‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 23 sur 358 · ZÉPHIRIN · texte numérisé non relu

ZÉPHIRIN

Calixte papes.

An de J.-C.

la capacité, qu’une haute fortune se trouve resserrée dans un espri étroit et dans une âme petite, au lieu de s’étendre à l’aise dans une large tête et dans un grand cœur. Après quatorze mois de règne, l’armée ôta l’empire à Macrin aussi facilement qu’elle le lui avoit prêté.

Julie, femme de Septime Sévère et fille de Bassianus, avoit une sœur, Julia Mæsa ; celle-ci, mariée à Julius Avitus, en eut deux filles : Sœmis et la célèbre Marnée. Marnée mit au jour Alexandre Sévère, et Sœmis fut mère d’Élagabale, plus connu sous le nom altéré d’Hélio— gabale. Sœmis avoit épousé Varius Marcellus, mais on ne sait si elle n’eut point un commerce secret avec Caracalla, et si Élagabale ne fut point le fruit de ce commerce.

Après la mort de Caracalla, Mæsa, sœur de l’impératrice Julie, se retira à Émèse avec ses deux filles, Sœmis et Marnée, toutes deux veuves, et chacune ayant un fils : Élagabale avoit treize ans, Alexandre neuf. Mæsa fit donner à Élagabale la charge de grand-prêtre du soleil. Dans ses habits sacerdotaux il étoit d’une rare beauté; on le comparoit aux plus parfaites statues de Bacchus. Une légion le vit, en fut charmée , et par les intrigues de Mæsa le proclama empereur. Qu’on juge du caractère de l’armée: elle choisit Élagabale parce qu’il étoit beau, parce qu’elle le crut fils de Caracalla et de Sœmis, c’est-à-dire bâtard d’un monstre et d’une femme adultère.

Macrin dépêcha contre la légion un corps de troupes que commandoit Ulpius Julianus. Celui-ci, abandonné de ses troupes, périt par un assassinat. Un soldat lui coupa la tête, l’enveloppa, en fit un paquet, qu’il cacheta avec le sceau de Julianus, et la présenta à Macrin comme la tête d’Élagabale : Macrin déroula le paquet sanglant, et reconnut que cette tête demandoit la sienne. Après avoir perçlu une bataille contre son rival, qui déploya de la valeur, il s’enfuit, fut arrêté et massacré. Son fils, qu’il envoyoit au roi des Parthes, éprouva le même sort.

Élagabale régna donc. 11 falloit que toutes les passions et tous les vices passassent sur le trône, afin que les hommes consentissent à y placer la religion qui condamnoit tous les vices et toutes les passions.

Rome vit arriver un jeune Syrien , prêtre du soleil : le tour des yeux peint, les joues colorées de vermillon, portant une tiare, un collier, des bracelets, une tunique d’étoffe d’or, une robe de soie à la phénicienne, des sandales ornées de pierres gravées, ce jeune Syrien, entouré d’eunuques, de courtisanes, de bouffons, de chanteurs, de nains et de naines dansant et marchant à reculons devant une pierre triangulaire. Élagabale vint régner aux foyers du vieil Horace, rallu-

mer le feu chaste de Vesta , prendre le bouclier sacré de Numa et toucher les vénérables emblèmes de la sainteté romaine U

Au milieu de tant de règnes exécrables, celui d’Élagabale se distingue par quelque chose de particulier. Ce que l’imagination des Arabes a produit de plus merveilleux en fêtes, en pompes, en richesses, ne semble qu’une tradition confuse du règne du prêtre du soleil : vous verrez ces détails à l’article des mœurs des Romains. Le vice qui gouverna plus particulièrement le monde sous Élagabale fut l’impudicité: ce prince choisissoit les agents du pouvoir d’après les qualités qui les rendoient propres à la débauche1 2; dédaignant les distinctions sociales ou les avantages du génie, il plaçoit la souveraineté politique dans la puissance qui tient le plus de l’instinct et de la brute.

Il arriva qu’ayant pris plusieurs maris, il se donna pour maître tantôt un cocher du cirque, tantôt le fils d’un cuisinier3. Il se faisoit saluer du titre de domina et d'impératrice ; il s’habilloit en femme, travailloit à des ouvrages en laine. Homme et femme, prostitué et prostituée, il n’auroit pas été plus pur quand il se fut consacré au culte de Cybèle, comme il en eut la pensée4. Il donna un siège à sa mère dans le sénat auprès des consuls, et créa un sénat de femmes qui délibéraient sur la préséance , les honneurs de cour et la forme des vêtements.

Élagabale n’étoit pas cependant dépourvu de courage. Le pressentiment d’une courte vie le poursuivoit : il avoit préparé pour se tuer,

1. Fuitautem Heliogabali, vel Jovis, vel Solis sacerdos, atque Antonini sibi nomen asciverat... Vultum præterea eodem quo Venus pingitur, schemate figurabat... Heliogabalum in Palatino monte, juxta ædes imperatorias, consecravit, eique templum fecit... et Vestæ ignem, et palladium, et ancilia, et omnia Romanis veneranda in illud transfert. (Hist, Aug., lib. en.)

In penum Vestæ, quod solæ virgines solique pontifices adeunt, irrupit, et pollutus ipse omni contagione morum, cum iis qui se polluerant. (Ibid., p. 103.) Magorum genus aderat. (Ibid. )

At vero Antoninus, e Syria profectus... cultum patrii numinis celebrare supervacuis saltationibus, vestitum usurpans luxuriosum, purpura intextum atque auro, monilibusque et armillis redimitus, coronas sustinens ad tiaræ modum. (Herodian., lib. v, p. 376-377.)

Amphoras plurimas ante aras profundebat... chorosque circum aras agitabat, nullis non organis consonantibus, unaque mulieribus Phœnissis cursitantibus in orbem, cymbalaque inter manus habentibus aut tympana, omni circumstante senatu et equestri ordine. ( Id.} ibid., p. 181.)

2. Ad honores reliquos promovit commendatos sibi pudibilium enormitate mcmbrorum. (Hist. Aug., p. 474.)

3. Nupsit et coit ut et pronubum haberet, clamaretque concide, magire , et eo quidem tempore quo Zoticus ægrotabat. ( Id ., p. 472 ; Dion, lib. lxxix ; Herodian., lib. v.)

4. Jactavit autem caput inter præcisos fanaticos, et genitalia sibi devinxit.

15/i ÉTUDES HISTORIQUES.

à tout événement, des cordons de soie, un poignard d’or, des poisons renfermés dans des vases de cristal et de porphyre, une cour intérieure pavée de pierres précieuses sur lesquelles il comptoit se précipiter du haut d’une tour. Ces ressources lui manquèrent ; il vécut dans des lieux infâmes, et fut tué dans des latrines 1 avec sa mère. On lui coupa la tête ; son cadavre, traîné jusqu’à un égout, ne put entrer dans l’ouverture, trop étroite2 ; ce hasard valut à Élagabale les honneurs du Tibre, d’où il reçut le surnom de Tiberius, équivoque qui signilioit le noyé clans le Tibre ou le petit Tibère : ainsi les Romains jouoient avec leur infamie. Quand le despotime descend si bas que sa dégradation lui ôte sa force, les esclaves respirent un moment : dans les temps d’opprobre, le mépris tient quelquefois lieu de liberté. N’oublions pas, afin d’être juste, qu’Élagabale étoit un enfant; il n’avoit guère que vingt-deux ans quand il fut massacré, et il avoit déjà régné trois ans neuf mois et quatre jours: sa mère, son siècle et la nature du gouvernement dont il devint le chef le perdirent.

Les mêmes femmes dont l’ambition s’étoit trouvée mêlée au règne de Caracalla, de Macrin et d’Élagabale contribuèrent à la chute de ce dernier prince, et amenèrent l’inauguration de son successeur. Sœmis avoit déterminé son fils à créer auguste son cousin Alexandre. Élagabale, jaloux de la vertu d’Alexandre, essaya d’abord de le corrompre ; n’y pouvant réussir, il le voulut tuer ; Marnée pour le sauver le conduisit au camp des prétoriens. Une réconciliation eut lieu et dura peu. Élagabale massacré, son cousin reçut la pourpre.

Chaque empereur, en passant au trône , y laissoit quelque chose pour la destruction de l’empire : le luxe qu’Élagabale avoit exagéré dans les ameublements, les vêtements et les repas, resta. A dater de ce règne la profusion de la soie et de l’or, les largesses aux légions allèrent croissant. Le prince syrien avoit fait frapper des pièces d’or, les unes doubles et quadruples des anciennes, les autres ayant dix, cinquante, cent fois cette valeur: il distribuoit cette monnoie aux soldats, à l’exemple de ses prédécesseurs ; mais comme il comptoit par le nombre et non par le poids des pièces, il centuploit quelquefois le prix du présent : or, pour changer les mœurs d’un État il suffit d’en changer les fortunes.

V empereur Élagabale n’étant plus , on renvoya en Syrie le dieu Élagabale, introduit à Rome avec son grand-prêtre. Un décret interdit à jamais l’entrée du sénat aux femmes. Les essais du despote d’Asie

1. Àtque in latrina, ad quam confugerat, occisus. ( IJist. Aug p. 478. )

2. Dion., lib. lxxix ; Herodian., lib. v ; Hist. Aug., p. 478.

n’en avilirent pas moins les antiques institutions : Jupiter Capitolin avoit cédé sa place au Soleil, et une femme avoit siégé dans des sénatus-consultes. La religion est si nécessaire à la durée des États que même lorsqu’elle est fausse elle entraîne en s’écroulant l’édifice politique. L’ancienne société périt avec le polythéisme ; mais dans son sein s’est élevé un autre culte, prêt à remplacer le premier et à devenir le fondement d’une société nouvelle.

Alexandre Sévère, prince économe et de bon sens, consacra presque tout son règne à des réformes : dans les vieux gouvernements, l’administration se perfectionne à mesure que les mœurs se détériorent : la civilisation passe de l’âme au corps. Malheureusement Alexandre ne put détruire le mal que le temps avoit fait : les légions, séditieuses et avides, ne pouvoient plus être réformées que par le fer des barbares. Sous la quatrième année du règne de ce prince on place une révolution en Orient.

Après qu’Alexandre le Grand eut passé , et que les Romains , sans les couvrir, se furent répandus sur ses traces, la monarchie des Parthes se forma. Artaban, dernier rejeton de la dynastie des Arsacides, étoit encore sur le trône lorsque Alexandre Sévère fut mis à la tête du monde romain. Artaban avoit été ingrat envers un' de ses sujets, qui ne fut pas assez généreux pour pardonnai' l’ingratitude : il se révolte contre son maître, le renverse, et s’assied dans sa place1. 11 se nommoit Artaxerxès. Fils adultérin de la femme d’un tanneur et d’un soldat, il prétendit descendre des souverains de Babylone : on ne conteste point la noblesse des vainqueurs ; il fut ce qu’il voulut être. Proclamé l’héritier et le vengeur de Darius, il fit quitter à sa nation le nom des Parthes pour reprendre celui des Perses , établit un empire fatal à Rome, lequel, après avoir duré quatre cent vingt-cinq ans, fut renversé par les Sarrasins.

Mon content d’avoir affranchi sa patrie , Artaxerxès redemanda aux Romains les provinces qu’ils occupoient dans l’Orient : vouloit-il se faire légitimer par la gloire? On ne sait si Alexandre Sévère vainquit Artaxerxès, mais il revint à Rome, et triompha2. De là il se rendit dans les Gaules. Les mouvements des Gotlis et des Perses, aux deux extrémités de l’empire, avoient obligé les Romains à porter leurs principales forces sur le Danube et sur l’Euphrate et à retirer cinq des huit légions qui gardoient les bords du Rhin.

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