CHAPITRE XI
VIE PRIVÉE DU PRINCE. ANECDOTES DU COCHER, DU VALET DE PIED ET DU PIQUEUR. PENSION DE M. DE PROVENCHÈRE.
Adoré de sa maison, M§r le duc de Berry y établit un ordre parfait; non cet ordre naturel à la médiocrité de l’esprit, mais celui qui tient à la délicatesse de l’âme et qui donne l’indépendance : il vouloit que cet ordre, établi pour lui-même, se retrouvât encore parmi ses domestiques. Quand ils plaçoient une somme à la caisse d’épargne, il doubloit cette somme, afin de les encourager à l’économie et de les rendre prévoyants pour l’avenir. Excellent maître, sa bonté n’avoit d’autre défaut que d’être impatiente comme son humeur. Il avoit plusieurs fois signifié à un cocher qu’il ne vouloit plus être mené par lui. « Tu
SUR LE DUC DE BERRY
es trop vieux pour travailler, lui disoit-il brusquement, va-t’en. » Le cocher, non moins déterminé à rester, déclaroit qu’il avoit une nombreuse famille, et qu’il falloit qu’il travaillât. « Et que ne disois-tu cela plus tôt? s’écrie le prince: c’est une autre affaire. J’augmente de 1,200 francs ta pension de retraite ; mais, bon homme, je t’en prie, repose-toi. »
Depuis quelque temps le prince entendoit toute sa maison retentir du nom d’un certain Joseph , qu’on ne cessoit d’appeler dans les jardins, les cours, les vestibules. Il ordonne qu’on lui amène cet homme, qu’il ne connoissoit pas. « Eh bien, Joseph! lui dit-il, c’est donc toi qui mènes ma maison? Tu me parois faire la besogne de tout le monde. Es-tu marié? as-tu des enfants? » Joseph, tremblant, répond : u Oui, monseigneur. » Les gages de Joseph furent doublés.
Aubry étoit le premier piqueur du prince, souvent loué, souvent grondé, suivant la fortune de la chasse. Un rendez-vous est donné à Compiègne. Aubry reçoit l’ordre de s’y trouver à huit heures précises du matin. Le prince, arrivé plus tôt, ouvre la chasse à sept heures et demie. Aubry, exact à huit heures, entend la chasse au loin dans la forêt. A midi, Msr le duc de Berry rentre fatigué, le cerf égaré, les chiens en défaut. 11 demande Aubry avec les marques de la plus vive impatience. On trouve Aubry qui se cachoit : on l’amène tout interdit devant Monseigneur. « Aubry, s’écrie le prince, quelle est la punition des gens qui ne sont pas exacts? » Aubry ne peut répondre. « Tu ne le sais pas? dit le prince : eh bien, moi, je le sais : c’est de payer une amende, et je la paye. » Il lui remet une somme pour ses enfants.
Il n’oublioit jamais les services qu’on lui avoit rendus. Sa reconnoissance alla chercher jusqu’en Amérique M. de Provenchère , son premier valet de chambre, que l’âge et les infirmités retenoient aux États-Unis. Par une rare délicatesse, M§r le duc de Berry nomma pour son trésorier ce vieux serviteur; et c’est à ce titre qu’il recevoit une pension, quoique le prince n’eût jamais ni trésor ni cassette.