‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 74 sur 358 · La défaite de Magnence · texte numérisé non relu

La défaite de Magnence

2. Corpus perliumile curvabat portas ingrediens <celsas, et velut collo munito rectam aciem luminum tendons, nec dextra vultum, nec lœva flectebat, tanquam figmentum hominis : non cum rota concuteret nutans, nec spuens, aut os aut nasum tergens vel fricans, manumve agitons visus est nunquam. (Amm., lib. xvi, cap. x.)

3. Limbis ferreis cincti, ut Praxitelis manu polita crederes simulacra, non viros. (Amm., lib. xvi, cap. x. )

4. Non ut Cineas ille, Pyrrhi legatus , in unum coactam multitudinem regum , sed asylum mundi totius adesse existimabat. (Id., ibid.)

5. Stupebat qua celeritate omne quod ubique est ominum genus conftuxerit Romam. ( Id. , ibid. )

G. Proinde Romam ingressus, imperii virtutumque omnium larem , cum venisset ad Rostra} perspectissimum priscœ potentiæ Forum obstupuit. (Id., ibid. )

7. Ammien a seulement in palatium receptus. Je me range à l’opinion de Gibbon, qui veut que ce soit l’ancien palais d’Auguste, dont Suétone dit :

Ædibus modicis neque laxitate neque cultu conspicuis, ut in quibus porticus brèves essent, albanarum columnarum, et sine marmore ullo, aut insigni payimento conclavia, ac per annos amplius quadraginta eodem cubiculo liieme et æstate mansit. (G. Sueton. Tranq. Octav., p. 109; Antuerpiæ.)

ensuite deux choses considérables : une partie des édifices de Rome, tels qu’ils existoient de son temps, l’étonnement de Constance à la vue de ces édifices. Que d’événements étoient survenus, que de jours s’étoient écoulés, pour que le maître de l’empire romain ne fût qu’un étranger dans la capitale de cet empire? pour qu’il demeurât muet d’admiration au milieu des ouvrages de tant de génies, de tant de fortunes, de tant de siècles, de tant de liberté et d’esclavage, comme un voyageur qui rencontrerait aujourd’hui Rome tout entière dans un désert! Mais ces monuments des mœurs vivantes d’un peuple ne vivent point eux-mêmes; leurs masses insensibles ne purent s’émerveiller de la petitesse de Constance, comme il s’ébahissoit de leur grandeur.

Il est un certain travail du temps qui donne aux choses humaines le principe d’existence qu’elles n’ont point en soi ; les hommes cessent, et ne sont rien par eux-mêmes, mais leurs vies mises bout à bout, leurs tombeaux rangés à la file, forment une chaîne dont la force augmente en raison de la longueur. De ces néants réunis se compose l’immortalité des empires. Le nom de Rome étoit la seule puissance qui restât à vaincre aux barbares. Rome, quoique habitée d’une foule innombrable, n’étoit plus réellement defendue que par les souvenirs de quelques vieux morts. Constance visita curieusement cette cité, dont il empruntoit l’autorité qu’on vouloit bien encore passer à sa pourpre. Il harangua le sénat et le peuple. Qu’eût répondu Marius, s’il eût mis la tête hors de sa tombe?

En parcourant les sept collines, couvertes de monuments sur leurs pentes et sommets, l’empereur se figurait à chaque pas que l’objet qu’il venoit de voir étoit inférieur à celui qu’il voyoitU Le temple de Jupiter Tarpéien, les bains, pareils à des villes de province, la masse de l’amphithéâtre, bâti de pierres tiburtines et dont les regards se fatiguoient à mesurer la hauteur, la voûte du Panthéon suspendue comme le ciel, les colonnes couronnées des statues des empereurs, et dans lesquelles on montoit par des degrés, la place et le temple de la Paix, le théâtre de Pompée, l’Odéon, le Stade, magnifiques ornements de la ville éternelle1 2. Mais au forum de Trajan, Constance s’arrêta

1. Deinde intra septem montium culmina, per acclivitates plcinitiemque posita, urbis membra collustrans et suburbana , quidquid viderat primum, id eminere inter cuncta sperabat. (Amm.)

2. Jovis Tarpeii delubra, quantum terrenis divina prœcellunt ; lavacra in modum provinciarum exstructa ; amphitheatri molem solidatam lapidis tiburtini compage , ad cujus summitatem œgre Visio humana conscendit ; Pantheum velut regionem teretem , speciosa celsitudine fornicatam ; elatosque vertices qui scansili suggestu consurgunt , priorum principum imitamenta portantes, et urbis templum, forumque

confondu, promenant ses regards sur ces constructions gigantesques que, dans leur ineffable beauté, l’historien déclare ne pouvoir décrire 1 .

Le grand roi, le monarque légitime de la Perse, le frère aîné de ce Sapor II , si funeste à Julien et à l’empire romain, Hormisdas, étoit réfugié dans cet empire. 11 accompagnoit Constance dans sa visite de Rome. L’empereur, se tournant vers son hôte, lui dit : « Si je ne puis reproduire en entier ce forum, j’espère du moins faire imiter le cheval de la statue équestre du prince. » — « Tu le peux, dit Hormisdas; . mais bâtis d’abord une semblable écurie, afin que ton cheval y soit à l’aise comme celui que nous voyons2. »

Ce même exilé, interrogé sur ce qu’il pensoit de Rome : « Ce qui m’y plaît, répondit-il, c’est que les hommes y meurent comme ailleurs3. »

Hormisdas suivit Julien dans son expédition contre les Perses, et s’entendit appeler traître par un officier de Sapor, lequel Sapor occupoit contre le droit le trône de son frère. Hormisdas vit mourir Julien; il avoit vu passer Constantin et Constance : il laissa un fils, que Théodose 1er chargea de conduire une troupe de Goths en Égypte. Le dernier successeur du héros macédonien qui renversa l’ancien empire de Cyrus, Persée, détrôné, vint mourir greffier parmi ses vainqueurs ; l’héritier du nouvel empire des Perses, rétabli sur celui d’Alexandre, vint chercher un abri dans les palais croulants des césars. Au lieu d’assister à l’histoire de son propre pays, Hormisdas fut un témoin des Parthes, envoyé pour assister à l’inventaire des monuments romains mis à l’encan des nations, et pour certifier véritable la chute de Rome. Vous ne savez pas tout : Hormisdas, nourri par les mages, étoit chrétien. Ainsi vont les choses et les hommes dans l’enchaînement des conseils éternels 4.

Constance déclara que la renommée, coutumière de mensonge, de malignité, et toujours d’exagération, étoit restée dans ce qu’elle

Pacis, et Pompei theatrum. et Odeum, et Stadium attaque inter hœc décora urbis œternœ. (Amm., lib. xvi, cap. x.)

1. Ut opinamur ... nec relatu ineffabile.s , nec rursus mortalibus appetendos. (Id., ibid., cap. x. )

‘2. Ante, imper at or, stabulum taie condi jubeto, si vales; equus quem fabricare disponis, ita late succédât ut iste quem uidemus. (Id., ibid.)

3. Id tantum sibi placuisse quod didicisset ibi quoque homines mori (Id. , ibid. )

4. J’ai suivi particulièrement Zosime pour l’histoire d’Hormisdas; mais Zonare, Agathias et Albufarage ( ex arubico latine reddita Historia) ; diffèrent de Zosime en plusieurs points.

racontoit de Rome fort au-dessous de la vérité1. Il y voulut laisser quelques traces de son passage; mais, sentant sa propre impuissance, il emprunta à la terre des tombeaux une parure funèbre pour la reine expirante du monde. L’obélisque du temple d’Héliopolis, que Constantin avoit projeté de transporter à Constantinople, fut envoyé du Nil au Tibre et élevé à Rome dans le grand cirque. Depuis, Sixte Quint en décora la place de Saint-Jean-de-Latran. On peut voir encore aujourd’hui debout ce monument d’un pharaon, d’un empereur et d’un pape également tombés2.

Constance, auquel il manquoit, selon Libanius, le cœur d’un prince et la tête d’un capitaine; ce souverain, qui passa son règne dans les transes des discordes civiles et d’une guerre peureuse contre Sapor, se donnoit encore l’embarras des querelles ecclésiastiques. Sa cour étoit arienne: dans les conciles de Séleucie et de Rimini, il embrassa luimême le parti des ariens. A la sollicitation de Constant, son frère, il avoit d’abord rappelé Athanase de son premier exil ; il le maintint encore sur son siège, après la déposition prononcée au concile arien d’Antioche; mais il l’abandonna au troisième concile de Milan. 11 y eut des évêques bannis, intrus, catholiques, ariens, semi-ariens. Le premier concile de Paris ou de Lutèce se tint alors3, et se déclara catholique sous la protection de Julien, qui méditoit au même lieu le rétablissement du paganisme. Saint Hilaire de Poitiers, exilé en Orient, trouva les mêmes désordres en rentrant dans son église. U écrivit contre l’empereur Constance : « Vous saluez les évêques du baiser par lequel Jésus-Christ fut trahi; vous courbez la tête pour recevoir leur bénédiction, et vous foulez aux pieds leur foi. » Lucifer de Cagliari,

1. Imperator de fama querebatur ut invalida vel maligna, quod augens omnia semper in ma) us, erga hœc explicanda quœ Romœ sunt obsolescit. (Amm., lib. xvi, cap. x.)

2. Constance avoit voulu faire transporter à Constantinople un autre obélisque ; Julien reprit ce projet: il en écrivit aux Alexandrins, leur proposant, en échange de l’obélisque, une statue colossale qui venoit d’être achevée, et qui vraisemblablement étoit la sienne. Julien ajoute que des solitaires setcnoient sur la pointe de cet obélisque, que d’autres personnes y dormoient au milieu des immondices et y commettoient des infamies. Il veut donc, dit-il, détruire à la fois cette superstition et cette honte : il prétend que les Alexandrins auront un grand plaisir à reconnoître de loin, en arrivant à Constantinople, le présent dont ils auront embelli la ville natale de l’apostat. On croit que cet obélisque, transporté à Constantinople par Julien ou par Valens, fut élevé par Théodose dans l’Hippodrome. L’édition allemande dont je me sers n’a point la fin de cette lettre aux Alexandrins, sous le n° 58. Cette fin, retrouvée par Muratori, a été transportée des Anecdotes grecques dans la Bibliothèque grecque de Fabricius.

3. Hier., De Scriptor. eccles.; Rufin., pro Orig.; Hilarii Fragmenta, a Pithæo ed.

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plus hardi encore, menace du glaive de Matathias et de Phinées Constance infidèle. Saint Martin, qui commençoit à paroître, servit d’abord comme soldat dans les troupes de l’apostat, et donna naissance au premier monastère des Gaules, Lulugiacum ou Ligugé, à deux lieues de Poitiers. Pacôme, Hilarion, Macaire, avoient succédé à saint Antoine et à saint Paul, et saint Basile méditoit déjà la règle qui devoit gouverner dans l’Orient un peuple de solitaires.

La turbulence et la légèreté de Constance ruinoient l’empire en convocations de conciles , transports d’évêques par les voitures et les chevaux des postes impériales 1 . Ses profusions augmentoient sa convoitise; il portoit des sentences injustes, et la torture arrachoit des mensonges qu’il transformoit en vérités 2. Au lieu d’employer son autorité à éteindre les disputes religieuses, il les enflammoit par sa manie d’argumenter et par les rêveries mystiques des femmes et des eunuques.

Les papes Jules et Libère s’étoient déclarés successivement à Rome pour saint Athanase , bien que Libère eût d’abord été foible , et que saint Hilaire l’eût anathématisé. Libère, persécuté, se cacha dans les cimetières autour de la ville, fut enlevé, conduit à Milan, où l’empereur l’interrogea. Il défendit Athanase, et répondit à Constance qui l’accusoit de soutenir seul un impie: « Quand je serois seul, la foi ne succomberait, pas 3 . » Exilé à Bérée, dans la Thrace, il refusa l’argent que l’empereur, l’impératrice et l’eunuque Eusèbe lui offroient. « Tu as rendu désertes les églises du monde, dit-il au dernier, et tu m’offres une aumône comme à un criminel 4 ! » Félix, archidiacre de l’Église romaine, devint l’antipape arien.

Le séjour de Constance à Rome eut lieu à l’époque de la plus grande chaleur des partis attachés à Félix et à Libère. Les matrones romaines catholiques se présentèrent à l’empereur dans la magnificence accoutumée de leur parure, le suppliant de rendre au troupeau leur pasteur absent. L’empereur consentit à rappeler Libère, pourvu qu’il gouvernât l’Église en commun avec Félix. Cette résolution fut lue dans le Cirque au peuple assemblé : les deux factions païennes, qui se distinguoient par leurs couleurs, dirent, en se moquant, qu’elles auroient

chacune leur pasteur; puis la foule chrétienne fit entendre cette accla-

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