ARCHIVES FRANÇOISE S
Parlons de ce qui nous appartient et indiquons nos propres richesses. Rendons d’abord un éclatant hommage à cette école des bénédictins que rien ne remplacera jamais. Si je n’étois maintenant un étranger sur le sol qui m’a vu naître, si j’avois le droit de proposer quelque chose, j’oserois solliciter le rétablissement d’un ordre qui a si bien mérité des lettres. Je voudrois voir revivre la Congrégation de Saint-Maur et de Saint-Vannes dans l’abbatial de Saint-Denis, à l’ombre de l’église de Dagobert, auprès de ces tombeaux dont les cendres ont été jetées au vent au moment où l’on dispersoit la poussière du trésor des chartes : il ne falloit aux enfants d’une liberté sans loi ,
et conséquemment sans mère, que des bibliothèques et des sépulcres vides.
Des entreprises littéraires qui doivent durer des siècles demandoient une société d’hommes consacrés à la solitude, dégagés des embarras matériels de l’existence, nourrissant au milieu d’eux les jeunes élèves héritiers de leur robe et de leur savoir. Ces doctes générations, enchaînées au pied des autels, abdiquoient à ces autels les passions du monde, renfermoient avec candeur toute leur vie dans leurs études, semblables à ces ouvriers ensevelis au fond des mines d’or, qui envoient à la terre des richesses dont ils ne jouiront pas. Gloire à ces Mabillon, à ces Montfaucon, à ces Martène, à ces Ruinart, à ces Bouquet, à ces d’Achery, à ces Yaissette, à ces Lobineau, à ces Calmet, à ces Ceillier, à ces Labat, à ces Clémencet, et à leurs révérends confrères, dont les œuvres sont encore l’intarissable fontaine où nous puisons tous tant que nous sommes, nous qui affectons de les dédaigner! Il n’y a pas de frère lai, déterrant dans un obituaire le diplôme poudreux que lui indiquoit dom Bouquet ou dom Mabillon, qui ne fût mille fois plus instruit que la plupart de ceux qui s’avisent aujourd’hui, comme moi, d’écrire sur l’histoire, de mesurer du haut de leur ignorance ces larges cervelles qui embrassoient tout, ces espèces de contemporains des Pères de l’Église, ces hommes du passé gothique et des vieilles abbayes, qui sembloient avoir écrit eux-mêmes les chartes qu’ils déchiffroient. Où en est la collection des historiens de France? Que sont devenus tant d’autres travaux gigantesques? Qui achèvera ces monuments autour desquels on n’aperçoit plus que les restes vermoulus des échafauds où les ouvriers ont disparu?
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Les bénédictins n’étoient pas le seul corps savant qui s’occupât de nos antiquités; dans les autres sociétés religieuses ils avoient des émules et des rivaux. On doit aux jésuites la collection des hagiographes , laquelle a pris son nom de l’érudit qui l’a commencée. Le père Hardouin, mon compatriote, ignoroit-il quelque chose? Esprit un peu singulier toutefois. Le père Labbe doit être noté pour avoir fourni le plan et la liste des auteurs de la collection de la Byzantine et pour avoir publié les huit premiers volumes de l’édition des conciles. Le père Petau est devenu l'oracle de la chronologie. Le père Sirmond a mis au jour la notice des dignités des Gaules et les ouvrages de Sidoine Apollinaire, etc., etc.
Les prêtre» de l’Oratoire comptent dans leur ordre Charles Le Cointe, auteur des Annales ecclesiastici Franeorum , continuées par Gérard Dubois et par Julien Loriot, ses confrères. Nous devons à Jacques Le Long la Bibliothèque historique de la France , corrigée et augmentée par Fevret de Fonlette, etc., etc.
La magistrature parlementaire, le chancelier à sa tête, étoit elle-même un corps lettré qui commandoit des travaux et ne dédaignoit pas d’y porter la main. On le verra quand j’indiquerai les manuscrits à consulter, et les entreprises arrêtées par l’action révolutionnaire.
L’Académie des Inscriptions travailloit de son côté aux fouilles de nos anciens monuments : je n’ai pas compté dans ses Mémoires moins de deux cent cinquante sept articles sur tous les points litigieux de notre archéologie. On trouve les membres de cette illustre académie chargés de la direction de plusieurs grands travaux qui s’exécutoient avec le concours des lumières de diverses sociétés, sous le patronage du gouvernement. Plus heureuse que la Congrégation de Saint-Maur, l’Académie des Inscriptions existe encore ; elle voit encore à sa tête ses chefs vénérables, les Dacier, les Sacy, les Quatremère de Quincy, savants de race, comme les Bignon, les Valois, les Sainte-Marthe, et dont les confrères continuent d’être parmi nous les fidèles interprètes de l’antiquité.
Auprès de ces trois grands corps des bénédictins, des magistrats et des académiciens, se trouvoient des hommes isolés, comme les Du Cange, les Bergier, les Lebœuf, les Bullet, les Decamps et tant d’autres : leurs dissertations consciencieuses ont jeté la plus vive lumière sur les points obscurs de nos origines. Il est inutile d’indiquer ce qu'il faut choisir dans ces auteurs. Quel puits de science que Du Cange! on en est presque épouvanté.
Je recommande surtout à nos historiens futurs une lecture sérieuse des
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conciles, des annales particulières des provinces, et des coutumes de ces provinces, tant latines que gauloises : c’est là qu’avec les vies des saints pour les huit premiers siècles de notre monarchie se trouve la véritable histoire de France.
Et néanmoins, ces matériaux imprimés, dont le nombre écrase l'imagination, ne sont qu’une partie des documents à consulter. Les archives, le cabinet ou le trésor des chartes, les rôles et les registres du parlement, les manuscrits de la bibliothèque publique et des autres bibliothèques, doivent appeler l’attention. Ce n’est pas tout que de chercher les faits dans des éditions commodes , il faut voir de ses propres yeux ce qu’on peut nommer la physionomie des temps, les diplômes que la main de Charlemagne et celle de saint Louis ont touchés, la forme extérieure des chartes, le papyrus, le parchemin, l’encre, l’écriture , les sceaux, les vignettes; il faut enfin manier les siècles et respirer leur poussière. Alors, comme un voyageur à des régions inconnues, on revient avec son journal écrit sur les lieux, et un portefeuille rempli de dessins d’après nature.
Dans une note substantielle, M. Champollion-Figeac a donné des renseignements que je me fais un devoir de reproduire.
« On se proposa, il y a déjà longtemps, de réunir en une seule collection générale tous les documents authentiques relatifs à l’histoire de France. Colbert et d’Aguesseau jetèrent les premiers fondements de cette collection. L’établissement, en 1759, du Dépôt de législation , assemblage méthodique de toutes les lois du royaume, qui fut porté à plus de trois cent mille pièces, et qui doit exister encore, soit à la chancellerie, soit aux archives royales, amenoit, comme une de ses dépendances naturelles, la réunion de tous les monuments historiques qu’il étoit possible de découvrir, et Louis XV ordonna cette réunion en 1762, sous le ministère de M. Bertin. Des arrêts du conseil (8 octobre 1763 et 18 janvier 1764) réglèrent l’ordre du travail, celui des dépenses , appelèrent le zèle et le concours de tous les savants vers ce grand but d’utilité publique, établirent en 1779 des conférences très-propres à régulariser tant d’honorables efforts, les excitèrent de plus en plus par de nouvelles dispositions ajoutées aux précédentes, en 1781, sous le ministère de M. de Maurepas, et augmentèrent en 1783, par l’influence de M. d’Ormesson, les fonds destinés aux dépenses du cabinet. M. de Calonne proposa en 1 785 de nouveaux moyens d’émulation , qui furent généralement utiles , et le clergé s'y associa en 1786, en ajoutant aux fonds accordés par le roi un supplément pris sur les dépenses qu’il affectoit à l’histoire de l’Église.
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Les états des provinces imitèrent ce généreux exemple ; les ordres de M. de Colonne procurèrent en 1787 le concours de tous les intendants; et l’organisation du travail, sagement centralisée dans les mains de l’historiographe de France, Moreau, sous l’autorité du ministère, rendit tous ces efforts propices et fructueux. Les hommes instruits de tous les pays recherchoient l’honneur d’y concourir ; le roi honoroit leur empressement, et récompensoit leurs plus notables services par des grâces de tous genres. La congrégation de Saint-Maur et celle de Saint-Vannes avoient échelonné leurs plus habiles ouvriers sur tous les points de la France où cpielque recherche étoit à faire. Les documents arrivoient en abondance, tout sembloit assurer la prochaine publication du Rymer françois, mieux conçu, plus utile que celui d’Angleterre; un arrêt du conseil, du 10 octobre 1788, assuroit déplus en plus ce précieux résultat à l’histoire de France, et l’impression du premier volume, contenant les instruments de la première race, avançoit rapidement, quand la révolution survint. Un décret du 14 août 1790 ordonna le transport de tous les documents historiques à la Bibliothèque royale; bientôt on querella, et on supprima ensuite les fonds spéciaux qui leur étoient affectés, et il fallut oublier durant trente-six ans ces vénérables archives de la monarchie françoise.
« Les travaux des Baluze, Du Cange, Dupuy, d’Achéry, Martene et Mabillon, avoient assez prouvé qu’il existoit hors du trésor des chartes de la couronne une foule de documents d’un grand intérêt, quelquefois d’une grande importance, pour l’histoire et le droit public du royaume. On comprit dès lors l’insuffisance relative des deux grands ouvrages entrepris par ordre du roi, le recueil des ordonnances et celui des historiens de France. Ce dernier, d’après son plan, sagement conçu, étoit purement historique, n’admettoit pas les actes d’administration générale émanés de l’autorité royale, et le premier n’embrassoit que les ordonnances des rois de la troisième race. Il y avoit donc, malgré les Capitulaires de Baluze, des lacunes immenses pour les temps écoulés depuis l’origine de la monarchie jusqu’à l’avénement des Capétiens. Elles ne pouvoient être comblées que par cette foule de chartes et d’actes de toutes espèces déposés, ou plus généralement oubliés, dans les nombreux chartriers des villes, des églises, des monastères, des compagnies judiciaires et des grandes maisons. Il s’agissoit de reconstruire par leur témoignage les annales véridiques et complètes de la France et par leur réunion en un dépôt commun, de créer un centre perpétuel pour toutes les recherches ordonnées par le gouvernement ou entreprises par des particuliers.
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« Ce plan n’effraya point par son étendue ceux qui l’avoient conçu , ni l’autorité qui devoit en assurer l’accomplissement. Mais le travail sur les chartes et diplômes de l’histoire de France comprenoit deux parties distinctes, quoique étroitement liées entre elles : 1° la table générale des chartes imprimées: M. de Bréquignv fut chargé de la rédiger, et il en publia trois volumes in-folio, commençant par une lettre du pape Pie 1er à l’évêque de Vienne, qu’on croit de l’année 142 ou bien 166, et finissant avec le règne de Louis VII, en 1179 : l’impression du quatrième volume fut interrompue à la page 568, arrivant à l’année 1213; quelques recueils des bonnes feuilles ont été conservés; 2° la réunion la plus nombreuse possible soit de chartes originales, publiées ou inédites, soit de copies fidèles de toutes les chartes et autres instruments historiques et non publiés; on y joignit les inventaires d’un grand nombre de chartriers ou d’archives, plusieurs cartulaires et le dépouillement de ceux de la Bibliothèque du Roi, des terriers, des collections de pièces formées par des particuliers, des portefeuilles laissés par des savants dont les travaux étoient analogues à la nature du dépôt, enfin quelques ouvrages manuscrits intéressant l’histoire de France, et qu’on ne négligea jamais de sauver de la dispersion : tel est le magnifique manuscrit sur vélin contenant le procès de Jeanne d’Arc, et connu sous le nom de Manuscrit de d’Urfé.
« Le but final de l’entreprise étoit arrêté dès son origine même dans la pensée de ceux qui la dirigeoient; mais pour atteindre ce but, outre tout leur zèle et toutes leurs lumières, il leur falloit le secours du temps, et ce secours leur manqua. On avoit fait pressentir que la collection générale de ces diplômes pourroit un jour être publiée en entier; le roi en avoit donné l’espérance au monde savant en 1782, et quelques années après le premier volume de la collection des chartes et les deux volumes des lettres du pape Innocent III (le plus habile jurisconsulte de son siècle, et qui n’eut pas moins d’influence sur les affaires de la France que sur celles des autres États de la chrétienté ) étoient déjà sous presse, !e premier par les soins de M. de Bréquigny, et les deux autres par ceux de M. du Theil , qui en avoit recueilli à Rome tous les matériaux. Le dépôt lui-même prenoit une consistance qui accroissoit son utilité; il devenoit le centre de ces grands travaux historiques qui seront un éternel honneur pour les lettres françoises, et de précieux modèles pour tous les peuples jaloux de leur propre renommée. On y venoit puiser à la fois pour le recueil des ordonnances, le recueil des historiens de France, l’art de vérifier les dates, et la nouvelle collection des conciles; époque à jamris
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mémorable de noire histoire littéraire, où, sous la même protection et par le seul effet de la munificence royale, les presses françaises produisoient à la fois ces quatre grandes collections, dont le mérite égaloit l’étendue, et en même temps la Calha Christiane/ , la collection des chartes, les lettres historiques des papes, la tab’e chronologique des chartes imprimées, l’histoire littéraire de la France et les histoires particulières des provinces par les Bénédictins, le glossaiie françois de Sainte-Palaye et Mouchet, le Froissard complet de M. Dacier, les notices et extraits des manuscrits, et les mémoires de l’Académie des Eelles-Letties, qui ont fondé et propagé dans le monde savant les plus solides principes de l'érudition classique. Ces prospérités littéraires étoient dans tout leur éclat en 1789, et en 4 791 il ne restoit que le douloureux souvenir de tant de glorieuses entreprises. «
M. Champollion parle de l’interruption de ces travaux, mais il ne dit pas quelle en fut la cause immédiate; je le vais dire :
Le 19 juin 1792 Condorcet monta à la tribune de l’assemblée nationale, et prononça ce discours :
« C’est aujourd’hui l’anniversaire de ce jour mémorable où l’Assemblée constituante en détruisant la noblesse a mis la dernière main à l’édifice de l’égalité politique. Attentifs à imiter un si bel exemple, vous l’avez poursui\ ie jusque dans les dépôts qui servent de refuge à son incorrigible vanité. C’est aujourd’hui que dans la capitale la raison brûle au pied de la statue de Louis XIV ces immenses volumes qui attestoient la vanité de cette caste. D’autres vestiges en subsistent encore dans les bibliothèques publiques, dans les chambres des comptes, dans les chapitres à preuve et dans les maisons des généalogistes. 11 faut envelopper ces dépôts dans une destruction commune. Vous ne ferez point garder aux dépens de la nation ce ridicule espoir qui semble menacer l’égalité. Il s’agit de combattre la plus ridicule, mais la plus incurable de toutes les passions. En ce moment même elle médite encore le projet de deux chambres, ou d’une distinction de grands propriétaires, si favorables à ces hommes qui ne cachent plus combien l’égalité pèse à leur nullité personnelle.
« Je propose en conséquence de décréter que tous les départements sont autorisés à brûler les titres qui se trouvent dans les divers dépôts. »
L’Assemblée, après avoir décrété l’urgence, adopte à l’unanimité le projet de Condorcet, qui venoit de dire, dans les dernières phrases de son discours, tout ce qu’on répète aujourd’hui : nous en sommes à la parodie.
Le 2 2 février 1793 il fut ordonné de brûler sur la place des Piques trois cent quarante-sept volumes et trente-neuf boîtes.
Condorcet, malgré tous ses soins, ne se tint pas si fort assuré de l’égalité qu’il ne s’en précautionnât d’une bonne dose dans le poison qu’il portoit habituellement sur lui.
En 1793, le ministre Rolland écrivit aux conservateurs de la Bibliothèque pour leur enjoindre de livrer les manucrits : ils répondirent qu’ils étoient prêts à obéir, mais ils prirent la liberté de faire observer humblement qu’il falloit aussi détruire Y Art de vérifier les dates, et le Dictionnaire de Moréri, comme empoisonnés d’un grand nombre d’articles pareils à ceux dont on vouloit avec tant de raison purger la terre. Plus tard , le comité de salut public décréta que les armes de France seroient enlevées de dessus les livres de la Bibliothèque ; on passa un marché avec un vandale pour cette entreprise, qui devoit coûter un million cinq cent trente mille francs. L’écu de France étoit taillé à l’aide d’un emporte-pièce, et remplacé par un morceau de maroquin. Quand les armes se trouvoient appliquées sur une feuille du volume, on coupoit cette feuille. Ne pourroit-on pas aujourd’hui reprendre cette belle opération?
Le cabinet des médailles fut dénoncé : les médailles d’or et d’argent dévoient être portées à la Monnoie pour y être fondues. L’abbé Barthélemy s’adressa à Aumont, ami de Danton, qui fit casser le décret. Danton ne faisoit fondre que les hommes. Un comédien ambulant, ensuite garde-magasin, sollicita la place de conservateur des manuscrits; interrogé s’il pourroit les lire, il répondit : « Sans doute; j’en ai fait. « De précieux manuscrits furent vendus à la livre aux épiciers; d’autres, envoyés à Metz, servirent à faire des gargousses. On chargea nos canons avec notre vieille gloire : tous les coups portèrent, et elle fit éclater notre gloire nouvelle.
La république aristocratique du Directoire procéda d’une autre manière que la république démocratique de la Convention; elle ordonna de corriger dans Racine, Bossuet et Massillon, tout ce qui sentoit la religion et la royauté. Des hommes de mérite se consacrèrent à ces élucubrations philosophiques : le travail sur Racine fut achevé, je ne sais par qui.
Il se peut que nous n’ayons pas aujourd’hui la stupide fureur d’un sage de la Convention ni la naïve animosité d’un citoyen du Directoire; mais aimons-nous mieux ce qui lut? Irions-nous même jusqu’à prendre la peine de corriger ce pauvre Racine, qui auroit pu faire quelque chose si Boileau ne lui eût gâté le goût et s’il fût né de notre temps? Il avoit des dispositions.
Et pourtant, puisque nous ne sommes plus touchés que des seuls faits
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nous devrions reconnoître que le passé est un fait, un fait que rien ne peut détruire, tandis que l’avenir, à nous si cher, n’existe pas. Il est pour un peuple des millions de millions d’avenirs possibles ; de tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé, qui n'apparoîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant et une chimère.
De l’édition commencée des catalogues des chartes et de l’impression de ces chartes, épîtres et documents, il n’est échappé, comme on vient de le lire dans la notice de M. Champollion, que quelques exemplaires; le reste a été mis au pilon. Les volumes imprimés, publiés par Bréquigny et de- La Porte du Theil, Diplomata, Chartæ, Epistolœ et alla Documenta ad res Francicas spectantia, sont précédés de prolégomènes où l'histoire de l’entreprise est racontée, et où l’on trouve ce qu’il est nécessaire de savoir sur les documents contenus dans ces volumes.
Les preuves matérielles de la fausseté d’un acte sont assez faciles à distinguer, quand on a un peu étudié la calligraphie; les Bénédictins ont donné sur cela de bonnes règles; mais il y a des évidences internes d’après lesquelles les jeunes annalistes se doivent aussi décider. Par exemple, il ne nous reste que six diplômes royaux de Khlovigh; et sur ces six diplômes un seul est intégralement authentique. Comparez le style et la manière dont ces pièces sont souscrites : vous lirez au bas ,de l’acte de la fondation du monastère de Saint-Pierre-le-Vif, à Sens: Ego Chlodoveus , in Del nomme, rex Francorum , manu propria signavi et suscripsi; comme si Khlovigh parloit latin, écrivoit en latin, signoit en latin, en défigurant son nom par l’orthographe latine! Après cette prétendue signature, viennent les signatures aussi incroyables de Khlotilde, des quatre fils du roi, de sa fille, de l’archevêque de Reims, etc.
Le diplôme authentique est une lettre dictée, adressée à Euspice et à Maximin : Khlovigh leur donne le lieu appelé Micy et tout ce qui est du domaine royal entre la Loire et le Loiret. Cette lettre commence ainsi : Chlodoveus , Francorum rex, vit inluster, et finit par ces mots : ita fiat ut ego Chlodoveus volui. Au-dessous on lit seulement : Eusebius episcopus confrmavi. Voilà le maître; un évêque-truchement traduit ses ordres. Voilà le Frank dans toute la simplicité sali que : fiat : ego volui.
Le Glossaire de Sainte-Palaye et Bréquigny, continué par Mouchet, se compose de cinquante-six volumes in-folio, dont deux seuls sont imprimés; on n’a sauvé de l’édition que trois exemplaires; le reste est en manuscrit. Chaque volume contient de quatre à cinq cents colonnes, et depuis quatre cents jus-
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qu'à huit cents articles; c’est un répertoire composé sur le plan du Glossaire latin de Du Cange, et du Glossaire du Droit françoie de De Laurièïes; il traduit souvent les articles du premier en y ajoutant. Le moyen âge tout entier est par ordre alphabétique dans cet immense recueil.
Ces rois de France, qui nous maintenoient dans une ignorance crasse afin' de nous mieux opprimer, ces rois qui auroient dû naître tous à la fois de nos jours, pour apprendre à mépriser eux et leurs siècles, avoient cependant la manie de favoriser les lettres. L’idée de ces grandes collections de diplômes leur étoit venue de bonne heure, on ne sait trop pourquoi. Montagu , secré^ taire et trésorier des chartes sous Charles Y, avoit commencé, ou plutôt continué le catalogue général des documents historiques; il nous apprend que ses prédécesseurs avoient été obligés d’abandonner leurs investigations, faute d’argent pour les suivre. Henri II ordonna d’ouvrir le trésor des chartes à Jean du Tillet. Ce greffier du parlement, l’homme le plus versé dans nos antiquités qui ait jamais paru , avoit conçu dans presque toutes ses parties le vaste plan accompli sous les rois Louis XIY, Louis XV et Louis XVI, avec l’appui du gouvernement, l’encouragement du clergé, et les veilles des grands corps lettrés de la France.
« Ayant à très-grand labeur et dépense, dit du Tillet au roi, compulsé l’infinité des registres de votre parlement, recherché les librairies et titres de plusieurs églises, j’entreprins dresser par forme d’histoires et ordre des règnes, toutes les querelles de cette troisième lignée régnante avec ses voisins, les domaines de la couronne par provinces, les lois et ordonnances depuis la salique, par volumes et règnes et par recueils séparés, ce qui concerne les personnes et maisons royales , et la forme ancienne du gouvernement des trois états, et ordre de justice dudit royaume, avec les changements y survenus. » %
Du Tillet met à la suite de ses recueils des inventaires des chartes, comme preuves et éclaircissements. Un exemple montrera son exactitude : « Promesse de Éléonor, royne d’Angleterre, de faire hommage au rov Philippe des duchés de Guyenne et comté de Poitou, en juillet 1134. Au trésor, layette anglia G, et sac non coté. »
Ces inventaires de du Tillet sont le modèle des catalogues modernes des chartes.
Après du Tillet, Pierre Pithou et Marquard Freher formèrent le plan d’une collection des historiens de France, plan que commença à exécuter André Duchesne, justement surnommé le père de notre histoire ; son fils François con-
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tinua son ouvrage, qui devoit avoir quatorze volumes, et dont cinq sont imprimés. Colbert confia à une assemblée de savants le soin de poursuivre cette entreprise. Ces savants n’étoient rien moins que Lecointe, Du Cange, Wion d’Hérouval, Adrien de Valois, Jean Gallois et Baluze. Du Cange proposa une autre distribution que [celle de Duchesne, avec l’insertion des pièces nouvellement découvertes.
L’archevêque de Reims, Charles -Maurice Le Tellier, reprit le projet sous le patronage de Louvois, son frère, et voulut charger dom Mabillon de la direction des travaux. Le chancelier d’Aguesseau, en 1717, forma deux sociétés de gens de lettres, pour s’occuper du recueil de Duchesne. On a un plan de Du Cange, des remarques de l’abbé Gallois, un mémoire de l'abbé des Tbuileries, des observations de l’abbé Grand : lesquels plan, remarques, mémoires et observations, ont puissamment contribué à la confection des Berum Gallicarum et Francicarum Scriptores de dom Bouquet. Lancelot, Lebcuf. Secousse, Gilbert, Foncemagne, Sainte-Palave, conféroient de ces recherches chez M. d’Argenson, chez le chancelier de Lamoignon, ou chez M. de Malesherbes, son fils; suite de noms, à compter depuis André Duchesne, que nous pouvons opposer aux noms les plus illustres de l’Europe.
Désirons qu’un temps vienne, et que ce temps soit prochain, où ces grands desseins, étouffés par la barbarie révolutionnaire, seront repris, où l’on achèvera de cataloguer ces manuscrits de la Bibliothèque (je ne sais plus si je dois dire royale ou nationale) qui gisent misérablement inconnus. On y pourroit rencontrer non-seulement des documents de l’antiquité franke, mais des ouvrages de l’antiquité grecque et latine. Des auteurs que nous n’avons plus, ou que nous avons mutilés, se voyoient encore aux xe, xie et xne siècles : un Tacite, un Tite-Live, un Ménandre, un Sophocle, ont peut-être échappé aux Condorcet du moyen âge. Désirons qu’on améliore le sort des hommes honorables qui veillent aux dépôts de la science, qui succombent sous le poids d’un travail qu’accroissent chaque jour, en se multipliant, et les livres et les lecteurs. Désirons qu’on augmente le nombre des élèves de l’École des Chartes. Quand les Dacier [et les van Praet, quand les autres vénérables savants qui nous restent auront passé de ces tombeaux des temps appelés bibliothèques à leur propre tombeau, qui déchiffrera nos annales? La patrie des Mabillon subira-t-elle la honte d’aller chercher en Allemagne des interprètes de nos diplômes? Faudra-t-il qu’un Champollion germanique vienne lire sur nos monuments la langue de nos pères, morte pour nous? Désirons enfm qu’on ne s’obstine pas à agrandir le bâtiment de la Bibliothèque sur
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le terrain où elle existe aujourd'hui, et qu’on adopte le beau plan d’un habile architecte pour réunir le temple de la science au palais du Louvre : ce sont là les derniers vœux d’un François.