Amm., lib. xxv
elle vint du paganisme philosophique, demeuré seul sur le champ de bataille, ayant pour chef un cynique à manteau de pourpre, qui portoit le vieux monde dans sa tête et l’empire dans sa besace. Mais , dans la lice où les deux partis cberchoient à s’enlever des champions , les hommes de talent passèrent successivement avec leur génie et leur vertu au christianisme, comme les soldats qui désertent avec armes et bagages à l’ennemi : l’autre camp ne voyoit arriver personne.
Constantin étoit un prince inférieur à Julien, et pourtant il a attaché son nom à l’une des plus mémorables révolutions de l’ordre social : c’est qu’abstraction faite de ce qu’il peut y avoir de surnaturel dans l’établissement de la religion chrétienne, il se mit à la tête des idées de son temps , marcha dans le sens où l’espèce humaine marchoit , et grandit avec les mœurs croissantes qui le poussoient.
Julien au contraire se fit écraser par les générations qu’il prétendoit retenir; elles le jetèrent par terre malgré sa force, et lui passèrent sur la poitrine. Eût-il vécu, il auroit ralenti le mouvement, il ne l’eût pas arrêté : le calvaire nu, par où l’esprit de l’homme alloit maintenant chercher la vérité de Dieu, devoit dominer tous les temples. Les soins inutiles que se donna une vaste intelligence, un monarque absolu, un guerrier redoutable, pour rétablir l’ancien culte, prouvent qu’il n’est pas plus possible de ressusciter les siècles que les morts. Cent cinquante ans auparavant, Pline le jeune avoit aussi pensé qu’on pouvoit extirper le christianisme. La tentative rétrograde de Julien, événement unique dans l’histoire ancienne’, n’est pas sans exemple dans l’histoire moderne : toutes les fois qu’ils ont voulu rebrousser le cours du temps, ces navigateurs en amont, bientôt submergés, n’ont fait que hâter leur naufrage.
Jovien ramena du désert des soldats sans vêtements, mendiant leur pain : le légionnaire qui avoit conservé un morceau de sa pique ou de son bouclier, ou qui rapportoit un de ses brodequins sur son épaule , magnifioit son courage : ainsi auroient été les Perses si Julien avoit vécu, dit Libanius. La fin de la retraite de l’armée fut le terme de la vie de Jovien : sa femme venoit au-devant de lui pour partager sa pourpre; elle rencontra son convoi. Les officiers civils et militaires, les eunuques et l’armée voulurent décerner le diadème à Salluste, qui le refusa une seconde fois. L’élection , après la proposition de divers candidats, s’arrêta sur Valentinien, confesseur de la foi sous Julien;
1. Léonidas à Sparte, sur un plus petit théâtre, se trompa et se perdit comme Julien.
il étoit sans lettres, mais avoit une naturelle éloquence. Trente jours après son élévation, il associa son frère Valens à l’empire; nom fatal, qui rappelle la dernière et définitive invasion des barbares.
Alors eut lieu, et pour toujours, la division de l’empire d’Orient et de l’empire d’Occident. Valentinien établit sa cour à Milan, Valens à Constantinople. Les deux frères quittèrent le château de Médiana, à trois milles de Naisse, où s’étoit accompli le partage du monde romain ; ils allèrent ensemble à Sirmium : là , ils s’embrassèrent , se séparèrent, et ne se revirent plus '.
1. Amm., lib. xxvi; Piiilostorg., p. 114. Théodose Ier ne fut un moment maître de tout l’empire que pour le partager entre ses deux fils.