‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 62 sur 358 · CONSTANTIN · texte numérisé non relu

CONSTANTIN

emp.

Marcellin

Eusèbe,

Melchiade,

SlLVESTRE,

Marc , Jules 1er papes.

An de J.-C.

tioche, d’Alexandrie et d’Athènes, les Alexandre, les Athanase, les Grégoire, les Basile, les Chrysostome, lesquels, renouvelant la philosophie, l’éloquence et les lettres, poussèrent l’esprit humain hors des vieilles règles, le firent sortir des routines où il avoit sf longtemps marché sous la domination des anciens génies et d’une religion tombée. Les Pères de l’Église latine, saint Paulin, saint Hilaire, saint Jérôme, saint Ambroise , saint Augustin conduisirent l’Occident à la même rénovation.

Les discours et les actions de ces prêtres attiroient l’attention principale du gouvernement; les généraux et les ministres furent relégués dans une classe secondaire d’intérêt et de renommée. Les conciles prirent la place des conseils, ou plutôt furent les véritables conseils du souverain, qui se passionna pour des vérités ou des erreurs que souvent il ne comprenoit pas. Le monde païen essayoit de lutter avec ses fables surannées et les systèmes discrédités de ses sages contre un siècle qui l’entraînoit.

Le christianisme avoit eu à supporter les persécutions du paganisme ; les rôles changent : le christianisme va proscrire à son tour le paganisme. Mais étudiez la différence des principes et des hommes.

Les païens^ comme les chrétiens, ne tinrent point obstinément à leur culte, ne coururent point au martyre : pourquoi? Parce que le polythéisme étoit à la fois l’idée fausse et l’idée décrépite, succombant sous l’idée vraie et rajeunie de l’unité d’un Dieu. L’ancienne société ne trouva donc pas pour se défendre l’énergie que la société nouvelle eut pour attaquer.

Jusque alors les mouvements du monde civilisé avoient été produits par les impulsions d’un culte corporel, les réclamations de la liberté, les usurpations du pouvoir, enfin par les passions politiques ou guerrières; un autre ordre de faits commence : on s’arme pour les vérités ou les erreurs du pur esprit. Ces subtilités métaphysiques, obscures, qui le seront toujours, qui firent couler tant de sang, n’en sont pas moins la preuve d’un immense progrès de l’espèce humaine. Plus l’homme s’éloigne de l’homme matériel pour se concentrer dans l’homme intelligent, plus il se rapproche du but de son existence; s’il ne perdait pas quelquefois le courage physique et la vertu morale en développant sa nature divine, il atteindroit avec moins de lenteur le perfectionnement auquel il est appelé.

Avec Constantin se forme Y Église propement dite. Alors prit naissance cette monarchie religieuse qui, tendant à se resserrer sous un seul chef, eut ses lois particulières et générales, ses conciles œcuméniques et provinciaux, sa hiérarchie, ses dignités, ses deux grandes divisions

du clergé régulier et séculier, ses propriétés régies en vertu d’un droit différent du droit commun, tandis que, honorés des princes et chéris des peuples, les évêques, élevés aux plus hauts emplois politiques, remplaçoient encore les magistrats inférieurs dans les fonctions municipales et administratives, s’emparoient par les serments des principaux actes de la vie civile et devenoient les législateurs et les conducteurs des nations.

Remarquez deux choses peu observées, qui vous expliqueront la manière dont le christianisme parvint à dominer la société tout entière, peuples et rois.

Ü Église se constitua en monarchie (élective et représentative), et la communauté chrétienne en république : tout étoit obéissance et distinction de rangs dans l’une, bien que le chef suprême fût presque toujours choisi dans les rangs populaires ; tout étoit liberté et égalité dans l’autre. De là cette double influence du clergé, qui d’un côté convenoit aux grands par ses doctrines de pouvoir et de subordination, et de l’autre satisfaisoit les petits par ses principes d’indépendance et de nivellement évangélique; de là aussi ce langage contradictoire, sans cesser d’être sincère : le prêtre étoit auprès des souverains le tribun de la république chrétienne, leur rappelant les droits égaux des enfants d’Adam, et la préférence que le Rédempteur de tous accorde aux pauvres et aux infortunés sur les riches et les heureux ; et ce même prêtre étoit auprès du peuple le mandataire de la monarchie de l’Église , prêchant la soumission et ordonnant de rendre à César ce qui appartient à César.

Jamais la société religieuse ne s’altère que la société politique ne change : je vous ai déjà dit comment l’élection de l’empereur passa des camps au palais. Les révolutions se concentrèrent au foyer impérial; les guerres civiles n’arrivèrent plus que rarement par les insurrections et les ambitions militaires; elles sortirent des divisions de la famille régnante, comme il advient dans les empires despotiques de l’Orient.

Sous Constantin on voit paroître, avec l’établissement de l’Église, cette espèce d’aristocatie à la façon moderne, qui ne remplaça jamais dans l’empire le patriciat auquel Rome dut sa première liberté. Constantin multiplia, s’il n’inventa pas, les titres'de nobilissime, declarissime, d’illustre, de duc, de comte (dans le sens honorifique de ces deux derniers mots). Ces titres, avec ceux de baron et de marquis , d’origine purement barbare, ont passé à la noblesse de nos temps. Ainsi à l’époque dont nous discourons une transfusion d’éléments se prépare : au premier autel de Constantinople, autel qui fut chrétien,

se rattache un des premiers anneaux de la chaîne de la nouvelle société. Si les créations politiques de Constantin ne furent point l’effet immédiat du christianisme, elles en furent l’effet médiat. Tout tend à se mettre de niveau dans la cité : avancer sur un point et rester en arrière sur un autre ne se peut : les idées d’une société sont analogiques, ou la société se dissout.

Les institutions de la vieille patrie mouroient donc avec le vieux culte. Le paganisme depuis la disparition de l’âge religieux et de l’âge héroïque s’étoit rarement mêlé à la politique; il sanctifioit quelques actes de la vie du citoyen ; il protégeoit les tombeaux ; il présidoit à la dénonciation du serment; il consultoit le ciel touchant le succès d’une entreprise; il honoroit l’empereur vivant, lui offroit des libations, lui immoloit des victimes et couronnoit ses statues; il Tadmettoit après sa mort au rang des dieux : là se bornoit à peu près l’action du paganisme. Les devins, astrologues et magiciens, venus d’Orient, ajoutèrent quelques fourberies aux mensonges des oracles réguliers.

Mais avec le ministre chrétien s’introduisit la sorte de puissance nationale que les brahmanes de l’Inde, les mages de la Perse, les druides des Gaules, les prêtres chaldéens, juifs, égyptiens, tous serviteurs d’une religion plus ou moins allégorique et mystique, avoient jadis exercée. Le sanctuaire réagit sur les idées du pouvoir en raison du plus ou moins d’immatérialité du dieu et de son plus grand rapprochement de la vérité religieuse. L’idolâtrie auroit mal servi et n’auroit jamais enfanté l’espèce d’aristocratie qu’impatronisa Constantin. Aussi, lorsque Julien essaya de revenir au polythéisme il dédaigna les titres et le régime nouveau de la cour. Il n’y eut après le règne de ce prince que l’aristocratie de fraîche invention qui se put soutenir, parce que l’ordre ecclésiastique dont elle dérivoit s’établit : ce quiretraçoit l’ancienne aristocratie disparut; les souvenirs ne surmontent point les mœurs; en voici la preuve.

Constantin avoit formé dans son autre Rome un patriciat à l’instar du corps fameux qu’immortalisèrent tant de grands citoyens. Cette noblesse ressuscitée acquit si peu de considération, qu’on rougissoit presque d’en faire partie. On proposa vainement de soutenir sa pauvreté par des pensions’, de masquer par un langage, par des habits, des us et coutumes d’autrefois une naissance d’hier : les privilèges ne

1 . Nec a stultitia ulla re honor iste videretur . Ac tune quidem et latifun-

diorum et pecuniarum auctoramento illecti, munera hæc escam quamdam esse putabant, qua ad illic figendum domicilium attrahebantur. (Themistii Orut. lit, p. 48; Parisiis, 1034.)

sont pas des ancêtres; l’homme ne se peut ôter les jours qu’il a ni se donner ceux qu’il n’a pas. Les sénateurs de Constantin demeurèrent écrasés sous le nom antique et éclatant de patres conscripti, dont on outrageoit leur récente obscurité.

En embrassant le christianisme et fondant l’Église , en fixant les barbares dans l’empire, en établissant une noblesse titrée et hiérarchique, Constantin a véritablement engendré ce moyen âge 1 dont on place la naissance, je l’ai déjà dit, cinq siècles trop tard.

Ce prince ne monta point au Capitole après sa victoire sur Maxence, et sembla répudier avec les dieux la gloire de la ville éternelle. 11 publia un édit favorable aux chrétiens, et plus tard un second édit pour les confesseurs et martyrs. Il accorda des immunités et des revenus aux églises et des privilèges aux prêtres. 11 ne lit point aux papes la donation inventée au vme siècle par Isidore, mais il leur céda le palais de Latran, palais de l’impératrice Fausta, et il y bâtit l’édifice connu sous le nom de Basilique de Constantin 2.

Le supplice de la croix fut prohibé3; la vacation du dimanche4 et peut-être la sanctification du samedi ou du vendredi 5 devinrent cou-

1. Il faut entendre cette expression dans le sens général : le moyen âge proprement dit n’a guère commencé qu’à Robert, fils de Hugues Cape't, et il a fini à Louis XI.

2. On croit que Constantin fit encore bâtir à Rome six autres églises : Saint-Pierre au Vatican, Saint-Paul hors des murs, Sainte-Croix-de-Jérusalem, Sainte-Agnès, Saint-Laurent hors des murs, Saint-Marcelin et Saint-Pierre, martyrs. Des domaines en Italie, en Afrique et dans la Grèce, formoient à l’église de Latran un revenu de 13,934 sous d’or. D’autres églises, à Ostie, à Albe, à Capoue', à Naples possédoient un revenu de 17,717 sous d’or. Ces églises avoient encore une redevance en aromates dans l’Egypte et l’Orient. L’église de Saint-Pierre étoit propriétaire de maisons et de terres à Antioche, à Tliarse, à Tyr, à Alexandrie, et à Cyr, dans la province de l’Euphrate. Ces terres fournissoient du nard, du baume, du storax, de la cannelle et du safran, pour les lampes et les encensoirs. Toutes ces dotations se composoient des immeubles confisqués sur les martyrs, et dont il ne se trouvoit point d’héritiers, du revenu des temples détruits et des jeux abolis. Anastase le bibliothécaire, des compilations duquel nous tirons ces détails, donne un catalogue des vases d’or et d’argent employés au service de ces églises ; le voici :

Hic fecit in urbe Roma ecclcsiam in prædio qui cognominabatur Equitius. Patenam argenteam pensantem libras viginti,ex dono Aug. Constantini. Donavit autem scyplios argenteos duos, qui pensaverunt singuli libras denas ; calicem aureum pensantem libras duas ; calices ministeriales quinque, pensantes singuli libras binas; amas argenteas binas, pensantes singulæ libras denas; patenam argenteam; chrismalem auro clusum pensantem libras quinque ; pbara coronata decem pensantia singula libras octonas ; pbara ærea viginti pensantia singula libras denas ; canthara cerostrata duodecim ærea pensantia libras tricenas. (Anast. Bibliothec., De Vit. Pontificum Roman., p. 13.)

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