PREMIER PANSEMENT DU PRINCE
Tandis que M°r le duc de Berry étoit assis sur le banc dans le passage, M. le comte de Choiseul, un valet de pied, un ouvreur de loges, avoient couru pour chercher un médecin. On leur avoit indiqué le docteur Blancheton : il demeuroit dans le voisinage, et vint à l’instant même. M. Drogard, médecin, l’avoit précédé. Ces*deux hommes de l’art trouvèrent M?r le duc de Berry dans le petit salon de sa loge où il avoit été porté. En entrant dans ce salon, le prince, qui avoit repris sa connoissance , demanda si le coupable étoit un étranger. On lui répondit que non. a II est cruel, dit le fils de France, de mourir de la main d’un François! »
Mme la duchesse de Berry s’adressa au docteur Blancheton pour connoître la vérité, promettant delà supporter avec courage : il répondit que le prince n’ayant pas rendu le sang par la bouche , c’étoit un favorable augure. M. Blancheton crut d’abord que la plaie étoit au basventre, où il trouva une grande quantité de sang épanché; mais il reconnut bientôt qu’elle étoit au-dessous du sein droit. Il la dégagea de sang caillé : le prince fut saigné au bras droit par M. Drogard. Monseigneur recouvra alors assez de force pour dire aux deux médecins : « Je suis bien sensible à vos soins, mais ils sont inutiles; je suis perdu. » M. Blancheton essaya de lui persuader que la blessure n’étoit pas profonde. « Je ne me fais pas illusion, repartit le prince ; le poignard est entré jusqu’à la garde, je puis vous l’assurer. » Mme la
SUR LE DUC DE BERRY
duchesse de Berry arracha sa ceinture pour servir de bandage et d’appareil. Elle seule a voit. conservé sa présence d’esprit dans ce moment affreux, et déployoit un caractère au-dessus des âmes communes. Le prince, dont la vue s’obscurcissoit , disoit de temps en temps : « Ma femme, êtes-vous là? — Oui, répondoit la princesse en essuyant ses pleurs ; oui, je suis là ; je ne vous quitterai jamais. »
M. Bougon, premier chirurgien ordinaire de Monsieur, instruit du malheur par M. Esquirolle, médecin de la Salpêtrière, se rendit en hâte auprès de M?r le duc de Berry : le docteur Lacroix venoit d’arriver de son côté. Le prince reconnut M. Bougon, qui l’avoit suivi à Gand et qui avoit espéré lui donner ses soins sur un autre champ de bataille. « Mon cher Bougon, lui dit-il, je suis frappé à mort. » En attendant l’application des ventouses, le dévoué serviteur d’un si bon maître suça la blessure à diverses reprises, a Que faites-vous, mon ami! dit le royal patient; la plaie est peut-être empoisonnée ! »