A LYDIE
IMITATION d'aLCÉB» POÈTE GBEG.
Londres, 1797.
Lydie, es-tu sincère? excuse mes alarmes î Tu t'embellis en accroissant mes feux ;
Et le même moment qui t'apporte des charmes Ride mon front et blanchit mes cheveux.
Au malin de tes ans, de la foule chérie. Tout est pour loi joie, espérance, amour
Et moi. Vieux voyageur, sur ta route fleurie Je marche seul et vois finir le jour.
Ainsi qu'un doux rayon, quand ton regard humide
Pénètre au fond de mon cœur ranimé J'ose à peine effleurer d'une lèvre timide
De ton beau front le voile parfumé.
Tout à la fois honteux et fier de ton caprice,
Sans croire en toi je m'en laisse enivrer. J'adore tes attraits, mais Je me rends justice :
Je sens l'anaour, et ne puis l'inspirer.
Par quel enchantement ai -je pu te séduire?
N'aurais- tu point, dans mon dernier soleil, Cherché l'astre de feu qui sur moi semblait luire ,
Quand de Sapho je chantais le réveil?
Je n'ai point le talent qu'on ence«nse au Parnasse :
Eussé-je un temple au sommet d'Hélicon, Le talent ne rend point ce que le temps efface^
La gloire, hélas! ne rajeunit qu'un nom.
Le Guerrier deSamos^\e berger d'Âlphélie\
Mes fils ingrats, m'ont-ils ravi ta foi ? Tan admiration me blesse et m'humilie :
Le croirais-tu? je suis jaloux de moi.
Que m'importe de vivre au-delà de ma vie?
Qu'importe un nom par la mort public?
Pour moi-même un moment aime-moi, ma Lydie,
Et que je sois à jamais oublié !
MILTON ET DâVENâNT.
Londres, 1797.
Charles avait péri : des bourreaux commissaires, Des lois qu'on appelait révolutionnaires, L'exil et l'échafaud, la confiscation.... C'était la France enfin sous la Convention.
• Deux ouvrages d'Alcée.
Dans les nombreux suivants de l'élendard du crime , L'Angleterre voyait un iiomme magnanime : Milton, le grand Milton (pleurons sur les humains!) Prodiguait son génie à de sots puritains; Il détestait surtout, dans son indépendance, Ce parti malheureux qu'une noble constance Attachait à son roi. Par ce zèle cruel, Milton s'était flétri des honneurs de Cromwell,
Un matin que du sang il avait appétence, Des prédicants-soldats traînent en sa présence Un homme jeune encor, mais dont le front pâli Est prématurément par le chagrin vieilli, Un royaliste enfin. Dans le feu qui l'anime, Milton d'un œil brCilnnt mesure sa victime. Qui loin d'être sensible à ses propres malheurs, Semble admirer son juge et plaindre ses erreurs. « Dis-nous quel est ton nom, sycophante d'un maître, « Vassal au double cœur d'un esclave et d'un traître. « Réponds-moi. — Mon nomcst Davenant. » A ce nom Vous eussiez vu soudain le terrible Milton Tressaillir, se lever, et renversant son si.'ge. Courir au prisonnier que la cohorte assiège.
« Ton nom est Da venant, di^-tu? ce nom chéri! « Serais-tu ce mortel par les Muses nourri , « Qui, dans les bois sacrés égarant sa jeunesse, a Enchanta de ses vers les rives du Permisse? »
Davenant repartit : « Il est vrai qu'autrefois « La lyre d'Aonie a frémi sous mes doigts. »
A ces mots, répandant une larme pieuse Oubliant des témoins la présence envieuse, Milton serre la main du poète admiré.
Et puis de cette voix, de ce toii inspiré Qui d'Eve raconta les amours ineffables : « Tu vivras, peintre heureux des élégantes fablesj
J'en jure par les arls qui nous avaient unis,
Avant que d'Albion le sort les eût bannis.
A des cœurs embrasés d'une flamme si belle.
Eh! qu'importe d'un Pym la vulgaire querelle?
La mort frappe au hasard les princes, les sujets;
Mais les beaux vers, voilà ce qui ne meurt jamais,
« Soit qu'on dhante le peup'ie ou le tyran injuste : « Virgile est immortel en célébrant Auguste î « Quoi! la loi frapperait de son glaive irrité « Un enfant d'Ai>ollon?... Non, non, postérité! « Soldats, retirez- vous; merci de voire zèle. « Cet homme est sûrement un citoyen fidèle, e Un grand républicain : je sais de bonne part « Qu'il s'est fort réjoui de la mort de Stuart. »
« — Non ! » criait Da venant que ce reproche touche. Mais Milton, de sa main en lui couvrant la bouche, Au fond d'un cabinet le pousse tout d'abord , L'enferme à double tour, puis avec un peu d'or Éconduit poliment la horde jacobine.
Vers son hôte captif ensuite il s'achemine, Fait apporter du vin qu'il lui verse à grands flots , Sème le déjeûner d'agréables propos :
De poUtique point, mais beaucoup de critiques Sur l'esprit des Latins et les grâces alti(^ics. Davenant récitH l'idylle du Ruisseau; Milton lui repartit par le vif Allegro , Du doux Penseroso redit le chant si triste. Et déclama les chœurs du Samson agonisle Les poètes, charmés de leurs talents divers. Se quittèrent enfin, en murmurant leurs vers.
Cependant, fatigué de ses longues misères, Le peuple soupirait pour les lois de ses pères : Il rappella son roi ; les crimes refrénés Furent par un édit sagement pardonnes.
On excepta pourtant quelques hommes perfides Complices et fauteurs des sanglants régicides . Milton, au premier rang, s'était placé parmi.
Dénoncé par sa gloire, au toit d'un vieil ami Il avait espéré trouver ombre et silence. De son sort une nuit il pesait l'inconstance : D'une lampe empruntée à la tombe des morts La lueur pâlissante éclairait ses remords. Il entend tout à coup vers la douzième heure Heurter de son logis la porte extérieure ; Les verrous sont brisés par de .nombreux soldats» La fille de Milton accourtj on suit ses pas.
3^6 fOÉSIES,
Dans l'asile secret un chef se précipite : Un cliapeau, de ses yeux venant toucher Torbite, Voile à demi ses traits ; il a les yeux remplis De larmes qu'un manteau reçoit dans ses replis.
Milton ne le voit point : privé de la lumière, la nuit règne à jamais sous sa triste paupière.
« Eh bien ! que me veut-on ? dit le chantre d'Adam. 0 Parlez : faut-il mourir ? — C'est encor Davenant , » Répond l'homme au manteau. Milton soudain s'écrie ; a 0 noire trahison! moi qui sauvai ta vie!
« — Oui, repart le poète interdit, rougissant; 0 Mais vous êtes coupable, et j'étais innocent. 0 Ferme stoïcien, montrez votre courage! « Mon vieil ami, la mort est le commun partage : 0 Ou plus tôt ou plus tard, le trajet est égal « Pour tous les voyageurs. Voici l'ordre fatal. »
La fille de Milton, objet rempli de charmes, Ouvre l'affreux papier, qu'elle baigne de larmes: C'est elle qui souvent dans un docte entretien Relit le vieil Homère à l'Homère chrétien j El des textes sacrés, interprète modeste, A son père elle rend la lumière céleste, En échange du jour qu'elle reçut de lui. Au chevet paternel empruntant un appui, D'une voix altérée elle Ut la sentence : « Voulant à la justice égaler la clémence , « // nous plaît d'octroijer, de pleine autorité, « A Davenant^ pour prix d-e sa fidélité, « La grâce do Milton. Charles. »
Qu'on se figure Les transports que causa la touchante aventure, Combion l'iireiit de pleurs dans Londres répandus Pour lus talents sauvés et les bienfaits rendus!