‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 321 sur 358 · LE PRINCE AVOUE UNE FAUTE · texte numérisé non relu

LE PRINCE AVOUE UNE FAUTE

Un moment de calme suivit l’élargissement de la plaie : les mourants près d’expirer éprouvent presque toujours un soulagement qui leur laisse le temps de jeter un dernier regard sur la vie ; c’est le voyageur qui s’assied un instant pour contempler le pays qu’il a parcouru, avant de descendre le revers de la montagne. Le prince tenoit

MÉMOIRES

la main de M. Dupuytren, et le prioit de l’avertir lorsqu’il sentiroit le pouls remonter ou s’affaisser : vigilant capitaine, il posoit une sentinelle expérimentée pour n’être pas surpris par la mort, et pour s’avancer courageusement au-devant de ce grand ennemi : Mors, ubi est

Victoria tua ?

Dans cet intervalle de repos il adressa ces paroles à Mme la duchesse de Berry : « Mon amie, ne vous laissez pas accabler par la douleur; ménagez-vous pour l’enfant que vous portez dans votre sein. » Ce peu de mots fit un effet surprenant sur l’assemblée : en présence de la douleur on sent naître malgré soi un mouvement de joie : l’attendrissement redouble en même temps pour le prince qui laisse à la patrie, pour dernier bienfait, cette dernière espérance. Il s’en va, ce prince; il semble emporter avec lui toute une monarchie, et à l’instant même il en annonce une autre. O Dieu! feriez-vous sortir notre salut de notre perte même? La mort cruelle d’un fils de France a-t-elle été résolue dans votre colère ou dans votre miséricorde? est-elle une dernière restauration du trône légitime, ou la chute de l’empire de Clovis? Le prince a-t-il fui l’avenir, ou est-il allé en solliciter un plus favorable pour nous auprès de celui qui laisse quelquefois désarmer sa colère ?

Partout où Msr le duc de Berry tournoit ses yeux à demi éteints, c’étoit pour donner une marque de bonté ou de reconnoissance : tandis que M. Blancheton lui pressoit la tête pour comprimer l’horrible douleur qu’il y éprouvoit, il aperçut à quelque distance, au pied de son lit, des domestiques fondant en larmes : « Mon père, dit-il à Monsieur, je vous recommande ces braves gens et toute ma maison. »

Des vomissements survinrent. Le prince répéta plusieurs fois que le poignard étoit empoisonné. Quelque temps auparavant il avoit demandé à voir son assassin : « Qu’ai-je fait à cet homme? répétoit-il; c’est peut-être un homme que j’ai offensé sans le vouloir. » — « Non, mon fils, lui répondit Monsieur : vous n’avez jamais vu, vous n’avez jamais offensé cet homme; il n’avoit contre vous aucune haine personnelle. » — « C’est donc un insensé? » repartit le prince. O digne enfant de l’Évangile! vous mettiez en pratique le dernier conseil du saint foi de France à son fils : a Si Dieu t’envoie adversité, reçois-la bénignement 1 ! »

Il s’informoit souvent de l’arrivée du roi. « Je n’aurai pas le temps, disoit-il, de demander grâce pour la vie de l’homme. » Il ajoutoit après, en s’adressant tour à tour à son père et à son frère : « Promet-

Page 1