MOEURS DES PAÏENS
Un long paganisme et des institutions contraires à la vérité humaine avoient porté la gangrène dans le cœur du monde romain. L’Évangile pouvoit faire des saints isolés, des familles pieuses, charitables, héroïques; mais il ne pouvoit extirper subitement un mal enraciné par une civilisation antinaturelle. Le christianisme réforma les mœurs publiques avant d’épurer les mœurs privées; il corrigea les lois, posa les dogmes de la morale universelle, avant d’agir efficacement sur la généralité des individus. Ainsi vous avez vu l’esclavage, la prostitution, l’exposition des enfants, les combats des gladiateurs, attaqués légalement par Constantin et ses successeurs (glorieux effet du christianisme au pouvoir), mais vous avez retrouvé aussi le même fonds de corruption sur le trône. Les empereurs, il est vrai, ne se rendoient pas coupables de ces infamies effrontées dont s’étoient souillés, à la face du soleil, Tibère, Caligula, Néron, Domitien, Commode, Élagabale; mais les crimes intérieurs du palais, une dépravation secrète , une vie d’intrigues, quelque chose qui ressembloit davantage aux cours modernes commença : tout ce que le christianisme put faire d’abord fut de contraindre les vices à se cacher.
La pourriture de l’empire romain vint de trois causes principales : du culte, des lois et des mœurs. Et comme cet empire renfermoit dans son sein une foule de nations placées dans divers climats, à différents degrés de civilisation, toutes ces nations mêloient leurs corruptions particulières à la corruption du peuple dominateur : ainsi l’Égypte donna à Pxome ses superstitions, l’Asie sa mollesse, l’Occident et le Nord de l’Europe son mépris de l’humanité.
La société romaine parloit deux langues, étoit composée de deux génies : la langue latine et la langue grecque, le génie grec et, le génie latin. La langue latine se renfermoit dans une partie de l’Italie, dans
quelques colonies africaines, illyrieunes , daciques , gauloises , germaniques, bretonnes, tandis qu’Alexandre avoit porté sa langue maternelle jusqu’aux confins de l’Éthiopie et des Indes : elle servoit d’idiome intermédiaire entre les peuples qui ne s’entendoient pas ; elle étoit parlée à Rome, même par les esclaves et les marchandes d’herbes. Le génie grec communiqua aux Romains la corruption intellectuelle, les subtilités, le mensonge, la vaine philosophie, tout ce qui détériore la simplicité naturelle; le génie latin voua ces mêmes Romains à la corruption matérielle, aux excès des sens, à la débauche, à la cruauté.
De ces généralités, si nous passons à l’examen particulier de la religion, des lois et des mœurs, nous trouvons l’idolâtrie merveilleusement calculée pour autoriser les vices : l’homme ne faisoit qu’imiter les actions du dieu1. Jupiter a séduit une femme en se changeant en pluie d’or, pourquoi, moi, chétif mortel, n’en ferois-je pas autant2? Ovide (et l’autorité est singulière) ne veut pas que les jeunes fdles aillent dans les temples, parce qu’elles y verroient combien Jupiter a fait de mères3. Les femmes se prostituoient publiquement dans le temple de Vénus à Babylone4. Dans l’Arménie les familles les plus illustres consacraient leurs filles vierges encore à cette déesse 5. Les femmes de Biblis qui ne consentoient pas à couper leurs cheveux au deuil d’Adonis étoient contraintes, pour se laver de cette impiété, de se livrer un jour entier aux étrangers. L’argent qui provenoit de cette sainte souillure étoit consacré à la déesse6. Les filles dans l’île de Chypre se rendoient au bord de la mer avant de se marier, et gagnoient avec le premier venu l’argent de leur dot7.
Rien de plus célèbre que le temple de Corinthe ; il renfermoit mille ou douze cents prostituées offertes à la mère des amours. Ces courtisanes étoient consultées et employées dans les affaires de la république comme des vestales8.
Lucien, dans les Dialogues des dieux , flagelle en riant les turpitudes