VOYAGES DU PRINCE
Monseigneur le duc de Berry, établi à Londres, alloit une fois tous les mois faire sa cour au roi à Hartwell ; il visitoit aussi son ancien général, Msr le prince de Condé. Le roi avoit écrit à ce dernier ces paroles charmantes : « Jouissez, mon cher cousin, du même repos que le plus illustre de vos aïeux goûta volontairement sous les lauriers ; tout vous sera Chantilly. » Cependant le héros de Friedberg et de Berstheim ne conduisoit plus ses amis dans ses superbes allées de Chantilly, au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisoient ni jour ni nuit L N’ayant rien à laisser au duc de Berry, son royal élève, il lui légua par son testament ses vieux compagnons d’armes. On voit quelle opinion il s’étoit formée du prince par la lettre qu’il lui écrivit alors : « Sans doute, lui dit-il, votre existence est cruelle; mais nous avons fait notre devoir. Ce n’est plus à moi, dans la circonstance présente, c’est à vous à relever l’étendard royal, et à nous tous à marcher sous vos ordres. Votre extrême jeunesse a pu nécessiter pendant quelque temps l’inconvenance que vous fussiez sous les miens ; mais tant qu’il me restera un peu de force, je me ferai gloire d’être votre premier grenadier. » M. Pitt avoit conçu la même idée du prince, et Buonaparte lui-même en parloit avec une haute estime. Les hommes supérieurs peuvent errer dans leur opinion; mais lorsqu’ils rencontrent la vérité* ils augmentent le prix du mérite jugé de toute la valeur attachée à l’autorité du juge.
Hors ces devoirs de famille si chers à son cœur, et qu’il remplissoit avec exactitude, M^r le duc de Berry n’en connoissoit point d’autres à Londres: il avoit secoué le joug de la société. Renfermé chez lui, il vivoit au milieu de quelques amis dont il faisoit les délices. Il avoit tout ce qu’il falloit pour rendre charmante la vie privée : de l’esprit, de la grâce, de la gaieté, du goût pour les arts, de l’ordre dans les affaires, de la régularité dans les habitudes, une humeur caressante, une bonté infinie. Fait pour la lumière, il aimoit l’ombre; mais quelque chose du prince lui restoit dans la condition commune, et l’on sentoit qu’il étoit plutôt caché que perdu dans les rangs obscurs de la société. Ses loisirs en Angleterre lui permirent de s’abandonner à diverses