DE DÈCE OU DECIUS A CONSTANTIN
La véritable histoire des barbares s’ouvre avec le règne de Dèce. On les va maintenant mieux connoître ; ils vont donner un autre mouvement aux affaires; ils vont mêler les races, multiplier les malheurs, accomplir les destinées du vieux monde, commencer celles du monde nouveau. Aux courses rapides, aux incursions passagères que les Calédoniens faisoient dans la Grande-Bretagne, les Germains et les Franks dans les Gaules, les Quades et les Marcomans sur le Danube, les Perses et les Sarrasins en Orient < les Maures en Afrique, succéderont des invasions formidables : les Goths paraîtront; les autres barbares, campés sur les frontières, les pousseront, les suivront. Il semble déjà que le bruit des pas et les cris de cette multitude font trembler le Capitole.
Les Goths, peut-être de l’ancienne race des Suèves, et séparés d’elle par Cotualde, les Goths, fds des conquérants de la Scandinavie, dont ils avoient peut-être chassé les Cinabres, a voient étendu leur domination sur une partie des autres barbares, les Bastarnes, les Venèdes, les Saziges, les Rhoxolans, les Slaves, ou Vandales, ou Esclavons, les Antes et les Alains, originaires du Caucase L Odin, leur premier législateur, fut aussi leur dieu de la guerre, à moins qu’on ne suppose
1. Consultez, pour cette histoire embrouillée des barbares, Bayer, Gatterer, Adelung, Schlœzer, Reineggs, Malte-Brun, etc., etc. Ces savants hommes ont des systèmes contradictoires : l’un ne voit en Germanie que des Suèves et des non-Suèvcs ; l’autre veut que les Slaves soient les Vandales; celui-ci fait des Slaves des Venèdes, et rcconnoît des Slaves mêlés et des Slaves proprement dits. Les Suèves deviennent des Allamans, les Allemands d’aujourd’hui, etc., etc. Au milieu de tout cela, il faut encore trouver place pour le système par la division des langues, la race finnoise, caucasienne, que sais-je? J’ai présenté ici au lecteur, et dans Yexposition de ce discours, ce qui m’a semblé le moins obscur. Je crois avoir été le premier à recueillir les noms et le nombre des hordes de l’Amérique septentrionale ( Voyage en Amérique ) ;
d’eux Odin : en le plaçant dans le ciel, ils ne firent qu’une seule et même chose de la loi et de la religion. Odin avoit un temple à Upsal, où l’on immoloit tous les neuf ans deux hommes et deux animaux de chaque espèce, si toutefois Odin, Upsal et son temple existoient dans ces temps reculés \ ou si même ils ont jamais existé.
Dans le siècle des Antonins, au moment où l’empire romain arrivoit au plus haut point de sa puissance, les Goths firent leur premier pas, et s’établirent à l’embouchure de la Vistule. Les colonies des Vandales, ou sorties de leur sein, ou Slaves enrôlés à leur suite, se répandirent le long des rivages de l’Oder, des côtes du Mecklembourg et de la Poméranie. Les Goths séparés en Ostrogoths et en Visigoths, Goths occidentaux et Goths orientaux, se subdivisèrent encore par bandes ou tribus sous les noms d’Hérules, de Gépides, de Burgondes ou Bourguignons, de Lombards 2. Si l’on ne veut pas que ces derniers soient d’origine gothique, il faudra du moins admettre qu’ils étoient devenus Goths par la conquête, et qu’ensuite détachés de la confédération gothique, quand celle-ci vint à se briser, ils fondèrent les monarchies des Burgondes et des Lombards.
malgré l’aridité et la confusion des traditions de ces sauvages, il est moins difficile de s’en faire une idée approximative que de répandre quelque clarté sur l’histoire des peuples germaniques. Les Romains, qui ignoroient les langues de ces peuples, ont tout confondu; et quand ces peuples se sont civilisés, déjà loin de leur origine, ils n’ont plus trouvé que quelques chansons et des traditions orales mélangées de fables et de christianisme. Malheureusement la grande Histoire des Goths de Cassiodore est. perdue, et il ne nous en reste que- l’abrégé de Jornandès. Grotius a donné une édition des écrivains goths. Agathias et surtout Procope offrent une des grandes sources de l’histoire gothique. Jornandès parle de quelques chroniques des Goths en vers, citées par Ahlavius ; et l’on a dans la traduction des quatre évangiles par Ulphilas le plus ancien monument de la langue teutonîque. Il est du ive siècle. Ulphilas avoit été obligé d’inventer des lettres inconnues pour exprimer certains sons de la langue des Goths. Cette traduction est antérieure de plus de quatre cent quatre-vingts années au serment de Charles, en allemand, dans Nithard (842), et de plus de cinq siècles au chant teutonique qui célèbre la victoire de Louis, fils de Louis le Bègue, sur les Normands,, en 881. La chronique de Marius, qui commence à l’an 455 et finit à l’an 581, contient des renseignements sur les Goths et sur les Bourguignons. On a une généalogie des rois goths, publiée d’après un manuscrit du monastère de Moissac.
L Adam de But. me, Saxo gram. Les Eddas , les Saggas , V Histoire de Suède , etc.
2. On fait descendre les Burgondes ou Bourguignons des Vandales, Slaves ou Venèdes conquis par les Goths. Ils étoient ennemis des Allamans (Ammien Marcellin,
1 i v . xxviii ; Pline, Hist. Nat., iv).. Une tradition les faisoit venir des soldats romains qui gardoient vers les rives de l’Elbe les forteresses de Drusus (Ouose, liv. vii). Paul Warnefrid (le diacre) place le berceau des Goths et des Lombards dans la Scandinavie. Entre les règnes d’Auguste et de Trajan on trouve les Lombards établis sur L’Elbe et l’Oder (Velletus Paterculus,. ii).
Les Goths levèrent leur camp, firent un second pas, se montrèrent sur les confins de la Dacie, et bientôt arrivèrent au Pont-Euxin. Le roi qui gouvernoit alors leur monarchie héréditaire se noinmoit Amala; il prétendoit descendre des Anses 1 ou demi-dieux des Goths.
Trajan en subjuguant les Daces au delà du Danube rendit, sans le savoir, l’empire voisin de ses destructeurs. Les Goths ne furent connus sous leur véritable nom que pendant le règne de Caracalla : quand Home l’eut appris, elle ne l’oublia plus.
Fiers de leurs conquêtes, grossis de toutes les hordes qu’ils s’étoient incorporées, les Goths, comme un torrent entlé. par des torrents, se précipitèrent sur l’empire vers l’époque de la chute de Philippe et l’élévation de son successeur.
Conduits par leur roi Cniva, ils inondent la Dacie, franchissent le Danube, forcent Martianopolis à se racheter, se retirent, reviennent, assiègent Nicopolis, emportent Philippopolis d’assaut, égorgent cent mille habitants et emmènent une foule de prisonniers illustres2. Chemin faisant, ils s’amusent à donner un maître au monde; sauvages, demi-nus, ils accordent la pourpre à Priscus, frère de Philippe, qui la leur avoit demandée. Dèce accourt avec son (ils pour s’opposer à leurs ravages; trahi par Gallus, qui veut aussi recevoir l’empire de la main des barbares, attiré dans un marais, il y reste avec son fils et son armée 3.
Dèce, prince remarquable d’ailleurs, qui vit commencer la grande invasion des barbares, s’étoit de même armé contre les chrétiens : impuissant à repousser les uns et les autres, il ne put faire face aux deux peuples à qui Dieu avoit livré l’empire. Cette persécution amena des chutes que saint Cyprien attribue au relâchement des mœurs des fidèles 4. Dans l’amphithéâtre de Carthage, le peuple crioit : « Cyprien aux lions! » L’éloquent évêque se retira5. Denis d’Alexandrie fut sauvé ; ses disciples le cachèrent. Grégoire le Thaumaturge invita ses néophytes à se mettre en sûreté et se tint lui-même à l’écart sur une colline déserte. L’exécution du prêtre Pionius à Smyrne, de Maxime en Asie, et de Pierre à Lampsaque, est restée dans les fastes de la
1. Proceres suos non puros homines, sed semideos, id est Anses vocavere. — Horum ergo, ut suis fabulis ferunt, primus fuit Gaapt, qui genuit Halmal, Halmal vero genuit Augis, Augis genuit eum qui dictus est Amala, a quo et origo Amalorum decurrit. (Jornand., De Reb. Getic.,p. 607.)