‹ Œuvres complètes de Chateaubriand (volume 4)Chapitre 159 sur 165 · CHANT IL · texte numérisé non relu

CHANT IL

L'histoire des temps qui ne sont plus est pour le barde un trait de lumière ; c'est le rayon de soleil qui court légèrement sur les bruyères, mais rayon bientôt effacé, car les pas de l'ombre le poursuivent ; ils le joignent sur la montagne : le consolant rayon a disparu. Ainsi le souvenir de Dargo brille rapidement dans mon àme, de nouveau bientôt obscurci.

Après la bataille où tomba le vaillant Armor, Morven passa la nuit dans les tours grisâtres d'Inisfail; par intervalles une plainte lointaine frappait nos oreilles. « Bardes, dit Comhal, Ullin, et vous, Salina, cherc( chez l'enfant des hommes qui gémit » Nous sortons , nous trouvons Crimoïna assise sur le tombeau d'Armor ; elle avait suivi en secret son amant aux champs d'Inisfail. Après la bataille, elle se lit un lit de douleur de la dernière couche de son héros : nous l'enlevâmes de ce lieu funeste. Nos larmes descendaient en silence : l'infortune de cette tomme était grande , et nous n'avions que des soupirs. Nous transportàines Crimoïna dans la salle des fêtes. La tristesse, comme une obscure vapeur, se répandit sur tous les visages. Tllin saisit sa harpe ; u en tira des sons mélodieux : ses doigts erraient sur l'inslrument ; une douce et religieuse mélancolie semblait s'échapper des cordes tremblantes. La mu

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sîque attendrit les âmes, elle endort le chagrin dans les cœurs agités. Il chantait :

« Quelle ombre se penche ainsi sur sa nue vaporeuse? La profonde c( blessure est encore dans sa poitrine ; le chevreuil aérien est à ses côa lés. Qui peut-elle être, cette ombre, si ce n'est celle du beau Mor- « glan?

« Morglan vint avec l'ennemi de Morven. Son amante l'accompagnait, « la fille de Sora, Minona à la main .blanche, à la longue chevelure. « Morglan poursuivit les daims sur la colline , Minona demeure sous le « chêne. L'épais brouillard descend ; la nuit arrive avec tous ses nuages ; « le torrent rugit, les ombres crient le long de ses rives profondes. Mi- (c nona regarde autour d'elle : elle croit entrevoir un chevreuil à travers « le brouillard, et pose sur l'arc sa main de neige. La corde est tendue, « la flèche vole : ah ! que n'a-t-elle erré loin du but! la flèche s'est ence foncée dans le jeune sein de Morglan.

« Nous élevâmes la tombe du héros sur la colline : nous plaçâmes la et flèche et le bois d'un chevreuil dans l'étroite demeure. Là fut aussi « couché le dogue de Morglan, pour poursuivre devant l'ombre du chasce seur les cerfs dans les nuages. Minona voulait dormir auprès de son « amant ; nous la transportâmes au palais de ses pères ; longtemps elle y « parut triste. Les rapides années emportent la douleur : à présent Mice nona se réjouit avec les filles de Sora, bien qu'elle soupire quelquefois ce encore. »

Ainsi chantait le barde. L'aube peignit de sa lumière d'albâtre les rochers d'Inisfail : ce UUin, dit Gomhai, conduis sur ton vaisseau Crimoïna ce à sa patrie ; qu'au milieu de ses compagnes elte puisse encore se lever ee comme la lune, lorsqu'elle montre sa tête au-dessus des nuages, et « qu'elle sourit aux vallées silencieuses.

ce — Béni soit, dit Crimoïna, le chef de Morven, l'ami du faible dans a les jours du clanger! Mais que ferait Crimoïna aux champs de ses a pères, où chaque rocher, chaque arbre, chaque ruisseau réveillerait ce ses chagrins ass^oupis? Les jeunes filles me diraient : Où est ton Armor? ce Vous pourrez le (lire, ô jeunes filles ! mais je ne vous entendrai pas. ce J'irai vivre dans une terre éloignée; j'achèverai mes jours avec les ce vierges de Morven : leur cœur, comme celui de leur roi, s'ouvre aux ce pleurs des infortunés. »

IS'ous emmenâmes Crimoïna avec nous dans nontre patrie ; nous joignîmes sa main à celle de Dargo ; mais la fille étrangère ne souriait plus : elle confiait souvent des soupirs au cours d'une onde ignorée. Crimoïna, tes heures furent rapides : les cordes de ta harpe sont humides quand le barde soupire ton histoire.

Un jour, comme nous poursuivions les daims sur les bruyères de Morven, les vaisseaux de Lochlin apparurent avec leurs voiles blanches et leurs mâts élevés. Nous crûmes qu'ils venaient réclamer Crimoïna. ce Je (i ne combattrai pas pour elle, dit Connas, un de nos chefs, avant que je f ne sache si celte étrangère aime notre race. Perçons le sanglier, tei-

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