‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 3)Chapitre 92 sur 358 · Lib. xxii, cap. x · texte numérisé non relu

Lib. xxii, cap. x

mairiens , tinrent ferme au paganisme avec les hommes rustiques , 'les premiers par orgueil de la science, les autres par la privation de tout savoir. Depuis le troisième siècle de l’ère chrétienne jusqu’à l’abolition complète de l’idolâtrie , vous n’ouvrez pas un livre de philosophie, de religion , de science , d’histoire , d’éloquence , de poésie , où vous ne trouviez le combat des deux religions. Sous Julien vous rencontrez Libanius, Edesius, Priscus, Maxime, Sopâtre, orateurs et sophistes ; Andronic et Delphide, poètes; Ammien Marcellin et Aurelius Victor, historiens; Mamertin, panégyriste; Oribase, médecin, et Julien lui-même , orateur, poète et historien ; tous combattant contre Athanase, Basile, les deux Grégoire de Nysse et de Nazianze, Diodore de Tarse, orateurs, philosophes, poètes, historiens; Cesarius, médecin et frère de Grégoire de Nazianze; Proheresius , rhéteur, lequel aima mieux abandonner sa chaire à Athènes que d’être excepté de l’édit qui défendoit aux chrétiens d’enseigner.

Julien préluda aux persécutions qu’il méditoit par une espèce d’apologie du paganisme : en innocentant ses dieux et en condamnant le Dieu qu’il avoit quitté, il j ustifioit indirectement son apostasie. Au milieu des soins qu’exigeoit de lui son empire, il trouva le temps de dicter l’ouvrage dont saint Cyrille nous a conservé une partie dans la réfutation qu’il en a faite.

Julien remonte jusqu’à Moïse, compare son système sur la création du monde à celui de Platon, et donne la préférence au dernier.

Dieu, après avoir fait l’homme, dit : « 11 n’est pas bon que l’homme soit seul : » et il crée la femme, qui perd l’homme.

Que penser du serpent qui parle? Dans quelle langue parlait-il? Gomment se moquer après cela des fables populaires de la Grèce?

Dieu interdit à nos premiers parents la connoissance du bien et du mal; il leur défend de toucher à l’arbre de vie dans la crainte qu’ils viennent à vivre toujours : blasphèmes contre Dieu, ou allégories. Alors pourquoi rejeter les mythes philosophiques?

Dieu choisit pour son peuple les Hébreux. Comment un Dieu juste a-t-il abandonné toutes les autres nations? Chez les Grecs, le Dieu créateur est le roi et le père commun des hommes.

Julien remarque qu’il y a peu de nations dans l’Occident propres à l’étude de la philosophie et de la géométrie : les temps sont bien changés.

Vous voulez que nous croyions à la tour de Babel, et vous ne voulez pas croire aux géants d’Homère, qui entassèrent trois montagnes les unes sur les autres pour escalader le ciel.

Le Décalogue ne contient que des préceptes vulgaires; le Dieu des

Hébreux est un Dieu jaloux, qui n’en souffre point d’autre. Galiléens, vous donnez un prétendu fils à ce Dieu, qui ne le connut jamais.

Quel est ce Dieu toujours en courroux qui voulant punir quelques hommes coupables fait périr cent mille innocents 1 ? Comparez le législateur des Hébreux aux législateurs de la Grèce et de Rome, aux grands hommes de l’Égypte et de la Baby Ionie.

Qu’est-ce que ce Jésus suborneur des plus vifs d’entre les Juifs, et qui n’est connu que depuis trois cents ans, ce Jésus qui n’a rien fait dans le cours de sa vie, si ce n’est de guérir quelques boiteux et quelques démoniaques? Esculape est un tout autre sauveur de l’humanité.

L’inspiration divine envoyée par les dieux n’a qu’un temps ; les oracles fameux cessent dans la révolution des âges.

Les Galiléens n’ont pris des Hébreux que leur fureur et leur haine contre l’espèce humaine : ils ont renoncé au culte d’un seul Dieu pour adorer des hommes misérables ; comme la sangsue, ils ont sucé le sang le plus corrompu des Juifs, et leur ont laissé le plus pur.

Jésus et Paul n’ont pu prévoir les chimères que se formeraient un jour les Galiléens ; ils ne pouvoient deviner le degré de puissance où ceux-ci parviendraient un jour. Tromper quelques servantes, quelques esclaves ignorants, Paul et Jésus n’a voient pas d’autre prétention.

Peut-on citer sous le règne de Tibère et de Claude des chrétiens distingués par leur naissance ou leur mérite?

L’eau du baptême n’ôte point la lèpre et les dartres, ne guérit ni la goutte ni la dyssenterie, mais elle efface l’adultère, la rapine, et nettoie l’âme de tous les vices.

Si le Verbe est Dieu, venant -de Dieu, comment Marie, femme mortelle, a-t-elle enfanté un Dieu?

Ni Paul, ni Mathieu, ni Luc, ni Marie, n’ont osé dire que Jésus fût un Dieu ; mais quand dans la Grèce et dans l’Italie un grand nombre de personnes l’eurent reconnu pour tel, qu’elles eurent commencé h honorer les tombeaux de Pierre et de Paul, alors Jean déclara que le Verbe s’étoit fait chair, et qu’il avoit habité parmi nous. Cependant, quand il nomme Dieu et le Verbe, il ne nomme ni Jésus ni Christ. Jean doit être regardé comme la source de tout le mal.

Viennent après ceci quelques considérations sur le sacrifice d’ Abraham.

Plusieurs choses vous auront frappé dans cet ouvrage tronqué de

1. Il est curieux de trouver dans les arguments de Julien tous les arguments de Voltaire.

Julien. Les miracles de Jésus-Christ y sont avoués, les hommages rendus aux tombeaux de saint Pierre et de saint Paul reconnus, le silence des oracles attesté. Saint Jean, y est-il dit, a fait tout le mal. Cela signifie qu’il a énoncé la doctrine du Verbe, et qu’il n’y a pas moyen de soutenir que cette doctrine , établie par le disciple bien aimé, a été empruntée deux siècles plus tard à l’école d’Alexandrie : du reste l’attaque est foible. Julien ne veut voir ni ce qu’il y a de sublime dans les livres de Moïse ni d’ineffable dans l’Évangile; ses raisonnements tournent à la gloire de ce qu’il prétend ravaler. Comment se fait-il que sous Claude et sous Tibère, à la naissance même de Père chrétienne, le christianisme comptât à peine pour néophytes quelques servantes et quelques esclaves, et qu’immédiatement après l’apôtre Jean voit la Grèce et l’Italie couvertes de chrétiens et honorant les tombeaux de Pierre et de Paul? Julien ne s’aperçoit pas qu’il prête par ce rapprochement une nouvelle force au miracle de l’établissement du christianisme. La cause humaine de la propagation étonnante delà foi, c’est que la première de toutes les vérités, la vérité qui enfante toutes les autres, la vérité de l’unité d’un Dieu, étoit venue détrôner le premier de tous les mensonges, le mensonge qui engendre toutes les erreurs, le mensonge de la pluralité des dieux. Une fois cette vérité répandue dans la foule après une absence de plusieurs milliers d’années, elle agit sur les esprits avec son essentielle et négative énergie.

Julien, persécuteur d’une nouvelle sorte, affecta de substituer au nom de chrétien celui de galiléen , dont s’étoient déjà servis Épictète et quelques hérésiarques. Joignant la moquerie à l’injustice, il dépouilloit les disciples de l’Évangile en disant : « Leur admirable loi leur enjoint de renoncer aux biens de la terje afin d’arriver au royaume des cieux; et nous, voulant gracieusement leur faciliter le voyage, ordonnons qu’ils soient soulagés du poids de tous les biens. » Quand les chrétiens s’osoient plaindre, il répondoit : u La vocation d’un chrétien n’est-elle, pas de souffrir? »

Beaucoup d’édifices païens avoient été détruits sous le règne de Constance, d’autres changés en églises. Julien força le clergé de rendre les uns et de relever les autres : les intérêts acquis, se trouvant attaqués, produisirent des désordres. Marc, évêque d’Aréthuse, à la tête de son troupeau, avoit renversé un temple : trop pauvre pour en restituer la valeur, on saisit le prélat en vertu de la loi romaine qui livre aux créanciers la personne du débiteur insolvable. Battu de verges, la barbe arrachée, le corps nu et frotté de miel, le vieillard, suspendu dans un fdet, fut exposé, sous les rayons d’un soleil ardent, à la piqûre des mouches. Marc avoit dérobé Julien enfant aux fureurs de

Constance, comme Joad avoit soustrait Joas aux mains d’Athalie : il fut traité de même que Joad par le prince, ingrat envers le pontife et infidèle au Dieu qui Tavoient sauvé.

Décidé à rendre au temple et au bois de Daphné son ancienne pompe, Julien fit enlever les reliques de saint Babylas du cimetière chrétien; le peuple se mutina; le temple d’Apollon fut brûlé. L’empereur, irrité, ordonna à son oncle Julien, comte d’Orient, et apostat comme lui, de fermer la cathédrale d’Antioche et de confisquer ses revenus. Le comte mit en interdit les autres églises, souilla les vases sacrés, et condamna à mort saint Théodoret. Gaza, Ascalon, Césarée, Héliopolis, la plupart des villes de Syrie, se soulevèrent contre les chrétiens, non par ardeur religieuse, mais par cupidité, haine et envie. Après avoir déterré les morts on tua les vivants ; on traîna dans les rues des corps déchirés : les cuisiniers perçoient les victimes avec leurs broches, les femmes avec leurs quenouilles ; les entrailles des prêtres et des recluses furent dévorées par des cannibales ou jetées mêlées d’orge aux pourceaux. Quelques serviteurs du Christ périrent égorgés sur les autels des dieux 1 . Mais il est une chose difficile à croire, même sur le témoignage de deux saints et de deux hommes illustres2: le lit de l’Oronte, des puits, des caves, des fossés, des étangs demeurèrent encombrés, disent-ils, par les corps des martyrs nuitamment exécutés, ou par ceux des nouveau -nés et des vierges que l’empereur immoloit dans ses opérations magiques. Les premiers chrétiens avoient été accusés de sacrifier des enfants : la calomnie étoit renvoyée à Julien.

Théodoret raconte que Julien, marchant sur la Perse, vint à Carrhes, où Diane avoit un temple ; il se renferma dans ce temple avec quelques-uns de ses confidents les plus intimes; lorsqu’il en sortit, il en fit sceller les portes, y mit des gardes, et défendit de laisser pénétrer personne dans l’intérieur de l’édifice jusqu’à son retour : il ne revint point. On rouvrit le temple; qu’y trouva-t-on? Une femme pendue par les cheveux, les mains déployées et le ventre fendu. Julien, en cherchant l’avenir dans le sein de cette victime, y avoit fait entrer la mort : elle y resta pour lui 3.

Le sincère fanatisme de ce prince et la familiarité des Romains avec le meurtre, qu’autorisoit l’ancien droit paternel, le droit de l’esclavage, le pouvoir du glaive et celui du juge souverain dans le chef absolu de l’empire, donnent de la vraisemblance au récit de Théodoret : Am-

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