‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 157 sur 165 · CHANT I · texte numérisé non relu

CHANT I

« Quand te reverrai-je, Évella? Dis-moi, Comhal, quelle fut la destinée « de la fille de Morven.

« — Évella apprit ton malheur, répondit Comhal. Durant trois soleils, « elle reposa sa tête inclinée sur son bras d'albâtre ; au quatrième soleil, « elle descendit sur le rivage de la mer, et chercha le corps de Dargo. « Les filles de Morven la virent du sommet de la colline ; elles essuyèrent « leurs larmes avec les boucles de leur chevelure. Elles s'avancèrent « en silence pour consoler Évella; mais elles la trouvèrent affaissée a comme un morceau de neige, et belle encore comme un cygne du ri- « vage. Les filles de Morven pleurèrent, et les bardes firent entendre des « chants. Puisses tu , ô Dargo 1 vivre comme Évella dans la renommée ! « puisse ainsi durer notre mémoire, quand nous nous enfoncerons dans « la tombe ! »

Ainsi dit Comhal. Maïs nous apercevons une grande lumière dans Inisfail; nous découvrons le signal qui annonce le danger du roi. Aussitôt nous nous précipitons dans nos vaisseaux ; Dargo est avec nous, nous quittons l'île déserte ; nous nous hâtons pour disperser les ennemis d'Inisfail.

Les vents de Morven viennent à notre aide ; ils remplissent le sein de nos voiles ; les mariniers se courbent et se redressent sur la rame, qui brise, en écumant, la lête sombre et mobile des flots. Chaque héros a les yeux fixés sur le rivage : toutes les âmes sont déjà dans le champ du carnage; mais l'on est encore à quelque distance d'Inisfail, Dargo seul ne ressent point la joie du péril ; ses yeux sont baissés, son front est appuyé sur son bras, qui repose sur le bord d'un bouclier. Comhal observe U tristesse de ce chef ; il fait un signe à Ullin , afin que le chant du barde réveille le cœur de Dargo. Ullin chante au bruit des vaisseaux qui sillonnent les vagues :

« Colda vivait aux jours de Trenmor. Il poursuivait les daims autour « de la baie d'Étha : les rochers, couverts de forêts, répondaient à ses a cris, et les fils légers de la montagne tombèrent. Mélina l'aperçut d'un « autre rivage : elle veut traverser la baie sur un esquif bondissant. Un « tourbillon descend du ciel , et renverse la nef ; Mélina s'attache à la ca- « rêne. Je meurs! s'écrie-t-elle : Colda, mon guerrier, viens à mon « secours?

a La nuit déploya ses ombres ; plus faiblement alors la voix murmura « des plaintes, plus faiblement encore elle fut répétée par les échos du « rivage: elle s'évanouit enfin dans les ténèbres. Colda trouva Mélina à « demi ensevelie dans le sable ; il éleva pour elle la pierre du tombeau a sous un chêne, auprès d'un torrent : le chasseur aime ce lieu solitaire. a il s'y repose à l'ombre quand le soleil brûle la plaine. Colda fut long- « temps triste ; il s'égarait seul à travers les bois des coteaux d'Étha ; a chaque nuit , les oiseaux des mers écoutaient ses soupirs : mais l'en- « nemi vint , et le bouclier de Trenmor retentit ; Colda saisit sa lance, « et fut vainqueur. La joie reparut peu à peu sur sou visage, comme le c soleil sur la bruyère quand la tenipélc est passée.

396 DARGO.

« — Le souvenir de ce chef, dit Dargo, revit dans ma mémoire, maii «c comme les faibles traces d'un songe depuis longtemps évanoui. Colda a conduisit souvent les pas de mon enfance au chêne d'Élha ; les larmes « tombaient de ses yeux, en s'avançant sur les grèves abandunnées. Je a lui demandais pourquoi il pleurait ; il me répondit : C'est ici que dort « Mélina. 0 Colda, je me suis reposé sur sa tombe et sur la tienne! « Puisse ma renommée me survivre de même que ta gloire est restée « après toi, lorsque je serai errant dans les nuages avec la belle Évella ! »

« — Oui, ton nom demeurera parmi les hommes, dit Comhal. Mais a nous touchons au rivage. Vois-tu ces boucliers roulant comme la lune a à travers le brouillard? Leurs bosses reluisent aux rayons du matin. « Les guerriers d'Inisfail sont là; le roi regarde par la fenêtre. De son « palais il aperçoit un nuage grisâtre : des larmes tombent sur la pierre « de la fenêtre. Nos voiles sont le nuage grisâtre ; le roi les a reconnues ; « la joie éclate dans ses yeux; il s'écrie : Voici Comhal ! »

Les chefs de Lochlin ont aussi reconnu les guerriers de Morven, qui viennent au secours d'Inisfail. Leur armée se courbe, et s'avance à la rencontre de ces guerriers. Armor la conduit : il s'élève au-dessus des héros comme le chef rougeâtre au-dessus des troupeaux de biches dans les bois de Morven. Comhal s'écrie : « Ceignez vos épées ; rappelez les a jours de votre gloire, et les anciennes batailles de Morven. Dargo, « présente ton large bouclier ; Carill, que ton glaive rapide jette encore a des ondes de lumière ; lève cette lance, ô Connal ! qui si souvent jon- « cha la terre de morts ; et toi, Ullin, que ta voix nous anime aux com- 0 bats sanglants ! »

Nous fondons sur l'ennemi : il était immobile comme le chêne de Malaor, que ne peut ébranler la tempête. Inisfail nous vit, et se précipita dans la vallée pour se joindre à nous. LocJilin plie sous les coups de l'orage ; ses branches arrachées couvrent les champs. Armor combattit le chef d'Inisfail, mais la lance du roi cloua le bouclier d'Armor à sa poitrine. Lochlin, Morven et Inisfail pleurèrent la mort du jeune chef sitôt abattu. Son barde entonna le chant de la tombe :

« Ta taille, ô Armor! était celle du pin. L'aile de l'aigle marin n'é- « galait pas la rapidité de la course; ton bias descendait sur les guera riers comme le tourbillon de Loda ; et mortelle était ton épée comme a les brouillards du Légo.

a Pourquoi, ô mon heroî? .' es-tu tombé dans ta jeunesse? comment a apprendre à ton père qu'il n'a plus de lils? comment dire à Crimoïna a qu'elle n'a plus d'amant? Je vois ton père courbé sous le poids des « années : sa main est incertaine sur le bâton qui l'appuie ; sa tête , a qu'ombragent encore quelques cheveux gris, vacille comme la feuille a du tremble. Chaque nuage éloigné trompe ses débiles regards, lorsau'ils « cherchent ton navire sur les flots.

« Comme un rayon de soleil sur la fougère desséchée , l'espérance a brille sur le front du vieillard. Onniul le vénérable guerrier, sadresa sant aux enfants qui joueul autour de lui, leur dit : Ne vois-je pas le

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