‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 30 sur 358 · Vopisc., in Vit. Aurelian.; Hist. Aug · texte numérisé non relu

Vopisc., in Vit. Aurelian.; Hist. Aug

Philippe

emp.

Fabien

pape.

An de J. -G 244-249.

Rome caduque ne portoit qu’en souffrant un grand citoyen : quand par hasard elle en produisoit un , comme une mère épuisée elle n’avoit plus la force de le nourrir. Mysithée mourut, peut-être empoisonné par Philippe, qui lui succéda dans la charge de préfet du prétoire. Dès ce moment le bonheur abandonna Gordien : il y a des esprits faits pour paroître ensemble, et qui sont leur complément mutuel. Les sociétés à leur naissance réparent facilement la perte d’un homme habile; mais quand elles touchent à leur terme, si des gens démérité qui leur restent viennent à manquer, tout tombe.

Le nouveau préfet du prétoire était Arabe et fils d’un chef de brigands. Philippe, d’abord associé à Gordien, finit par l’immoler. Gordien s’abaissa à demander successivement le partage égal du pouvoir, le rang de césar, la charge de préfet du prétoire, le titre de duc ou de gouverneur de province, enfin la vie : le meurtrier lui refusa tout, excepté de petites funérailles. Le dernier descendant des Gracquescomptoit. à peine vingt-trois années : l’humble tombeau du jeune empereur romain s’éleva loin du Tibre, au confluent du Chaboras et de l’Euphrate, à quelque distance des ruines de cette Babylone qui vit pleurer Israël auprès des sépulcres des grands rois.

Philippe, proclamé auguste, et son fils césar, conclurent la paix avec Sapor, et vinrent à Rome. Jugez de l’état où Rome étoit parvenue : on ne sait si l’on doit placer à l’époque de l’avénement de Philippe l’existence de deux empereurs, un Marcus, philosophe de métier, et un Severus Hostilianus. On ne connoît que les noms de ces deux titulaires du monde; on ignore même s’ils ont régné.

G’est aussi à compter de cette époque qu’on nomme tyrans, pour les distinguer des empereurs, les prétendants à l’empire, lesquels, élus par les légions, n’étoient pas avoués du sénat. Il n’y avoit pourtant entre ces hommes également oppresseurs que l’inégalité de la fortune : on donnoit au succès le titre que l’on refusoit au malheur.

On est encore dans le doute sur la vérité d’un fait grave : Philippe étoit-il chrétien? Les preuves sont foibles, et nous aurons dans la suite d’assez méchants princes de la foi sans revendiquer celui-ci. Mais c’est une marche historique à signaler que la coïncidence de l’élévation à l’empire d’un Goth dans Maximin et peut-être d’un chrétien dans Philippe.

Philippe célébra les jeux séculaires (en 2ù8, 21 avril) : Horace les avoit chantés sous Auguste; jeux mystérieux, solennisés pendant trois nuits à la lueur des flambeaux au bord du Tibre ', et qu’aucun

L Zosim., lib. ii.

homme ne voyoit deux fois dans sa vie : ils accoinplissoient alors line période de mille ans pour l’ancienne Rome ; ils furent interrompus. Plus de mille autres années s’écoulèrent avant qu’un prince de la Rome nouvelle les rétablît, sous le nom de jubilé, l’an 1300 de l’ère vulgaire. Boniface VIII officia avec les ornements impériaux; deux cent mille pèlerins se trouvèrent réunis à la fête. Clément VI, Urbain VI et Paul II fixèrent successivement le retour du jubilé, le premier à la cinquantième, le second à la trente- troisième, le dernier à la vingtcinquième année: Clément, en considération de la brièveté de la vie ; Urbain, en mémoire du temps que Jésus-Christ a passé sur la terre; Paul, pour la rémission plus prompte des fautes. Les esclaves et les étrangers n’assistoient point aux jeux séculaires de Rome idolâtre : les infortunés et les voyageurs étoient appelés au jubilé de Rome chrétienne.

Philippe fit la guerre aux Garpiens, peuples habitants des monts Carpathes, dans le voisinage des Goths. Ces derniers avoient commencé dès le règne d’Alexandre Sévère à recevoir un tribut des Romains : les Carpiens voulurent obtenir la même faveur, et furent vaincus.

Tout à coup s’élèvent deux nouveaux empereurs , Saturnien en Syrie, Marinus en Mésie. Dèce, dont le nom rappelle la première grande invasion des barbares, étoit né de parents obscurs ; élevé au consulat ou par ses talents ou par les révolutions qui faisoient surgir indistinctement le mérite et la médiocrité, le vice et la vertu , Dèce se trouva chargé de punir les partisans de Marinus : ils le forcèrent de prendre sa place, de marcher contre Philippe et de lui livrer bataille. Les crimes étoient tombés dans le droit commun, et les guerres civiles formoient le tempérament de l’État. Philippe fut vaincu et tué à Vérone1, son fils égorgé à Rome.

On raconte de ce jeune homme que depuis l’âge de cinq ans il n’avoit jamais ri ; il ne monta point au trône, et perdit les joies de l’enfance : il les eût gardées s’il fût resté sous la tente de l’Arabe. Dans ces temps un prince ne périssoit presque jamais seul , ses enfants étoient massacrés avec lui. Cette leçon répétée ne corrigeoit personne : on trouvoit mille ambitieux, pas un père.

Tel étoit l’état des hommes et des choses à l’avénement de Dèce : tout hâtoit la dissolution de l’État.

Les barbares n’avoient rien devant eux, sauf le christianisme, qui les attendoit pour les rendre capables de fonder une société, en bénissant leur épée.

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