‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 200 sur 358 · Socrat., lib. y, cap. xvm · texte numérisé non relu

Socrat., lib. y, cap. xvm

4. In omnibus quippe Gallis sicut divitiis primi fuere, sic vitiis. (Salv., De Gubern. Dei , lib. xn, p. 230.)

à leurs désirs. L’abomination règne dans les lieux où des filles n’ont plus la liberté d’être chastes. On trouve des Romains qui se livrent à tous les désordres, non dans leurs maisons, mais au milieu des ennemis et dans les fers des barbares.

a Les villes sont remplies de lieux infâmes, et ces lieux ne sont pas moins fréquentés par les femmes de qualité que par celles d’une basse condition : elles regardent ce libertinage comme un des privilèges de leur naissance, et ne se piquent pas moins de surpasser les autres femmes en impureté qu’en noblesse1.

« Il n’y a plus personne, continue le nouveau Jérémie, pour qui la prospérité d’autrui ne soit un supplice. Les citoyens se proscrivent les uns les autres : les villes et les bourgs sont en proie à une foule de petits tyrans, juges et publicains. Les pauvres sont dépouillés, les veuves et les orphelins opprimés. Des Romains vont chercher chez les barbares une humanité et un abri qu’ils ne trouvent pas chez les Romains; d’autres, réduits au désespoir, se soulèvent et vivent de vols et de brigandage ; on leur donne le nom de Ragaudes2; on leur fait un crime de leur malheur ; et pourtant ne sont-ce pas les proscriptions, les rapines, les concussions des magistrats, qui ont plongé ces infortunés dans un pareil désordre? Les petits propriétaires, qui n’ont pas fui, se jettent entre les bras des riches pour en être secourus, et leur livrent leurs héritages. Heureux ceux qui peuvent reprendre à ferme les biens qu’ils ont donnés! Mais ils n’y tiennent pas longtemps : de malheur en malheur, de l’état de colons où ils se sont réduits volontairement, ils deviennent bientôt esclaves3. »

Ce passage de Salvien est un des documents les plus importants de l’histoire : il nous apprend comment l’état des propriétés et des personnes changea au vie siècle, comment le petit propriétaire livra son bien et ensuite sa personne au grand propriétaire pour en recevoir protection. Cet effet violent de la nécessité se convertit en usage, et bientôt en loi : on donna son ctleu au barbare, qui le rendit en fief moyennant service ; et ainsi s’établit la mouvance et la propriété féodale.

1. Apiul Aquitanicas vero quæ civitas in locupletissima ac nobilissima sui partenon quasi lupanar fuit? quis potentum ac divitum non in luto libidinis vixit? Quis non se barathro sordidissimæ colluvionis immersit? Haud multum matrona abest a vilitate ancillarum. (Salv., De Gubern. Dei , lib. vu,, p.. 232.),

2. Quos compulimus esse criminosos, imputatur bis infelicitas sua : quibus enim aliis rebus Bagaudæ facti sunt nisi iniquitatibus nostris, nisi eorum proscriptionibus etrapinis qui exactionis publicæ in quæstus proprii emolumenta vertant? (Salv., De Gubern. Dei , lib. v, p. 159.)

3. Coloni divitum fiunt... in banc necessitatem redacti ut et jus libertatis amittant. (De Gubern. Dei , lib. x, cap. v, p. 169.)

Il faut joindre aux causes de la destruction des lois et des mœurs païennes une dernière cause, puissante dans les hauts rangs de la société : la philosophie.

Je vous ai déjà fait observer que les sectes philosophiques étoient au paganisme ce que les hérésies étoient au christianisme, dans le rapport inverse de la vérité à l’erreur. La vérité philosophique ne fut dans son origine que la vérité religieuse, ou, pour parler plus correctement, la philosophie, qui prit naissance dans les temples, fut d’abord cultivée en secret par les prêtres. La vérité philosophique (indépendance de l’esprit de l’homme dans la triple science des choses intellectuelles, morales et naturelles) se dut trouver altérée, selon le temps et les lieux. Les hommes placés au berceau du monde cherchèrent et crurent découvrir les lois mystérieuses de la nature dans la cause la plus agissante sous leurs yeux.

Ainsi les prêtres de la Chaldée regardèrent la lumière dont ils étaient inondés dans leur beau climat comme une émanation de l’âme universelle ; bientôt ils attribuèrent aux astres qu’ils observoient une influence toute particulière sur l’homme et sur la nature. La lumière, diminuant de force en s’éloignant de son foyer, créoit sur son chemin du ciel à la terre des êtres dont l’intelligence varioit selon le degré de fécondité qui restoit au rayon créateur. Le système des prêtres chaldéens donna naissance à la théorie des génies : les usages et les mœurs s’enchaînèrent à la marche des saisons.

Les mages, ne considérant dans la lumière que la chaleur, firent du feu le principe de tout. Et comme il y avoit selon les mages une matière brute qui résistoit à l’action du feu, delà les deux principes : l’espritet la matière, le bien et le mal. Parle feu ou la chaleur se reproduisoient l’âme humaine et les génies de la religion secrète des Chaldéens.

Les prêtres d’Égypte se persuadèrent, au bord du Nil, que l’eau étoit l’agent d’une âme universelle pour la reproduction des corps. Ayant remarqué qu’il y a dans l’homme un esprit et dans l’animal un instinct, ils en conclurent une intelligence qui tend à s’unir à la matière, cette intelligence voulant toujours produire des choses parfaites, et la matière s’opposant toujours à la perfection. Mais il paroît qu’ils regardoient le bon et le mauvais principe comme également matériels, ce qui faisoit une doctrine d’athéisme et de matérialisme chez le peuple le plus superstitieux de la terre.

Aujourd’hui que les Indes nous sont mieux connues, que leurs langues sacrées sont dévoilées aux savants de l’Europe, nous trouvons dans ces immenses régions des systèmes métaphysiques de toutes les sortes, des cultes de toutes les formes, même de la forme chré-

tienne; nous trouvons trois principes excellents, bien que mêlés de choses extravagantes : l’existence d’un Dieu suprême, l’immortalité de l’âme, et la nécessité morale de faire le bien.

Mais cette nécessité morale de la philosophie indienne eut une conséquence aussi inattendue que désastreuse : d’après la nécessité du bien, l’âme de l’homme devoit retourner au sein de Dieu si elle pratiquoit la vertu , ou s’emprisonner dans d’autres corps sur la terre si elle s’étoit abandonnée aux vices. Ce cercle inévitable de la société religieuse rendit la société politique stationnaire; tout s’incrusta dans des castes qui ne remuoient pas plus que ces bonzes fixés des jours entiers dans la même attitude, par esprit de sacrifice et de perfection. Ce que le matérialisme opéra en Chine et la superstition en Égypte, la philosophie l’accomplit aux Indes : elle ligatura l’homme dans son berceau et dans sa tombe.

La haute science fut donc captive dans les collèges sacerdotaux de la Chaldée, de la Perse, des Indes et de l’Égypte. Rendons justice aux Grecs; ils tirèrent la philosophie du fond des temples, comme le christianisme la fit sortir des écoles philosophiques. Ainsi la philosophie fut pratiquée secrètement par les prêtres , c’est son premier pas ; elle fut étudiée par quelques hommes supérieurs de la Grèce hors des sanctuaires, c’est son second pas ; elle fut livrée à la foule par les chrétiens, c’est son troisième et dernier pas.

Les Grecs qui dérobèrent les premiers la philosophie aux initiations furent des poètes et des législateurs, tels que Linus, Orphée, Musée, Eumolpe, Mélampe. Ensuite vinrent, dans une société plus avancée , Thalès, Pythagore, Phérécide. Voyageurs aux Indes, en Perse, en Chaldée, en Égypte, ils pénétrèrent leurs systèmes des doctrines qu’ils avoient étudiées chez les prêtres de ces contrées. Thalès, comme les Égyptiens, admit l’eau pour élément général, et devint le chef de la philosophie expérimentale ; une des branches de son école donna naissance à la philosophie morale, personnifiée dans Socrate. Pythagore engendra la philosophie intellectuelle, que divinisa Platon. Aristote, esprit positif et universel, supposa une matière éternelle et des formes mathématiques invariables renfermées dans cette matière. Le monde finit par se partager entre les deux écoles de Platon et d’Aristote, entre le système des formes et celui des idées.

Les conquêtes d’Alexandre répandirent la philosophie grecque sur le globe, où elle s’enrichit de nouvelles connoissances.

« Alexandre commanda à tous les hommes vivants d’estimer la terre habitable être leur pays, et son camp en être le château et le donjon; tous les gens de bien, parents les uns des autres, et les méchants seuls

étrangers : au demeurant, que le Grec et le barbare ne seroient point distingués par le manteau, ni à la façon de la targe, ou au cimeterre, ou par le haut chapeau, mais remarqués et discernés, le Grec à la vertu et le barbare au vice, en réputant tous les vertueux Grecs et tous

les vicieux barbares . . .

. Quel plaisir de voir ces belles et saintes épousailles,

quand il comprit dans une même tente cent épousées persiennes, mariées à cent époux macédoniens et grecs, lui-même estant couronné de chapeaux de fleurs et entonnant le premier le chant nuptial d’Hymenæus, comme un cantique d’amitié générale1 ! »

Amyot, qui introduit ici , sans le savoir , la langue et le reflet des mœurs de son siècle dans la peinture de l’âge philosophique et poli de la Grèce, n’ôte rien à la vérité des faits et leur ajoute un charme étranger. Il n’est point de mon sujet d’entrer dans le détail des sectes philosophiques2; mais je dois rappeler que la philosophie de Platon , mêlée aux dogmes chaldéens et aux traditions juives, s’établit à Alexandrie' sous les Ptolémée : tous les systèmes , toutes les opinions convergèrent à ce centre de lumières et de ténèbres, dont le christianisme débrouilla le chaos.

La philosophie des Grecs introduite à Rome ébranla le culte national dans la ville la plus religieuse de la terre. Le poète satirique Lucile, l’ami de Scipion , s’étoit moqué des dieux de Numa, et Lucrèce essaya de les remplacer parle voluptueux néant d’Épicure. César avoit. déclaré en plein sénat qu’après la mort rien n’étoit, et Cicéron, qui, cherchant la cause de la supériorité de Rome, ne la trouvoit que dans sa piété, disoit, contradictoirement, qu’à la tombe finit tout l’homme. L’épicurisme régna chez les Romains durant la majeure partie du ier siècle de Père chrétienne ; Pline, Sénèque, les poètes et les historiens l’attestent par leurs écrits, leurs maximes et leurs vers. Le stoïcisme prit le dessus quand la vertu fut élevée à la pourpre.

Ces diverses philosophies, qui ne descendoient point dans le peuple, décomposoient la société ; elles ne guérissoient point la superstition des esclaves et ôtoient la crainte des dieux aux maîtres. Les arts magiques, plus ou moins mêlés aux dogmes scolastiques, la théurgie et la goétie ramenoient des erreurs tout aussi déplorables que les mensonges de la mythologie.

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