‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 332 sur 358 · PORTRAIT DU PRINCE. CONCLUSION · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU PRINCE. CONCLUSION

Ici finit l’histoire de la vie et de la mort de Charles-Ferdinand d’Artois, lils de France, duc de Berry : il ne nous reste plus rien à dire de ce prince, si ce n’est quelque chose de sa personne. Il avoit la tête grosse, comme le chef des Capets, la chevelure mêlée, le front ouvert, le visage coloré, les yeux bleus et à fleur de tête, les lèvres épaisses et vermeilles. Son cou étoit court, ses épaules un peu élevées, ainsi que dans toutes les grandes races militaires. Sa poitrine, où son cœur battoit sans défiance et sans peur, offroit une large place au poignard. Mor le duc de Berry étoit de taille moyenne, de même que Louis XIV: car c’est une erreur de croire que Louis XIV étoit d’une haute stature : une cuirasse qui nous reste de lui et les exhumations de Saint-Denis n’ont laissé sur ce point aucun doute. Le prince dont nous venons d’écrire la vie avoit la mine brave, l’air de visage franc et spirituel : sa démarche étoit vive, son geste prompt, son regard assuré, intelligent et bon, son sourire charmant. Il s’exprimoit avec élégance dans le commun discours, avec clarté dans les affaires, avec éloquence dans les passions. On retrouvoit dans M§r le duc de Berry le prince, le soldat, l’homme qui avoit souffert, et l’on se sentoit entraîné vers lui par une certaine bonne grâce mêlée de brusquerie, attachée à toute sa personne. Quant à son caractère, il se trouve peint par ses actions à chaque page de cet écrit. M§r le duc de Berry avoit passé une vie noble, mais oubliée ; il ne lui fallut que quelques heures à la fin de sa dernière journée pour acquérir une gloire que cent triomphes ne lui auroient pas obtenue : récompensé à la fois sur la terre et dans le ciel de ses vertus humaines et de ses vertus chrétiennes, lemême moment lui a donné l’immortalité et l’éternité.

Tirons au moins de notre malheur une leçon utile, et qu’elle soit comme la morale de cet écrit.

Il s’élève derrière nous une génération impatiente de tous les jougs, ennemie de tous les rois ; elle rêve la république et est incapable, par ses mœurs, des vertus républicaines. Elle s’avance ; elle nous presse, elle nous pousse : bientôt elle va prendre notre place. Buonaparte l’auroit pu dompter en l’écrasant, en l’envoyant mourir sur les champs de bataille, en présentant à son ardeur le fantôme de la gloire, afin de l’empêcher de poursuivre celui de la liberté ; mais nous,

MÉMOIRES

nous n’avons que deux choses à opposer aux folies de cette jeunesse : la légitimité, escortée de tous ses souvenirs, environnée delà majesté des siècles; la monarchie représentative, assise sur les bases de la grande propriété, défendue par une vigoureuse aristocratie, fortifiée de toutes les puissances morales et religieuses. Quiconque ne voit rien par cette vérité ne voit rien, et court à l’abîme : hors de cette vérité, théorie, chimère, tout est illusion.

Ceux donc qui ne se sentiraient pas attachés à la famille royale par tous les sentiments de respect, d’admiration et d’amour y doivent au moins tenir par leur intérêt personnel. Verser le sang d’un Bourbon, c’est ouvrir les veines de la patrie : dans l’état actuel des choses, la légitimité est la vie même de la France. Imaginez, calculez, combinez toutes les sortes de gouvernements illégitimes , en dernier résultat vous ne trouverez rien de possible, rien qui présente une apparence de durée, une existence tolérable de quelques années ou même de quelques mois. Les Bourbons retirés, le droit disparoît; alors s’ouvre l’immense carrière des faits, qui tous ont un égal droit à vous opprimer. La légitimité est en Europe le sanctuaire où repose la souveraineté, par qui seule les gouvernements subsistent. Voilez ce sanctuaire, et la souveraineté n’est plus qu’une divinité sans asile, exposée au milieu des ruines aux outrages de toutes les ambitions.

Aucune usurpation ne se pourroit accomplir sans faire naître en France la guerre civile, sans fournir un prétexte aux entreprises européennes, sans exposer notre pays aux ravages et aux contentions de la politique étrangère. La nation prétendroit-elle se gouverner ellemême? Elle l’a déjà essayé : une nouvelle démocratie amènerait un nouveau bouleversement de propriétés, la destruction de tous les intérêts nouveaux, puisque les anciens sont anéantis. Ah ! que ceux qui se sont laissé entraîner à des exagérations populaires se repentiraient alors! Triomphants le premier jour, le second ils seraient conduits à l’échafaud, la tête encore ornée des couronnes de leur victoire.

Seroit-ce une élection militaire que l’on prétendrait mettre à la place de l’hérédité légitime? Elle eut aussi lieu à Rome, cette élection : l’armée nommant son maître, et ne le recevant plus des lois, méprisa bientôt son ouvrage. Les barbares, introduits peu à peu dans les légions, s’accoutumèrent eux-mêmes à faire des empereurs ; et quand ils furent las de donner le monde, ils le gardèrent.

Si tous les hommes de probité et de talent se veulent enfin réunir dans un système monarchique, non-seulement ils épargneront à la France de nouveaux malheurs, mais ils sauveront l’Europe que menace une grande révolution. En examinant le fond des prin-

cipes, on s’aperçoit que ce qui nous divise réellement est peu de chose : on cherche moins, pour se combattre, à agir sur la raison que sur les passions. Tantôt c’est la féodalité, détruite depuis deux siècles, dont on veut faire peur aux peuples ; tantôt ce sont les missionnaires qui vont établir la guerre en prêchant la paix. Aujourd’hui, c’est une puissance occulte qui combat la puissance visible : triste invention, en vertu de laquelle on se croiroit autorisé à traiter la légitimité de la douleur comme on a traité la légitimité politique ! Mais non : il existe réellement une puissance occulte qui répare les erreurs de l’incapacité comme elle déjoue les complots du crime. Depuis trente ans ce gouvernement secret a marché auprès de tous les gouvernements publics qui se sont succédé dans notre malheureuse patrie. Placé audessus de nous dans des régions inaccessibles, nos passions peuvent s’en plaindre, mais elles ne peuvent le renverser. Cette puissance occulte, c’est l’éternelle raison des choses; c’est cette justice du ciel qui rentre dans les affaires humaines à mesure qu’on s’efforce de l’en bannir; c’est, en un mot, la Providence, qui n’auroit besoin que de se retirer un moment pour détruire l’ordre de l’univers et replonger le monde dans le chaos.

Si la mort de M^r le duc de Berry devoit nous laisser tels que nous sommes, si elle ne nous enseignoit rien sur l’excellence du sang de nos rois, sur le danger des doctrines qui ont produit le crime de Louvel, alors que l’on confie à notre piété les cendres de notre illustre prince. Nous irons déposer sur quelques rives lointaines le germe de la légitimité : la vertu attachée à ces cendres formera bientôt une société de François qui les auront suivies, et ils échapperont à l’arrêt que le ciel prononce enfin contre les peuples sans jugement et rebelles à l’expérience.

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