Frater Solis et Lunæ
de conquérir comme Alexandre; il n’eut que la gloire d’y mourir, comme Socrate : toujours en présence de ses souvenirs, ses actions les plus nobles ne paroissoient que de hautes imitations. Il boit de grands projets pour l’empire, et surtout contre la croix, à cette conquête espérée : l’homme dans ses desseins oublie de compter l’heure qu’il ne verra pas.
Julien s’avança dans le pays ennemi , et, comme s’il eût craint que sa philosophie n’eût fait soupçonner son courage, il s’exposoit sans ménagement. Il se laissa tromper par des transfuges, brûla sa flotte sur le Tigre, hésita sur le chemin qu’il avoit à prendre, car il vouloit voir la plaine d’Arbelles : bientôt, manquant de vivres, harcelé par la cavalerie des Perses, il est obligé de commencer la retraite. Près de succomber avec son armée, il donnoit encore à l’étude et à la contemplation les heures les plus silencieuses de la nuit : dans une de ces heures solitaires, comme il lisoit ou écrivoit sous la tente, le génie de l’empire, qu’il avoit déjà vu à Lutèce avant d’avoir été salué auguste, se montra à lui : il étoit pâle, défiguré, et s’éloigna tristement en couvrant d’un voile sa tête et sa corne d’abondance U Julien se lève, s’empresse d’offrir une libation aux dieux : il aperçoit une étoile qui traverse le ciel et s’évanouit2; le pieux serviteur de l’Olympe croit reconnoître dans ce météore l’astre menaçant du dieu Mars. Le lendemain, lorsqu’il combattoit sans cuirasse à la tête de ses soldats, une javeline lui rase le bras, lui perce le côté droit, et pénètre dans la partie inférieure du foie : il tombe de cheval, défaille, et quand il rouvre les yeux, il juge, malgré les soins de l’habile Oribase, que sa blessure est mortelle.
Un général atteint au champ de bataille expire sur des drapeaux, noble lit, mais que l’honneur accorde souvent à ses fidèles. Ici se présente un spectacle sans exemple : Julien , étendu sur une natte recouverte d’une peau, sa couche ordinaire, est entouré de soldats et de sophistes ; sa mort est la mort d’un héros , ses paroles sont celles d’un sage. « Amis, dit-il , le temps est venu de quitter la vie : ce que la nature me redemande , débiteur de bonne foi , je le lui rends allègrement. Toutes les maximes des philosophes m’ont appris combien l’âme est d’une substance plus fortunée que le corps. Je sais aussi
1. Vidit squalidius , ut confessus est proximis, speciem illam genii publici quant cum ad augustum surgeret culmen conspexit in Galliis , velata cum capite cornucopia per aulœa tristius discedentem. (Amm., lib. xxv, cap. n.)
2. Flagrantissimam facem cadenti similem visam , aeris parte su Ica ta evamds.se existimavit , horroreque perfusus est ne ita aperte minax Martis apparue rit sir/us. (Id., ibid.)
que les immortels ont souvent envoyé la mort à ceux qui les révèrent, comme la plus grande récompense. Les douleurs insultent aux lâches et cèdent aux courageux. J’espère avoir conservé sans tache la puissance que j’ai reçue du ciel et qui en découle par émanation. Je remercie le Dieu éternel de m’enlever du monde au milieu d’une course glorieuse. Celui qui désire la mort lorsque le temps n’en est pas venu, ou qui la redoute lorsqu’elle est opportune } manque également de cœur...
a Je n’ai plus la force de parler. Je m’abstiens de désigner un empereur, dans la crainte de me tromper sur le plus digne, ou d’exposer celui que j’aurois jugé le plus capable, si mon choix n’étoit pas suivi : en fils tendre et en homme de bien, je souhaite que la république trouve après moi un chef intègre1 2. »
Après avoir ainsi parlé d’une voix tranquille, il disposa dé ses biens de famille en faveur de ses intimes, et s’enquit d’Anatolius, maître des offices. Le préfet Salluste répondit qu’Anatolius étoit heureux 2: Julien comprit qu’il avoit été tué, et il déplora la mort d’un ami, lui si indifférent à la sienne! Ceux qui l’entouroient fondoient en larmes. Julien les réprimanda, disant qu’il ne convenoit pas de pleurer une âme prête à se réunir au ciel et aux astres. On fit silence, et il continua de discourir de l’excellence de l’âme avec les philosophes Maxime et Priscus. Sa blessure se rouvrit; il demanda un peu d’eau froide, et expira sans efforts au milieu de la nuit3.. Il n’étoit âgé que de trentetrois ans ; il avoit été vingt ans chrétien4.
S’il est vrai, comme on l’a voulu faire entendre, et comme le caractère de l’homme porteroit à le soupçonner, que Julien, calculant les événements de sa vie, avoit préparé d’avance son discours de mort, on n’a jamais si bien répété un si grand rôle; l’acteur égaloit le personnage qu’il représentoit. Les deux religions en présence luttèrent de prodiges dans les versions opposées des derniers moments de l’empereur. Théodore!, Sozomène, le compilateur des actes du martyre de saint Théodore!, prêtre d’Antioche, disent que Julien blessé reçut son sang dans ses mains , et le lança vers le ciel en s’écriant : « Tu as vaincu, Galiléen5 ! » D’autres prétendent qu’il se vouloit précipiter