‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 51 sur 358 · Vit. S. Babol. in And. Du Ch. Hist.Fr. Scrip · texte numérisé non relu

Vit. S. Babol. in And. Du Ch. Hist.Fr. Scrip

5. J’ai tracé dans Les Martyrs les portraits de Dioclétien, de Galerius et de Constantin avec la fidélité historique la plus scrupuleuse : au lieu de les refaire, qu’il me soit permis de les rappeler.

« Dioclétien a d’éminentes qualités; son esprit est vaste, puissant, hardi ; mais son caractère, trop souvent foible, ne soutient pas le poids de son génie. Tout ce qu’il fait de grand et de petit découle de l’une ou de l’autre de ces sources. Ainsi l’on remarque dans sa vie les actions les plus opposées : tantôt c’est un prince plein de fermeté, de lumières et de courage, qui brave la mort, qui connoît la dignité de son rang, qui force Galerius à suivre à pied le char impérial comme le dernier des soldats ; tantôt

augmenta les fortifications des frontières ; battit, à l’aide de ses associés et de ses généraux, les Blemmyes en Égypte, les Maures en Afrique, les Franks, les Allamans, les Sarmates en Europe; il sema la division parmi les Goths, les Vandales, les Gépides, les Bourguignons, qui se consumèrent en guerres intestines. Ceux des barbares du Nord que l’on avoit faits prisonniers furent ou distribués comme esclaves aux habitants des territoires de Trêves, de Langres, de Cambrai, de Beauvais et de Troyes, ou adoptés comme colons , nommément quelques tribus de Sarmates, de Bastarnes et de Carpiens.

c’est un homme timide, qui tremble devant ce même Galerius, qui flotte irrésolu entre mille projets, qui s’abandonne aux superstitions les plus déplorables, et qui ne se soustrait aux frayeurs du tombeau qu’en se faisant donner les titres impies de Dieu et d’Eternité. Réglé dans ses mœurs, patient dans ses entreprises, sans plaisirs et sans illusions, ne croyant point aux vertus, n’attendant rien de la reconnoissance, on verra peut-être ce chef de l’empire se dépouiller de la pourpre par mépris pour les hommes et afin d’apprendre à la terre qu’il étoit aussi facile à Dioclétien de descendre du trône que d’y monter.

« Soit foiblesse, soit nécessité, soit calcul, Dioclétien a voulu partager sa puissance avec Maximien, Constance et Galerius. Par une politique dont il se repentira peutêtre, il a pris soin que ces princes fussent inférieurs à lui et qu’ils servissent seulement à rehausser son mérite. Constance seul lui donnoit quelque ombrage, à cause de ses vertus ; il l’a relégué loin de la cour, au fond des Gaules, et il a gardé près de lui Galerius. Je ne vous parlerai point de Maximien auguste, guerrier assez brave, mais prince ignorant et grossier, qui n’a aucune influence. Je passe à Galerius.

« Né dans les buttes des Daces, ce gardeur de troupeaux a nourri dès sa jeunesse, sous la ceinture du chevrier, une ambition effrénée. Tel est le malheur d’un État où les lois n’ont point fixé la succession au pouvoir; tous les cœurs sont enflés des plus vastes désirs ; il n’est personne qui ne puisse prétendre à l’empire ; et comme l’ambition ne suppose pas toujours le talent, pour un homme de génie qui s’élève, vous avez vingt tyrans médiocres qui fatiguent le monde.

« Galerius semble porter sur son front la marque ou plutôt la flétrissure de ses services; c’est une espèce de géant, dont la voix est effrayante et le regard horrible. Les pâles descendants des Romains croient se venger des frayeurs que leur inspire ce césar en lui donnant le surnom d ' Arment arius . Comme un homme qui fut affamé la moitié de sa vie, Galerius passe les jours à table et prolonge dans les ténèbres de la nuit de basses et crapuleuses orgies. Au milieu de ces saturnales de la grandeur, il fait tous ses efforts pour déguiser sa première nudité sous l’effronterie de son luxe ; mais plus il s’enveloppe dans les replis de la robe du césar, plus on aperçoit le sayon du berger.

« Outre la soif insatiable du pouvoir et l’esprit de cruauté et de violence, Galerius apporte encore à la cour une autre disposition bien propre à troubler l’empire : c’est une fureur aveugle contre les chrétiens. La mère de ce césar, paysanne grossière et superstitieuse, offroit souvent, dans son hameau, des sacrifices aux divinités des montagnes. Indignée que les disciples de l’Evangile refusassent de partager son idolâtrie, elle avoit inspiré à son fils l’aversion qu’elle sentoit pour les fidèles. Galerius a déjà poussé le foible et barbare Maximien à persécuter l’Église; mais il n’a pu vaincre encore la sage modération de l’empereur. »

Au moment de triompher, le christianisme eut à soutenir une persécution générale. Poussé par Galeries, qu’excitoit sa mère, adoratrice des dieux des montagnes, Dioclétien assembla un conseil de magistrats et de gens de guerre. Ce conseil fut d’avis de poursuivre les ennemis du culte public. L’empereur envoya consulter Apollon de Milet : Apollon répondit que les justes répandus sur la terre l’empêchoient de dire la vérité; la pythonisse se plaignoit d’être muette. Les aruspices déclarèrent que les justes dont parloit Apollon étoient les chrétiens. La persécution fut résolue. On en fixa l’époque à la fête des Terminales, dernier jour de Tannée romaine1, jour réputé heureux et qui devoit mettre fin à la religion de Jésus. Dioclétien et Galerius se trouvoient à Nicodémie.

L’attaque commença par la démolition de la basilique bâtie dans cette ville, sur une colline, et environnée de grands édifices2. On y chercha l’idole, qu’on n’y trouva point.

Le décret d’extermination portoit en substance : Les églises seront renversées et les livres saints bridés ; les chrétiens seront privés de tous honneurs, de toutes dignités, et condamnés au supplice sans distinction d’ordre et de rang; ils pourront être poursuivis devant les tribunaux, et ne pourront poursuivre personne, pas même en réclamation de vol, réparation d’injures ou d’adultère; les affranchis redeviendront esclaves3.

C’est toujours par l’effet rétroactif des lois ou par leur déni que les grandes iniquités sociales s’accomplissent : le refus de justice est sur le point où l’homme se trouve plus éloigné de Dieu. Un édit particulier frappoit les évêques, ordonnoit de les mettre aux fers et de les forcer à abjurer.

La persécution, d’abord locale, s’étendit ensuite à toutes les provinces de l’empire. La maison de l’empereur fut particulièrement tourmentée. Valérie, fdle de Dioclétien, et Prisca sa femme, accusées de christianisme, sacrifièrent; Dorothée, le premier des eunuques, Gorgonius, Pierre, Judes, Mygdonius et Mardonius, souffrirent. On mit du sel et du vinaigre dans les plaies de Pierre; étendu sur un gril, ses chairs furent rôties comme les viandes d’un festin4. On jeta pêle-mêle dans les bûchers femmes, enfants et vieillards; d’autres victimes, entassées dans des barques, furent précipitées au fond de la mer 5.

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