‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 318 sur 358 · Unctis fülciferi senis diebus. Martial, Epigr · texte numérisé non relu

Unctis fülciferi senis diebus. Martial, Epigr

SUR LE DUC DE BERRY

M. le comte de Mesnard , premier écuyer de Mme la duchesse de Berry, lui donna la main gauche pour monter dans son carrosse, ainsi qu’à Mme la comtesse de Béthisy : le duc de Berry leur donnoit la

main droite. M. le comte de Clermont-Lodève, gentilhomme d’honneur du prince, étoit derrière le prince en attendant que Son Altesse Royale rentrât, pour le suivre ou le précéder.

Alors un homme, venant du côté de la rue de Richelieu, passe rapidement entre le factionnaire et un valet de pied qui relevoit le marchepied du carrosse. Il heurte le dernier, se jette sur le prince, au moment où celui-ci, se retournant pour rentrer à l’Opéra, disoit à Mme la duchesse de Berry : a Adieu, nous nous reverrons bientôt. » L’assassin, appuyant la main gauche sur l’épaule gauche du prince, le frappe de la main droite, au côté droit, un peu au-dessous du sein. M. le comte de Choiseul, prenant ce misérable pour un homme qui en rencontre un autre en courant, le repousse en lui disant : a Prenez donc garde à ce que vous faites. » Ce qu’il avoit fait étoit fait.

Poussé par l’assassin sur M. le comte de Mesnard, le prince porta la main sur le côté où il n’avoit cru recevoir qu’une contusion, et tout à coup il dit : « Je suis assassiné! cet homme m’a tué! » — « Seriezvous blessé, monseigneur? » s’écrie le comte de Mesnard. Et le prince répliqua d’une Voix forte : « Je suis mort, je suis mort, je tiens le poignard ! »

Au premier cri du prince, MM. de Clermont et de Choiseul , le factionnaire , nommé Deshiez , un des valets de pied, plusieurs autres personnes avoient couru après l’assassin , qui s’étoit enfui par la rue de Richelieu. Mme la duchesse de Berry, dont le carrosse n’étoit pas encore parti, entend la voix de son mari et veut se précipiter par la portière qu’on entr’ouvre. Mme la comtesse de Béthisy la retient par sa robe; un des valets de pied l’arrête pour l’aider à descendre, mais elle, s’écriant : « Laissez-moi, je vous ordonne de me laisser, » s’élance, au péril de sa vie, par-dessus le marchepied de la voiture. Le prince s’efforçoit de lui dire de loin : a Ne descendez pas! » Suivie de Mme la comtesse de Béthisy, elle court à Monseigneur, que soutenoient M. le comte de Mesnard, M. le comte de Clermont et plusieurs valets de pied. Le prince avoit retiré le couteau de son sein et l’avoit donné à M. de Mesnard, l’ami de son exil.

Dans le passage où se tenoit la garde il y avoit un banc; on assit M§r le duc de Berry sur ce banc, la tête appuyée contre le mur, et l’on ouvrit ses habits pour découvrir la blessure. Elle rendoit beaucoup de sang. Alors le prince dit de nouveau : « Je suis mort! un prêtre! venez, ma femme, que je meure dans vos bras! » Une défaillance

MÉMOIRES

survint. La jeune princesse se précipita sur son mari, et dans un instant ses habits de fête furent couverts de sang.

L’assassin, déjà arrêté par un garçon de café, nommé Paulmier, par le factionnaire Desbiez, chasseur au 4e régiment de la garde royale, et ensuite par les sieurs David, Lavigne et Roland, gendarmes, avoit été amené à la porte où il avoit commis son crime. Les soldats l’entouroient: il étoit à craindre qu’ils ne le massacrassent. M. le comte de Mesnard leur cria de ne pas le toucher. M. le comte de Clermont donna l’ordre de le conduire au corps de garde, et l’y suivit. On le fouilla : on trouva sur lui un autre poignard avec sa gaine et la gaine du poignard laissé dans la blessure. Ces objets furent donnés à M. le comte de Clermont, qui les remit à M. le comte de Mesnard.

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