DE LA MAISON DE FRANCE
Un prince qui ne règne plus, un banni sans patrie, un soldat qui ne fait plus la guerre, est le plus indépendant des hommes : il arrive souvent qu’il cherche dans les affections du cœur de quoi remplir le vide de ses journées. Il seroit inutile de taire ce que la mort chrétienne et héroïque du prince a révélé. Le duc de Berry faillit comme
1. Dalrym., Mémoires de la Grande-Bretagne. 2. Rech. de Pasquier.
MÉMOIRES
François Ier et Bayard, Henri IV et Crillon, Louis XIV et Turenne : le roi Jean vint reprendre en Angleterre des fers qu’il préféroit à la liberté. Il y a deux espèces de fautes qui , toutes graves qu’elles doivent être aux yeux de la religion, sont traitées avec indulgence dans la patrie d’Agnès et de Gabrielle. En condamnant trop sévèrement dans ses rois les foiblesses de l’amour et le penchant à la gloire, la France craindroit de se condamner elle-même.
Msr le duc de Berry eut une de ces joies si pures que produit l’honneur, en donnant (avec tous les princes de la famille royale qui se trouvoient en Angleterre) son adhésion à la note du roi, en réponse à la proposition que lui fit faire Buonaparte de renoncer au trône de France moyennant des indemnités : cette note est un des plus beaux documents de notre histoire. Tandis que de puissants monarques étoient forcés d’abandonner leurs trônes au conquérant , un roi de France proscrit refusoit le sien à l’usurpateur qui l’occupoit : le sénat romain ne fit pas acte de propriété plus magnanime en vendant le champ où campoit Annibal.
Varsovie, 22 février 1803.
« Je ne confonds pas M. Buonaparte avec ceux qui font précédé; j’estime sa valeur, ses talents militaires; je lui sais gré de plusieurs actes d’administration, car le bien que l’on fera à mon peuple me sera toujours cher. Mais il se trompe s’il croit m’engager à transiger sur mes droits : loin de là, il les établirait lui-même, s’ils pouvoient être litigieux, par la démarche qu’il fait en ce moment.
« J’ignore quels sont les desseins de Dieu sur ma race et sur moi; mais je connois les obligations qu’il m’a imposées par le rang où il lui a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations jusqu’à mon dernier soupir; fils de saint Louis, je saurai à son exemple me respecter jusque dans les fers; successeur de François 1er, je veux du moins pouvoir dire comme lui : Nous avons tout perdu, fors l'honneur.
« Signé LOUIS. »
Et au bas :
« Avec la permission du roi mon oncle, j’adhère de cœur et d’âme au contenu de cette note.
« Signé Louis-Antoine. »
WT le duc d’Angoulême résidoit alors auprès du roi à Varsovie. Monsieur, M^r le duc de Berry, M&r le duc d’Orléans et les deux p faces ses frères alors vivants, M«r le prince de Condé, M^r le duc de Bourbon, tous exilés dans la Grande-Bretagne, envoyèrent au roi l’adhésion suivante :
SUR LE DUC DE BERRY
« Pénétrés des mômes sentiments dont S. M. Louis XVIII , roi de France et de Navarre, notre seigneur et roi, se montre si glorieusement animé dans sa noble réponse à la proposition qui lui a été faite de renoncer au trône de France, et d’exiger de tous les princes de la maison de Bourbon une renonciation à leurs imprescriptibles droits de succession à ce même trône,
« Déclarons
« Que notre attachement à nos devoirs et notre honneur ne pourront jamais nous permettre de transiger sur nos principes et sur nos droits, et que nous adhérons de cœur et d’âme à la réponse de notre roi ;
« Qu’à son illustre exemple, nous ne nous prêterons jamais à la moindre démarche qui pût avilir la maison de Bourbon et lui faire manquer à ce qu’elle se doit à elle-même, à ses ancêtres, à ses descendants;
« Et que si l’injuste emploi d’une force majeure parvenoit (ce qu'à Dieu ne plaise!) à placer de fait, et jamais de droit, sur le trône de France tout autre que notre roi légitime, nous suivrons avec autant de confiance que de fidélité la voix de l’honneur, qui nous prescrit d’en appeler jusqu’à notre dernier soupir à Dieu, aux François et à notre épée. »
Msr le duc d’Enghien envoya de son côté, au roi, son adhésion particulière :
« Sire,
« La lettre du 5 mars, dont Votre Majesté a daigné m’honorer, m’est exactement parvenue. Votre Majesté connoît trop bien le sang qui coule dans mes veines pour avoir pu conserver un instant de doute sur le sens de la réponse qu’elle me demande. Je suis François, Sire, et François resté fidèle à son Dieu, à son roi et à ses serments d’honneur : bien d’autres m’envieront peut-être un jour ce triple avantage. Que Votre Majesté daigne donc me permettre de joindre ma signature à celle de M?r le duc d’Angoulême, adhérant comme lui de cœur et d’âme au contenu de la note de mon roi.
« Signé Louis-Antoine-EIenri de Bourdon. »
Ettenheim, ce 22 mars 1803.
Quels sentiments! quelle signature! et quelle date ! Lorsqu’on lit à cette époque l’histoire des deux France, ancienne et nouvelle, qui existoient en même temps, on ne sait de laquelle on doit être plus fier : les succès héroïques sont pour la France nouvelle, les malheurs héroïques pour l’ancienne ; nos princes avoient tout emporté des grandeurs de notre patrie, ils n’y avoient laissé que la victoire.
MÉMOIRES