‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 324 sur 358 · Renaud, clans la Vie de Philippe le Bel · texte numérisé non relu

Renaud, clans la Vie de Philippe le Bel

SUR LE DUC DE BERRY

main du prince , et sentit amèrement l’impuissance de l’homme à racheter de ses jours les jours qu’il voudrait sauver.

Les compagnons de M. de Nantouillet, M. le comte de Chabot, M. le marquis de Coigny, M. le comte de Brissac, M. le vicomte de Montélégier, M. le prince de Beaufremont, M. le comte Eugène d’Astorg, étoient accourus : ils se pressoient autour de leur prince expirant , comme ils l’auraient environné au champ d’honneur. Leur douleur étoit partagée par les autres loyaux serviteurs attachés au reste de la famille royale. M. le marquis de Latour-Maubourg se tint constamment debout au pied du lit de M^r le duc de Berry : ce guerrier, qui avoit laissé une partie de son corps sur les champs de bataille, étoit là comme un noble témoin envoyé par l’armée pour assister au dernier combat d’un héros.

Nuit d’épouvante et de plaisir! nuit de vertus et de crimes ! Lorsque le fds de France blessé avoit été porté dans le cabinet de sa loge, le spectacle durait encore. D’un côté on entendoit les sons de la musique, de l’autre les soupirs du prince expirant; un rideau séparait les folies du monde de la destruction d’un empire. Le prêtre qui apporta les saintes huiles traversa une foule de masques. Soldat du Christ , armé pour ainsi dire de Dieu, il emporta d’assaut l’asile dont l’Église lui interdisoit l’entrée, et vint, le crucifix à la main , délivrer un captif dans la prison de l’ennemi.

Une autre scène se passoit près de là : on interrogeoit l’assassin. Il déclarait son nom , s’applaudissoit de son crime ; il déclarait qu’il avoit frappé M?r le duc de Berry pour tuer en lui toute sa race; que si lui , meurtrier, s’étoit échappé , il serait allé se coucher , et que le lendemain il eut renouvelé son attentat sur la personne de M&r le duc d’Angoulême. Se coucher ! pour dormir, malheureux! votre bienveillante victime avoit-elle jamais troublé votre sommeil? Dans la suite de son interrogatoire, cette brute féroce, sans attachement même sur la terre, a déclaré que Dieu n’étoit qu’un mot, qu’elle n’avoit d’autre regret que de ne pas avoir sacrifié toute la famille royale. Et le prince expirant, plein de tendresse et d’amour, n’a d’autre regret que de ne pouvoir sauver la vie de son meurtrier, et il n’accuse personne, et sa rigueur ne tombe que sur lui-même. Ce prince, qui sait que Dieu n’est pas un mot , tremble de comparaître au tribunal suprême ; le martyre lui ouvre les portes du ciel, et il ne se croit pas assez pur pour aller rejoindre le saint roi et le roi-martyr : il ne peut trouver dans son innocence l’assurance que l’assassin trouve dans son crime. Voilà les hommes tels que la révolution les a faits , et tels que la religion les faisoit autrefois.

MÉMOIRES

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