‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 91 sur 358 · Misopogon · texte numérisé non relu

Misopogon

3. Sed quid est causæ cur in hisce , perinde ac si nihil amplius opus esset , conquiescamus , ac non potius convertamus oculos ad ea quibus irnpia christianorum religio crever it , id est ad benignitatem in peregrinos , ad curam ab illis in mortuis

sepeliendis positam , et ad sanctimoniam vitœ quam simulant .

. . Nam turpe profecto est, cum nemo ex Judœis mendicet , et impii Galilœi non

suos modo , sed nostros quoque alant , ut nostri auxilio , quod a nobis ferri ipsis debeat , destitua videantur. (Julian, epist. xlix.)

de leurs dieux, et qu’il y avoit contradiction entre leur morale et leur foi.

Le zèle que Julien avoit pour le paganisme, il l’avoit pour la philosophie : il aimoit un rhéteur de la même tendresse qu’il chérissoit un augure. Lors de sa rupture avec Constance, il s’étoit halte que Maxime accourroit dans les Gaules. Il revenoit de sa dernière expédition d’outre-Rhin ; il demandoit partout, chemin faisant, si quelque philosophe n’étoit point arrivé: il avise de loin un cynique; il le prend pour Maxime : il est ravi de joie; ce n’étoit qu’un autre philosophe, ami de Julien 1 . Ne croit-on pas voir un empereur chrétien humiliant sa pourpre devant un anachorète ou un chevalier de la croisade baisant la manche de Pierre l’Ermite ?

Mais Julien ne fut pas plus heureux avec les philosophes qu’avec les prêtres : ils se corrompirent à la cour. Maxime et quelques autres sophistes acquirent des fortunes scandaleuses ; ils démentirent par leurs mœurs la rigidité de leurs doctrines : Chrysanthe, Libanius et Aristomène se tinrent seuls dans une louable réserve. Julien avoit eu saint Rasile pour compagnon d’études à Athènes ; il essaya de l’attirer auprès de lui: le philosophe chrétien, dans sa solitude, repoussa l’amitié du philosophe païen sur le trône.

« Aussitôt, dit saint Chrysostome (rudement traduit par Tillemont), aussitôt que Julien eut publié son édit pour le rétablissement de l’idolâtrie, on vit accourir de toutes les parties du monde les magiciens, les enchanteurs, les devins, les augures, et tous ceux qui faisoient métier d’imposture et d’illusion : de sorte que tout le palais se trouvoit plein de gens sans honneur et de, vagabonds. Ceux qui depuis longtemps étoient réduits à la dernière misère, ceux qui pour leurs sorcelleries et maléfices avoient langui dans les prisons et dans les minières, ceux qui traînoient à peine une misérable vie dans les

E Ce détail se trouve clans une lettre au philosophe Maxime. Julien nous fait connoître Besançon dans cette lettre, comme Paris dans le Misopogon.

Ad Gallos revertens , circumspiciebam , et percontabar de omnibus qui il line venirent , num quis philosophas , num quis scholasticus aut pallio penulave indutus , eo appulisset. Cum autem Vesontionem (Big&vtiwvoc, Besançon) appropinquarem ( est au temoppidulum nunc refectum, magnum tarnen olim, et magnificis temples ornatum, mœnibus firmissimis, et loci natura munitum, propterea quod cingitur Dubi (Aavouëi;, Doubs) ; estque, ut in mari, rupes exeelsa , propemodum ipsis avibus inaccessa, nisi qua / lumen ambiens tanquam littora quœdam habet projecta ); cum, inquam , prope abessem ab hac urbe , vir quidam cynicus cum pera et baculo mihi occurrit. Eum ego cum eminus aspexissem, teipsum esse putavi : cum accessit propius, a te omnino ilium ventre suspicatus sum. Est autem mihi quidem ille amicus } multum tamen infra exspectationem meam. (Julian, epist. xxwm.)

emplois les plus bas et les plus honteux , tous ces gens érigés en prêtres et en pontifes se trouvoient en un instant comblés d’honneurs. L’empereur, laissant là les généraux et les magistrats, et ne daignant pas seulement leur parler, menoit avec lui par toute la ville des jeunes gens perdus de débauches et des courtisanes qui ne faisoient que sortir des lieux infâmes de leurs prostitutions. Le cheval de l’em- . pereur et ses gardes ne le sui voient que de fort loin, pendant que cette troupe infâme environnoit sa personne et paroissoit avec le premier rang d’honneur, au milieu des places publiques, disant et faisant tout ce qu’on peut attendre de gens de cette profession. »

L’apostasie conduisit Julien au fanatisme, et du fanatisme à la persécution : quand l’homme a commis une faute qu’il suppose irréparable, l’orgueil lui fait chercher un abri dans cette faute même. Julien essaya deux choses difficiles : réchauffer le zèle des idolâtres pour un culte éteint; provoquer des chutes parmi les chrétiens. Embaucheur de la cupidité et de la foiblesse, il offroit de l’or et des honneurs à l’apostasie : il échoua contre la foi fervente et contre la foi tiède. Lui-même se plaint de ne trouver presque personne disposé à sacrifier; il avoue que son discours hellénique au sénat chrétien de Berée, loué pour la forme , n’eut aucun succès pour le fond ; il gourmande les habitants d’Alexandrie d’abandonner les dieux d’Alexandre pour un Verbe que ni eux ni leurs pères n’ont jamais vu1. Chrysanthe usa de modération envers les chrétiens, prévoyant que leur culte ne tarderait pas à triompher. L’ancien monde et le monde nouveau repoussèrent Julien-: l’un, dans sa décrépitude, eût vainement essayé de se redresser comme un jeune homme; l’autre, adolescent vigoureux, 11e se put rabougrir en vieillard.

La mission du césar apôtre auprès des soldats eut le sort qu’elle devoit avoir dans les camps. Il ordonna auy officiers de quitter la foi ou l’épée : Valentinien déposa la dernière, qui lui laissa la main libre pour saisir la couronne. Quant aux légions, celles de l’Occident, composées de Gaulois et de Germains , s’accommodèrent fort du vin , des hécatombes et des bœufs gras2; on laissa aux légions de l’Orient le labarum , mais on effaça le monogramme du Christ : l’idolâtrie se trouva cachée dans une confusion lâche et habile des emblèmes de la guerre et de la royauté.

L’empereur résolut de rebâtir le temple de Jérusalem, afin de con-

1 . Hune vero quem neque vos, neque patres vestri videre, Jesum Deum esse Verbum creditis oportere. (Julian., epist. li. )

2. Pétulantes ante omnes et Celtæ... Augebantur cerimoniarum ritus immodice cum impensarum amplitudine ante bac inusitata et gravi. (Amm.)

fondre une prophétie sur laquelle les chrétiens s’appuyoient. Des globes de feu, s’élançant du sein de la terre, dispersèrent les ouvriers. L’entreprise fut abandonnée 1 ; elle étoit peu digne d’un esprit philosophique. Dernier témoin de l’accomplissement des paroles du maître, j’ai vu Jérusalem : Non relinquetur tapis super lapidcm.

Enfin Julien défendit aux fidèles d’enseigner les belles-lettres; c’étoit surtout par les enfants que l’Évangile s’emparoit des pères : <( Laissez les petits venir à moi! — «Ou n’expliquez point, disoit l’empereur dans son édit, les écrivains profanes , si vous condamnez leurs doctrines; ou, si vous les expliquez, approuvez leurs sentiments. Vous croyez qu’Homère, Hésiode et leurs semblables sont dans l’erreur : allez expliquer Matthieu et Luc dans les églises des Galiléens2. »

Les maîtres chrétiens , privés des chaires d’éloquence et de belleslettres, eurent recours à un moyen ingénieux pour prouver qu’ils

1. Le texte d’Ammien Marcellin que je vais citera fort embarrassé Gibbon, et avant lui Voltaire : un miracle affirmé par un païen étoit en effet une chose fâcheuse: il a donc fallu avoir recours à la physique. « Julien, dit judicieusement l’abbé de La Bletterie, et les philosophes de sa cour mirent sans doute en œuvre ce qu’ils savoient de physique pour dérober à la Divinité un prodige si éclatant. La nature sert la religion si à propos qu’on devroit au moins la soupçonner de collusion. » M. Guizot, dans son excellente édition françoise de l’ouvrage de Gibbon, indique aussi quelques lois de la physique par lesquelles on pourroit expliquer jusqu’à un certain point l’apparition des feux qui chassèrent les ouvriers de Julien. M. Tourlet, par un calcul chronologique, établit que le phénomène arrivé à Jérusalem ne fut que le même tremblement de terre uni menaça Constantinople et dévasta Nicée et Nicomédie pendant le troisième consulat de Julien, en 362. Je suis trop ignorant pour disputer rien aux faits, et n’ai pas assez d’autorité pour les interpréter ou les combattre; je les rapporte comme je les trouve. Sozomène, Rufin, Socrate, Théodoret, Pbilostorge, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome et saint Ambroise confirment le récit d’Ammien Marcellin. Julien lui-même avoue qu’il avoit voulu rétablir le temple : Templum illud tanto intervallo a ruinis excitare voluerim. En creusant les fondements du temple nouveau, on acheva de détruire les fondements de l’ancien temple, et l’on confirma les oracles de Daniel et de Jésus- Christ par la chose même qu’on faisoit pour les convaincre d’imposture. Au rapport de Philostorge (lib. vu, cap. iv ), un ouvrier travaillant aux fondements du temple trouva sous une voûte au haut d’une colonne environnée d’eau, l’Evangile de saint Jean. Rien de plus positif que le texte d’Ammien ; le voici : Ambitiosum quondam apud Hierosolymam templum, quod post multa et interneciva certnmina, obsidente Vespasiano posteaque Tito , œgre est expugnatum, instaurare sumptibus cogitabat immodieis ; negotiumque maturandum A/ypjio dederat Antiochensi, qui olim Britannias curaverat pro præfectis. Cum itaque rei idem fortiter instaret Alypius juvaretque provinciœ recto r, metuendi globi flammarum prope fundamenta crebris assultibus erumpentes , fecere locum, exustis aliquoties operantibus, inaccessum, hocque modo elemento destinatius repellente, cessavit inceptum. (Amm., lib. xxm, cap. i.)

2. Si in Deos sanctissimos putant ab illis auctoribus peccatum esse, eant in Galilæorum ecclesias, ibique Matthæum et Lucam interpretentur. (Julian., epist. xlii.)

n’étoient point des rustres, obligés de se tenir dans la barbarie de leur origine, comme disoit Julien. Us composèrent (et l’usage en fut continué) sur des thèmes de morale et de théologie, et sur des sujets tirés de l’histoire sainte, des hymnes, des idylles, des élégies, des odes, des tragédies, et même des comédies. Il nous reste bon nombre de ces poèmes, qui ouvrent des routes nouvelles au talent, appliquent l’art des vers aux aspérités de la haute métaphysique, et plient la langue des Muses aux formes des idées, comme elle l’avoit été de tout temps à celle des images '.

Ce coup fut pourtant rude aux chrétiens : les beaux génies qui combattoient alors pour la foi auroient mieux aimé subir une persécution sanglante : ils ne s’en peuvent taire , ils reviennent sans cesse sur cette iniquité ; et comme le siècle au milieu des barbares armés étoit philosophique et littéraire , les païens mêmes n’applaudirent pas à l’ordre de Julien ; Ammien le traite d’injuste 1 2.

Les controverses religieuses ou politiques commencent ordinairement par les écrits et finissent par les armes; il en fut autrement lors de la révolution qui a fait voir le premier et Tunique exemple d’un changement complet dans la religion nationale d’un grand peuple civilisé. On tua d’abord les chrétiens dans dix batailles rangées, les dix persécutions générales, et les chrétiens livrèrent leur tête sans essayer de se défendre par la force; mais ils sentirent de bonne heure la nécessité d’écrire , pour affirmer leur innocence et assurer leur foi. C’est au christianisme que Ton doit la liberté de la pensée écrite; elle coûta cher à ceux qui en firent la conquête : on dédaigna d’abord de leur répondre autrement qu’avec des griffes de fer et les ongles des lions. Quand l’Évangile eut gagné la foule , le polythéisme , obligé de renoncer à la guerre de l’épée, accepta celle de la plume : l’idolâtrie se réfugia aux deux extrémités opposées de la société , les ignorants et les gens de lettres. Les philosophes, les rhéteurs, les poètes, les gram-

1. Saint Grégoire de Nazianze seul a composé plus de trente mille vers. Trois de ses poëmes sont sur la virginité, plusieurs sur sa vie et sur les maux qu’il a soufferts ; quelques-uns accusent les mœurs du clergé et le luxe des femmes ; d’autres font l’éloge des moines. Les poëmes intitulés Des calamités de mon âme, De la Grandeur et de la Misère de l'homme, Les secrets de saint Grégoire sont admirables par la hauteur du sujet et la beauté de l’expression : il y a aussi beaucoup de vers sur le respect dû aux tombeaux. Les deux Apollinaires, le père et le fils, se signalèrent par leur combat poétique contre l’édit de Julien. Le premier mit en vers hérjïques l’histoire sainte jusqu’au règne de Saül ; il prit pour modèles de ses comédies, de ses tragédies et de ses odes pieuses Ménandre, Euripide et Pindare; le second expliqua, dans des dialogues à la manière de Platon les évangiles et la doctrine des apôtres.

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