‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 320 sur 358 · SECOND PANSEMENT DE LA BLESSURE · texte numérisé non relu

SECOND PANSEMENT DE LA BLESSURE

Monseigneur le duc de Berry n’avoit cessé de demander un prêtre. M. le comte de Clermont étoit parti pour les Tuileries, d’où il ramena Wr l’évêque de Chartres , confident d’une conscience qui n’a rien à cacher à la terre. Le prélat, accoutumé à admirer le père, venoit s’instruire auprès du fils. Il trouva le prince dans le cabinet de sa loge, assis dans un fauteuil, soutenu par ses gens et entouré de chirurgiens ; il avoit toute sa connoissance. Le blessé tendit la main au respectable évêque, demanda les secours de la religion, en exprimant les plus vifs sentiments de foi, de repentir et de résignation. M^r l’évêque de Chartres exhorta Msr le duc de Berry à la confiance en Dieu : il lui demanda un acte général de contrition, afin de pouvoir l’absoudre, calmer ses inquiétudes et attendre le moment où il seroit possible à S. A. R. de faire une confession plus détaillée.

M. le comte de Mesnard, se flattant encore que la blessure n’étoit pas mortelle, étoit allé chercher M.sr le duc d’Angoulême. Ce prince, qui venoit de se coucher, s’habilla à la hâte, et se rendit au lieu de douleur. L’entrevue des deux frères ne peut s’exprimer. M&r le duc

d’Angoulême se jeta sur la plaie de Msr le duc de Berry, en la baisant

MÉMOIRES

et en l’inondant de ses larmes ; ses sanglots l’étouffoient : son malheureux frère étoit également incapable de parler.

Tout ceci se passoit dans le petit salon de la loge. On résolut alors de porter le prince dans une pièce voisine, où Ton établit une espèce de lit sur quatre chaises, que Ton remplaça par un lit de sangle.

Msr le duc d’Angoulême, craignant quelque nouveau danger, n’avoit pas permis à Madame de l’accompagner lorsqu’il s’étoit rendu à l’Opéra ; mais Madame n’avoit pas tardé à le suivre. Que lui importent les périls ? Est-il une douleur qui puisse se passer d’elle, une adversité qui l’ait jamais fait reculer? Madame est accoutumée à regarder la révolution en face : ce n’étoit pas la première fois que la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette prenoit soin d’un frère mourant.

Bientôt Monsieur arrive. Il faut connoître la bonté, la tendresse, le cœur paternel de ce prince pour savoir ce qu’il eut à souffrir. Monsieur s’étoit obstiné à venir seul ; mais il ne savoit pas qu’un de ses meilleurs serviteurs, M. le duc de Maillé, avoit trouvé moyen de l’accompagner et de faire la place de l’honneur de la place la moins honorée. M^r le duc de Berry témoigna le désir de donner sa bénédiction à Mademoiselle ; elle lui fut apportée par Mme la vicomtesse de Gontaut. Alors le prince, levant une main défaillante sur sa fille : « Pauvre enfant, lui dit-il, je souhaite que tu sois moins malheureuse que ceux de ma famille. » Wr le duc d’Orléans, Mme la duchesse d’Orléans, Mlle d’Orléans, qui s’étoient rencontrés au spectacle, n’avoient pas quitté le prince : le père du duc d’Enghien arriva à son tour.

On tenta les saignées de pied presque sans succès ; mais plusieurs applications successives des ventouses apportèrent quelque soulagement au prince. Le pouls se ranima, le visage se colora, le sang coula par les veines ouvertes : l’on se réjouit de voir couler ce sang!

M. le duc de Maillé et M. le comte d’Audenarde étoient allés chercher M. Dupuytren. Ce célèbre chirurgien arriva à une heure : quand il entra, il trouva le prince couché sur le côté droit : sa pâleur, ses traits altérés, sa respiration courte, le gémissement qui s’échappoit de sa poitrine, la sueur froide qui couvroit son front, le désordre de ses mouvements, le bouleversement de son lit, le sang qui inondoit ce lit, et, plus que tout cela, l’horrible blessure qui se présentoit à découvert, frappèrent de consternation un homme pourtant accoutumé aux spectacles des douleurs humaines. Le prince ne reconnoissoit point M. Dupuytren : il lui tendit affectueusement la main, en lui disant qu’il souffroit cruellement. M. Dupuytren examina la blessure, puis se retira à l’écart pour consulter avec les hommes de l’art, MM. Blancheton, Drogard, Bougon, Lacroix, Thercin, Caseneuve, Dubois, Baron,

Roux et Fournier, jeune chirurgien qui se fit distinguer par son zèle. On fut d’avis d’élargir la plaie, comme le seul moyen qui restât d’ouvrir une issue au sang épanché dans la poitrine.

M. Dupuytren se rapprocha du prince et l’interrogea sur son état ; il ne put en obtenir de réponse. Il pria Mme la duchesse de Berry de lui adresser quelques questions. La princesse se penchant, sur lui, dit à son mari : « Je vous en prie, mon ami, indiquez-moi l’endroit où vous souffrez. » Le prince se ranima à cette voix si chère, prit la main de sa femme et la posa sur sa poitrine. Mme la duchesse de Berry reprit : a C’est là que vous souffrez !» — « Oui , répondit-il avec peine : j’étouffe. »

Monsieur voulut éloigner sa fille pendant l’opération, a Mon père, dit-elle, ne me forcez pas à vous, désobéir ; » et, se tournant vers les gens de l’art : a Messieurs, faites votre devoir. » Pendant l’opération elle étoit à genoux au bord du lit, tenant le prince par la main gauche. Lorsqu’on porta le fer dans la plaie, M^r le duc de Berry s’écria : « Laissez-moi, puisque je dois mourir. » — « Mon ami, dit sa femme en pleurs, souffrez pour l’amour de moi! » Un mot de cette jeune et admirable princesse apaisoit les douleurs de son mari ; quand M^r l’évêque de Chartres parloit de religion, tout se changeoit dans le malheureux prince en acte de résignation à la volonté de Dieu.

L’opération faite, Wr le duc de Berry passa la main sur les cheveux de la princesse et lui dit : « Ma pauvre femme, que vous êtes malheureuse ! » On reconnut dans l’opération toute la profondeur de la plaie. Le couteau dont le prince avoit été frappé avoit six à sept pouces de longueur, la lame en étoit plate, étroite, à deux tranchants, comme celle du couteau de Ravaillac, et extrêmement aiguë.

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