Epist. xlvi
et qu’il ait été si froid dans l’éloge d’Eusébie, sa bienfaitrice, et peutêtre quelque chose de plus 1 .
Grand admirateur du passé, Julien a voulu faire remonter le vocabulaire dont il s’est servi aux jours classiques de la Grèce : assez souvent il habille à l’antique des idées modernes; on peut se faire une idée de ce contraste par un exemple en sens opposé. L’auteur des Vies des grands Hommes a écrit en grec dans un idiome complet et vieilli, et il a été traduit en françois dans un idiome incomplet et naissant, d’où il est arrivé une chose assez extraordinaire : le génie de Plutarque étoit naïf, et sa langue ne l’étoit plus; Amyot est venu, et il a donné à Plutarque la langue qui manquoit à son génie. Mais Amyot échoue dans les morcdes : le gaulois, qui s’étoit si bien prêté aux récits du biographe , n’a pu rendre les idées complexes et les expressions métaphysiques du philosophe.
De grandes imperfections balançoient dans Julien ses éminentes qualités : il gâtoit son caractère original en copiant d’autres grands hommes, et sembloit n’avoir de naturel que sa perpétuelle imitation. Il s’étoit surtout donné pour modèles Alexandre et Marc-Aurèle; sa mémoire envahissoit ses actions; il avoit fait entrer son érudition dans sa vie. Lorsqu’il renvoya aux évêques le traité de Diodore de Tarse, en faveur du christianisme, avec ces trois mots : anegnôn, egnôn , categnôn : Àvspwv, spuv, xa xs'pwv : j’a[ iu ? j’ai compris , j’ai condamné, il rappeloit mal le veni , vidi, vici, de César. Ses actes de clémence étoient, peu méritoires, le dédain y ayant plus de part que la générosité. Léger, railleur, pétulant, questionneur sans dignité, d’une loquacité intarissable, il eut été cruel s’il se fût laissé aller à son penchant2. Dans des emportements involontaires, il s’abaissoit jusqu’à frapper de la main et du pied les gens du peuple qui se présentoient à ses audiences3. On pourrait soupçonner sa pudicité : bien que Mamertin assure que son lit étoit plus chaste que celui d’une
1. Cette princesse, aussi belle qu’humaine, dit Julien (Paneg. Eus.) , est représentée comme aimant les lettres et pleine de compassion pour les malheureux : m culmine tam celso Humana. On la voit protéger Julien, le défendre contre ses ennemis, lui fournir des livres, prendre pour lui tous les soins de la puissance et de la tendresse; ensuite on la voit donner un breuvage à Hélène pour la faire délivrer de son fruit avant terme. Comment Eusébie, qui avoit élevé Julien à la pourpre, et qui conséquemment ne sembloit pas craindre son ambition, vouloit-elle le priver de postérité? Eusébie étoit stérile; Hélène n’étoit pas jeune, mais elle étoit féconde. Ces contradictions s’expliqueroient par la folie d’une passion. Dans cette hypothèse, Eusébie auroit désiré placer Julien sur le trône du monde, mais elle n’auroit pu souffrir qu’une femme, plus heureuse qu’elle, fût la mère des enfants de Julien.