‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 226 sur 358 · SUITE DES MOEURS DES BARBARES · texte numérisé non relu

SUITE DES MOEURS DES BARBARES

Les conducteurs des nations barbares avoient quelque chose d’extraordinaire comme elles. Au milieu de l’ébranlement social, Attila sembloit hé pour l’effroi du monde; il s’attachoit à sa destinée je ne sais quelle terreur, et le vulgaire se faisoit de lui une opinion formidable. Sa démarche étoit superbe , sa puissance apparoissoif dans les mouvements de son corps et dans le roulement de ses regards. Amateur de la guerre, mais sachant contenir son ardeur, il étoit sage au conseil , exorable aux suppliants, propice à ceux dont il avoit reçu la foi. Sa courte stature, sa large poitrine, sa tête plus large encore, ses petits yeux, sa barbe rare, ses cheveux grisonnants, son nez camus, son teint basané, annonçoient son origine1.

Sa capitale étoit un camp ou grande bergerie de bois , dans les pacages du Danube : les rois qu’il avoit soumis veilloient tour à tour à la porte de sa baraque ; ses femmes habitoient d’autres loges autour de lui. Couvrant sa table de plats de bois et de mets grossiers, il laissoit les vases d’or et d’argent , trophée de la victoire et chefs-d’œuvre des arts de la Grèce, aux mains de ses compagnons'2. C’est là qu’assis sur une escabelle le Tartare recevoit les ambassadeurs de Rome et de

1. Vir in concussionem gentis natus in mundo, terrarum omnium metus : qui nescio qua sorte terrebat cuncta, formidabili de se opinione vulgata. Erat namque superbus incessu, hue atque illuc circumferens oculos, ut elati potentia ipso quoque motu corporis appareret. Bellorum quidem amator, sed ipse manu temperans, consilio validissimus, supplicantibus exorabilis, propitius in fide semel receptis. Forma brevis, lato pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barba, canis aspersus, simo naso, teter colore, originis suæ signa restituens. (Jornand., cap. xxxv, De Reb. Get .)

2. Attilæ in quadra lignea, et nihil præter carnes. Conviviis aurea et argentea pocula quibus bibebant suppeditabantur. Attilæ poculum erat ligneum. (Ex Prise, rhetore Gothicœ Historiœ Excerpta , Carolo Cantecla.ro interprète, p. GO; Parisiis, 1606. )

Constantinople. A ses côtés siégeoient non les ambassadeurs, mais des barbares inconnus, ses généraux et capitaines ; il buvoit à leur santé, finissant, dans la munificence du vin, par accorder grâce aux maîtres du monde'. Lorsque Attila s’achemina vers la Gaule, il menoit une meute de princes tributaires, qui attendoient avec crainte et tremblement un signe du commandeur des monarques pour exécuter ce qui leur seroit ordonné2.

Peuples et chefs remplissoient une mission qu’ils ne se pouvoient eux-mêmes expliquer : ils abordoient de tous côtés aux rivages de la désolation, les uns à pied, les autres à cheval ou en chariots, les autres traînés par des cerfs 3 ou des rennes, ceux-ci portés sur des chameaux, ceux-là flottant sur des boucliers 4 ou sur des barques de cuir et d’écorce3. Navigateurs intrépides parmi les glaces du Nord et les tempêtes du Midi, ils sembloient avoir vu le fond de l’Océan à découvert5 6. Les Vandales qui passèrent en Afrique avouoient céder moins à leur volonté qu’à une impulsion irrésistible 7.

Ces conscrits du Dieu des armées n’étoient que les aveugles exécuteurs d’un dessein éternel : delà cette fureur de détruire, cette soif de sang qu’ils ne pouvoient éteindre; de là cette combinaison de toutes choses pour leurs succès, bassesse des hommes, absence de courage, de vertu, de talent, de génie. Genseric étoit un prince sombre, sujet aux accès d’une noire mélancolie; au milieu du bouleversement du monde, il paroissoit grand , parce qu’il étoit monté sur des débris.

1. Tum convivarum primum ordinem ad Attilæ dextram sedere constituerunt, secundum ad lævam : in quo nos et Berichus, vir apud Scythas nobilis, sed Berichus superiore loco. ( Ex Prise, rhet. Goth. Hist. Excerpt ., p. 48.)

Sedentes ordines salntavit. Reliquis deinceps ad hune modum honore affectis, Attila nos, ex Thracum instituto, ad parium poculorum certamen provocavit. ( Id., p. 49.)

2. Turba regum diversarumque nationum duetores, ac si satellites, absque aliqua murmuratione, cum timoré et tremore unusquisque adstabat, aut certe quod jassus fuerat exsequebatur. ( Jornand., cap. xxxvm, De Reb. Get .)

3. Fuit alius currus quatuor cervis junctus, qui fuisse dicitur regis Gothorum (Vopisc., In Vit. Aurelian.)

4. Enatantes super parma positi amnem, in ulteriorem egressi sunt ripam. (Grec. Tür., lib. iii, p. 15.)

5. Quin et Aremoricus piratum Saxona tractus Superabat, cui pelle salum sulcare Britannum Ludus, et aperto glaucum mare findere lembo.

(Apoll., In Panegyr. Avit .)

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