodigieuse que l’infatigable activité de la communauté chrétienne : occupée à se défendre contre les édits des empereurs et contre les supplices, elle étoit encore obligée de combattre ses enfants et ses ennemis domestiques. Il y alloit, il est vrai, de l’existence même de la foi : si les hérésies n’avoient été continuel-

1. Non solum proprios hoc modo perficiunt, sed sæpe etiam peregrinos accidentes, et adhuc apud ipsos hospitio exceptes : abripiunt enim taies intus et vinculis illigatos per vim castrant, ut non amplius sint in voluptatis periculo impulsi.

2. In Bacathis, regione Philadelphina ultra Jordanem. (Epiph., episcop. Const Adversus hœreses , lviii, p. 407.)

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