‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 292 sur 358 · juillet · texte numérisé non relu

juillet

SUR LE DUC DE BERRY

les aînés de leurs rois ont gouverné la France, et qu’il faut que Buonaparte tombe pour leur sûreté comme pour celle du monde. »

Une fois M°r le duc de Berry fut prêt à passer en France. Il avoit formé le projetée rejoindre, avec deux personnes seulement, les royalistes de l’intérieur. « Il me suffira, disoit-il, de trouver cinquante braves pour me recevoir. » Au moment de s’embarquer , il écrivit ces mots à M. de Mesnard : « L’entreprise est audacieuse : je suis bien sûr que cela ne vous arrêtera pas; mais songez que vous êtes père. » Ainsi le prince, qui recherchoit pour lui les périls, craignoit de les faire partager à ses amis. M. le comte de La Ferronnays, qui soupçonnoit d’inexactitude les renseignements arrivés de la côte de France, proposa au prince d’aller sonder le terrain ; le prince lui répondit par cette admirable lettre :

Hartwell, ISO 9.

« J’ai reçu hier matin ta lettre d’avant-hier, mon cher Auguste. Je te remercie de tes bons conseils ; je trouve dans tout ce que tu me dis assez de sagesse et de raison ; et ce que j’aime encore mieux, j’y trouve une preuve de plus de ton attachement pour moi; mais, mon ami, tes réflexions sont trop tardives et sont inutiles. Tout ce que tu me dis, je me le suis déjà dit à moi-même : je n’ai jamais partagé ta confiance dans le succès de notre expédition ; je crois fermement que nous marchons à la mort, et c’est ce qui fait que je ne veux pas m’arrêter. Tu sais trop, mon cher Auguste, les absurdités qui ont été débitées sur notre compte; tu sais combien on nous reproche de n’avoir pas combattu avec la Vendée, de n’avoir pas mêlé notre sang à celui des royalistes : il faut faire taire la calomnie, et tu es trop mon ami pour me conseiller le contraire. Tu connois mes opinions sur les guerres civiles et ceux qui les fomentent; je me croirois traître au roi, traître à la France, et le plus coupable des hommes si, pour ma propre gloire, ou pour mon intérêt personnel, je cherchois à la rallumer et à ramener sur cette fidèle Vendée les malheurs qui déjà furent le prix de son dévouement à notre cause. Mais puisque l’on nous assure que, lassés d’être opprimés, les royalistes se décident d’eux-mêmes à reprendre les armes, puisqu’ils nous le font dire et qu’ils demandent un prince, rien ne m’empêchera d’aller les rejoindre. Je combattrai à leur tête, je mourrai au milieu d’eux, et mon sang versé au champ d’honneur, abreuvant le sol de la patrie, rappellera du moins à la France qu’il existe des Bourbons et qu’ils sont encore dignes d’elle. Mon vieux Nantouillet et toi, mon ami, vous partagerez mon sort : je ne vous plains pas. Tu seras enterré à mes côtés; c’est un moyen très-bon pour couvrir ce que tu appelles ta responsabilité. Quant à ta proposition d’aller avant moi sonder le terrain et vérifier les faits, elle n’a pas le sens commun, et tu me connois assez pour être bien sûr que je ne consentirai jamais à ce que mon ami s’expose pour moi à un danger que je ne partagerois pas avec lui.

MÉMOIRES

« Adieu; je serai à Londres après-demain à cinq heures. J’irai passer la soirée chez ta belle-mère : nous causerons de tout cela. Embrasse ta femme et tes enfants; je te quitte pour aller à la chasse. »

Lorsque l’usurpateur, dans l’orgueil de la prospérité, cherchoit à flétrir de grandes infortunes, qu’il devoit lui-même connoître, l’ancienne race royale pouvoit-elle mieux repousser que par cette lettre les calomnies de la nouvelle dynastie? Quel est ici l’homme supérieur, ou de Buonaparte insultant publiquement les Bourbons dans sa proclamation aux provinces de l’ouest, ou du duc de Berry répondant, dans le secret de l’amitié, à des outrages si cruels et si peu mérités? On peut dire que toute la mort de WT le duc de Berry est dans cette lettre généreuse et sublime.

L’entreprise n’eut pas lieu : seulement un soldat1, envoyé à la découverte, y perdit la vie. La fortune refusa à Msr le duc de Berry la mort de Charette pour lui réserver celle de Henri IV : elle vouloit le traiter en roi.

Une autre fois des révolutionnaires subalternes cherchèrent à attirer Msr le duc de Berry sur le continent. Ils racontoient que les royalistes étoient prêts à se soulever en Normandie, que la seule présence du prince produiroit une révolution. Le piège fut découvert ; le prince ne descendit point au rivage, où sa tête avoit été mise à prix. Il s’est rencontré depuis un homme qui a livré la tête du fds de France pour rien.

Quelque temps avant l’époque où l’on voulut sacrifier WT le duc de Berry, un étranger se présenta en Angleterre pour proposer aux Bourbons d’assassiner l’usurpateur. Il faut voir de quel air le prince de Condé reçoit cette proposition, et comme il en écrit à Monsieur. « Cet homme m’a proposé tout uniment, dit-il, de nous défaire de l’usurpateur par le moyen le plus court. Je ne lui ai pas donné le temps de m’achever les détails de son projet , et j'ai repoussé cette proposition avec horreur, en l’assurant que si vous étiez ici , vous feriez de même ; que nous serions toujours les ennemis de celui qui s’est arrogé la puissance et le trône de notre roi, tant qu’il ne les lui rendroit pas; que nous avions combattu cet usurpateur à force ouverte, que nous le combattrions encore si l’occasion s’en présentoit, mais que jamais nous n’emploierions de pareils moyens, qui ne pouvoient convenir qu’à des jacobins... Après cela j’ai dit à l’homme qui étoit venu qu’il n’y avoit que l’excès de son zèle qui eût pu le porter à venir nous faire une

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