‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 89 sur 358 · Theodor., Serm. vu, ad Grœc · texte numérisé non relu

Theodor., Serm. vu, ad Grœc

5. Les lecteurs qui seraient curieux de connoître à fond cette controverse peuvent lire La Défense des saints Pères accusés de platonisme , par Baltus, 1 vol. in-4°, Paris, 1711; Moshem., De turbata per Platonicos Ecclesia , ap. Cudworth., System, intell ., torn. II; Lugd. Batav., 1783.

créé, ou plutôt n’a arrangé que la nature matérielle, le monde des corps : il n’avoit aucune puissance pour engendrer la nature spirituelle, le monde animé; tandis que le dieu de Platon enfante d’abord des êtres intelligents, les puissances, les anges, les génies, lesquels créent ensuite, par délégation du Dieu suprême, les formes ou la nature visible qui les représente, les deux, le soleil et les sphères qui sont les vêtements ou les images des puissances, des anges et des génies.

Le principe essentiel de l’âme est un des mystères sur lesquels on s’est fixé le plus tard; les Pères hésitent et présentent différentes opinions : dans les ixe, xe et xie siècles, le champ des discussions étoit encore resté ouvert sur ce point aux écrivains ecclésiastiques.

Tout ceci ne fait rien à la question fondamentale : fùt-il possible de prouver que les doctrines du christianisme ont été plus ou moins connues antérieurement à son ère, il n’auroit rien à perdre à cette preuve. Je vous l’ai déjà dit : Des esprits puissants ont pu atteindre à des vérités mères avant que ces vérités eussent été acquises au genre humain par une révélation directe. Loin de détruire la foi , ce seroit un nouvel et merveilleux argument en sa faveur ; car alors il seroit démontré qu’elle est conforme à la religion naturelle des plus hautes intelligences.

Telles sont les relations qui existoient entre la philosophie et le christianisme. Quant au paganisme, le christianisme a pris quelques formules applicables à toute religion, quelques rites, quelques prières, quelques pompes qui n’avoient besoin que de changer d’objet pour être véritablement saintes : l’encens, les fleurs, Tes vases d’or et d’argent, les lampes, les couronnes, les luminaires, le lin, la soie, les chants , les processions, les époques de certaines fêtes , passèrent des autels vaincus à l’autel triomphant. Le paganisme essaya d’emprunter au christianisme ses dogmes et sa morale; le christianisme enleva au paganisme ses ornements : le premier étoit incapable de garder ce qu’il déroboit; le second sanctifioit ce qu’il avoit ravi.

L’apostasie du cousin de Constance, d’abord soigneusement cachée à la foule, fut donc connue d’un petit nombre de philosophes et de prêtres qui attendoient la réhabilitation des anciens jours, comme des hommes, étrangers au monde où ils vivent, rêvent parmi nous l’impossible retour du passé. Cependant, le secret du changement de Julien ne put être si bien gardé, qu’il n’en transpirât quelque chose au dehors. Il nous reste une lettre de Gallus, de l’an 351 ou 352, dans laquelle le césar fait mention des bruits répandus dans Antioche. « On prétendoit, écrit-il à Julien, alors en Ionie, que vous aviez aban-

donné la religion de nos ancêtres pour embrasser l’hellénisme, mais j’ai été promptement détrompé. OEtius m’a dit que vous étiez au contraire plein de zèle pour bâtir des oratoires, et que vous vous plaisiez aux tombeaux des martyrs. » Gallus appelle le christianisme la religion de ses ancêtres : saint Grégoire de Nazianze le nomme l’ancienne religion. Que le monde romain étoit changé ! combien avoit été rapide la conquête de l’Évangile !

Mais si le christianisme avoit fait de pareils progrès extérieurs, le développement de sa puissance intérieure n’étoit pas moins étonnant. Déjà l’on pou voit reconnoître son caractère universel, non-seulement dans le sens de sa diffusion parmi les peuples, mais dans le sens de sa convenance avec les diverses facultés de l’homme : le voilà expliquant, à l’aide du plus beau langage, les idées les plus sublimes, ce christianisme qui fut prêché par des esprits obtus, de grossiers compagnons sans éducation et sans lettres. Comment Pierre le pêcheur avoit-il produit Grégoire le poète, Basile le philosophe, Jean Bouche d’Or l’orateur ? C’est que Jésus le Christ étoit derrière Pierre l’apôtre, et que le Verbe incréé contenoit la vertu de la parole humaine ; fils de Dieu, source de toutes lumières et de tous biens, il les distribuoit à ses serviteurs en proportion des besoins successifs de la société, donnant à propos la simplicité et l’éloquence, la force des mœurs ou les clartés de l’esprit. De cette croix si rude, de ce bois qui ne présenta d’abord àd’adoration de l’univers qu’un gibet et un condamné, découlèrent graduellement les perfections de l’Essence divine.

Julien, parvenu à l’empire, publia un édit de tolérance universelle. Les évêques et les prêtres, à quelque communion qu’ils appartinssent, ariens, donatistes, novatiens, eunomiens, macédoniens, catholiques, furent également protégés par celui qui les méprisoit tous, et qui espéroit les affoiblir en les divisant. Néanmoins, il fait lui-même observer qu’il rappela les évêques exilés à leurs foyers , non à leurs sièges. Il assembloit les chefs des sectes , et quand ils s’emportoient, il leur crioit : « Écoutez-moi ! les Franks et les Allamans m’ont bien écouté1. » Dans ses lettres il recommande la modération envers les chrétiens, mais c’est en grimaçant qu’il conserve l’impartialité philosophique; sa haine perce à travers sa tolérance affectée, et lui arrache des mots sanglants.

Athanase, par une préférence méritée, fut excepté de l’amnistie de Julien. « Il seroit dangereux, » dit l’apostat dans sa lettre aux habitants d’Alexandrie, « de laisser à la tête du peuple un intrigant, non

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